Couper le cordon
Quand Ion poussa la porte de l'appartement, il s'attendait à moitié à tomber sur sa jumelle armée d'un rouleau à pâtisserie ou d'un balai – comme dans ces sitcoms à la con que tout le monde nie farouchement regarder – la phrase culte « Tu m'as vu à quelle heure tu rentres ? » à la bouche.
Au lieu de quoi, rien. Pas de sœur aînée – de cinq centièmes et trois millièmes de seconde – en vue. Pas non plus de ronflements – elle avait beau nier la vérité, elle était pire qu'un régiment de bûcherons – en provenance de sa chambre.
A la place, un mot traînait sur la table du salon : Imprévu au bureau, ne m'attends pas pour dîner. Ici depuis le matin, semblait-il.
Logiquement, Ion aurait dû faire la danse de la victoire : il n'avait pas eu une envie débordante de subir l'ire sororale de Naomi pour avoir oublié de la prévenir que son rendez-vous en amoureux s'était prolongé au-delà de l'horaire prévu.
A la place, il se sentait vaguement floué. S'il y avait bien eu un facteur constant et inébranlable dans sa courte existence de six mille ans et des poussières, cela avait été sa jumelle ô combien autoritaire et maniaque du contrôle.
Elle était supposée rester égale à elle-même. Pas devenir… sa propre personne.
Espèce d'hypocrite, lui souffla une voix ressemblant de manière inquiétante à Esper, c'est tout de même toi qui as commencé à jouer ce jeu-là.
Bon, d'accord. C'était lui qui avait lancé la première ruade dans les brancards quand il s'était trouvé un petit ami qu'il avait refusé de partager. Mais tout de même.
Un peu d'honnêteté, mon grand. Si toi, tu as le droit d'aller mener ton petit bonhomme de chemin, pourquoi pas elle ?
Poussant un soupir gros comme une maison, le jeune homme se frotta les tempes et s'assit sur le canapé.
Non, ça ne lui plaisait vraiment pas que Naomi se détache de lui. Ils avaient toujours tout fait ensemble. N'étaient-ils pas jumeaux ?
Mais les jumeaux, ils ont beau être rares, ça n'en reste pas moins des frères et sœurs. Peut-être du même âge, mais des frères et sœurs. Et une fois grands, les oisillons s'envolent chacun de leur côté.
Il sentait sa grâce tournoyer. Naomi n'en était pas moins sa sœur.
Oui, c'est ta sœur. Ce n'est pas ta propriété.
Il s'allongea sur le canapé et ferma les yeux. Il parlerait à Naomi demain matin. Histoire d'en apprendre plus sur cet imprévu. Et si ça venait à se reproduire…
Et bien, tu serreras les dents et tu t'en tiendras là.
Ion plissa le front.
Allez, sois un brave garçon. Tu ne va pas appliquer deux poids deux mesures, n'est-ce pas ? Tu es loin d'être un enfant gâté.
Il soupira de nouveau. La perspective n'avait rien pour lui plaire.
Il ne s'agit pas d'aimer, il s'agit d'accepter. Tu peux faire ça, pas vrai ?
Ses ailes se crispèrent.
Un vrai Séraphin. Raisonnable jusqu'au bout des ongles, ronronna la voix avec une approbation non dissimulée.
Pour toute réponse, Ion s'empara de l'un des coussins et le lança contre le mur d'en face.
