Croquis

Non sans hésitation, Hael frappa à la porte. Laquelle s'ouvrit presque aussitôt sur Jophiel, laquelle arborait comme d'habitude une tenue assez… particulière. Il n'y avait pas d'autre mot pour ça, vraiment.

Parce que personne de sain d'esprit n'irait se fabriquer une robe en papier journal – avec des coutures au fil très visible – ou porter un escarpin au talon d'au moins quinze centimètres en guise de chapeau, les lacets attachés sous le menton maintenant la chose en place.

L'espace d'une seconde, Hael envisagea sérieusement de déguerpir.

« Heum… Je suis trop tôt ? »

Pour toute réponse, la blonde platinée garda les yeux fixés sur le col du pull brun qu'arborait son interlocutrice.

« Tu as un col roulé » énonça soigneusement la blonde.

« …Oui ? »

« Et tu t'es fait une permanente. »

Hael sentit sa grâce se mettre à vrombir.

« J'avais envie de changer de tête… »

Ses mots furent noyés par un miaulement d'enthousiasme.

« J'adore ! Père, ces plis ! Et ces boucles ! Je vais te faire une étude sur les courbes, tu m'en diras des nouvelles ! Entre, entre ! »

Complètement pantoise, la brune se laissa traîner à l'intérieur de la maison et asseoir sur une table basse d'allure particulièrement solide avec abjuration de rester le plus figée possible, avant que Jophiel ne se positionne derrière un chevalet placé à proximité et commence à manier le fusain avec un entrain vaguement inquiétant.

Après avoir plus ou moins repris ses esprits, Hael considéra son environnement : en deux mots, maison d'artiste. Les murs et le plafond étaient couverts de fresques ou de morceaux de papier coloré ou crépon dessinant des motifs psychédéliques, un fauteuil en forme de gant de boxe trônait dans un coin, un enjoliveur servait de petite table, et le plafonnier avait l'air d'une soucoupe volante. Oh, et il ne fallait pas oublier le canapé en forme de cochon grassouillet.

« C'est… c'est coquet, chez toi » finit par commenter la brune.

Jophiel refit surface de derrière son chevalet, une étincelle d'étonnement dans ses yeux diabolo menthe.

« Tu trouves ? »

« Ben… C'est certainement différent de chez moi » avoua Hael en toute franchise. « On a surtout des meubles Nikaia à la maison, tu sais, le bidule à monter soi-même ? »

« C'est une marque très connue » convint la blonde en se remettant à l'ouvrage.

« Ouais, mais j'aimerais bien que ma gardienne connaisse un peu moins, tu vois. Parce qu'elle a décidé de faire un rangement général, alors elle a acheté trois douzaines de bibliothèques Nikaia dans leur jolie boîte, et il faut que je l'aide à les monter. Une le matin, une le soir. Je suis championne de l'Univers de l'assemblage de bibliothèque Nikaia ! »

Hael s'arrêta pour reprendre son souffle – qu'est-ce qui lui avait prit de déballer ça ? Peut-être que l'aura de folie qui imbibait clairement les lieux était contagieuse ?

« Tu pourrais monter une entreprise » commenta distraitement Jophiel en rectifiant du doigt un trait de fusain.

« Pardon ? »

« Une entreprise pour monter les meubles » rêvassa l'artiste à haute voix. « Les gens te paient, tu leur assemble leur bibliothèque, et voilà ! »

Hael rumina l'idée le temps d'éternuer.

« Et si c'est autre chose qu'une bibliothèque qu'il faut monter ? J'aurais pas l'air cruche, si c'est le cas ! »

« Bien sûr que non, tu n'es pas en terre cuite. Tu aurais juste l'air idiote » fit gentiment la blonde.

La brune voulut demander si la dessinatrice ne se foutait pas de sa gueule, mais y renonça. Une fille capable de porter une chaussure en guise de chapeau était tout à fait capable d'imaginer que les gens normaux se prenaient pour des cruches durant leur temps libre.

« …Tu sais que c'est la première fois que quelqu'un m'invite chez lui ? » lâcha-t-elle à la place.

Les sourcils pâles de Jophiel se haussèrent.

« Et c'est la première fois que j'invite quelqu'un chez moi ! Comme ça, c'est notre première fois à toutes les deux. C'est drôle, non ? »

Hael aurait plutôt employé le terme triste.

« Comment ça, ta première fois ? Tu as bien dû inviter d'autres gens avant moi ? »

La blonde agita les ailes.

« Ils ne sont jamais venus. A chaque fois, j'ai dû manger mes brownies toute seule pour qu'ils ne rassissent pas, et ça m'a donné mal au ventre. Tu veux un brownie ? »

Maintenant qu'elle regardait, Hael voyait le joli bol en céramique rempli par les gâteaux, posé sur l'enjoliveur table basse. Avec deux verres à cocktail décorés d'autocollants de nounours.

Elle avala sa salive.

« Tu veux que je t'invite au cinéma ? »

Les yeux menthe à l'eau clignèrent.

« Pour quoi faire ? »

Hael sentit sa grâce vibrer dans les tons rouges.

« Pour regarder un film… Manger du pop-corn… Ou des cacahuètes… Faire des commentaires sur le public… Aller au cinéma, quoi. »

Jophiel continuait à la fixer.

« C'est la première fois qu'on m'invite à sortir » fit-elle d'un ton surpris.

« C'est la première fois que j'invite quelqu'un à sortir » rétorqua la brune. « Est-ce que tu veux ? »

Un grand sourire radieux se dessina sur le visage de la dessinatrice.

« Je peux amener mon pot de mayonnaise ? Le pop-corn, c'est très bon avec la mayonnaise. »

« …Non. Tu vas au ciné, tu es obligée d'acheter ta bouffe. C'est… une convention sociale. »

« Ah ! » s'exclama Jophiel. « Il fallait le dire. Les gens peuvent être vraiment bizarres, tu ne penses pas ? »

Hael n'explosa pas de rire. Mais ce fut à grand-peine.