En rentrant
Virgile n'aimait pas reconnaître qu'il vivait dans le Quartier Rouge. Tous les Sept Cieux racontaient que tout ce qui sortait du Quartier Rouge, c'était une putain dont le client ne voulait pas se déplacer.
Il fallait avouer, les trois quarts des habitants du coin allaient travailler dans une maison de passe ou une autre. Mais pour le quart restant qui décidait que le rouge du combat valait mieux que le rouge de l'amour, la réputation était presque impossible à semer. En fait, dès son arrivée chez les futurs soldats, Virgile s'était carrément fait demander s'il serait là pour réconforter ses camarades.
Une ou deux raclées avaient convaincu les gars de son sérieux pour le combat. Même si un ou deux têtus en mal de baise venaient parfois lui tourner autour.
Le Quartier Rouge ne s'appelait pas seulement ainsi à cause de la réputation de ses habitants, les immeubles étaient tous construits dans des tons plus ou moins cramoisis, plus ou moins éclatants, les bordels ou appartements de prostitués signalés par un ruban carmin accroché à la sonnette ou à côté de la fenêtre. Rien qu'à regarder ça, le garçon attrapait un coup de chaud.
Son gardien avait beau dire, dès qu'il aurait les sous nécessaires, il décamperait louer quelque chose à la Jérusalem céleste. Ou peut-être au Sixième Ciel, il y avait de la neige et des tempêtes à foison là-bas. Rien de plus radicalement différent du Quartier Rouge.
« Mais puisque je vous dis que je suis pas en service ! »
Le cri l'arracha à ses pensées. Sans doute à cause de son incongruité : une belle de nuit qui refusait les services d'un client, c'était quasi impensable.
Il reconnut au premier coup d'œil la fille qui tentait d'esquiver les deux jeunes hommes, surtout grâce à ses longues tresses blond vénitien ornées de nœuds en satin gris perle : cette gourde de Gail avait oublié de retirer son écharpe rouge. Et apparemment, les deux dragueurs venaient de chez les Puissances. Recette pour catastrophe, ça.
« Dis donc, trésor ! » lança-t-il d'une voix forte alors qu'il approchait. « Je croyais t'avoir réservée pour mon usage exclusif, ce soir ? »
Trois paires d'yeux se braquèrent sur lui. Tout d'abord désarçonnée, Gail se reprit en un tournemain, esquiva une main baladeuse et courut se pendre au bras de Virgile.
« Pardon, chéri » minauda-t-elle, « j'ai essayé de leur dire, mais ils voulaient rien écouter. »
« Et ben maintenant, ils savent » jeta Virgile, « alors on se casse, messieurs. »
Les deux malabars firent la grimace, mais gardèrent les ailes baissées. Le plus brun jeta un regard envieux aux courbes encombrantes de la fille avant de se détourner, entraînant son camarade dans son sillage. Ce ne fut qu'en les voyant disparaître au coin de la rue que Gail s'affaissa de soulagement.
« Merci, toi » fit-elle en battant des cils.
« Lâche-moi le bras » grogna le garçon. « Tu serres trop fort. »
« Oups ! Pardon. »
Le jeune homme souffla par le nez.
« Fais-moi plaisir et vire cette saloperie d'écharpe, je veux pas avoir à te tirer d'un autre guêpier. »
Gail rougit et se hâta de retirer la longue bande de tissu pour la fourrer dans son sac à main tandis que Virgile se frottait le coude.
« Encore merci, c'est qu'ils voulaient vraiment pas entendre raison » déclara la donzelle en rejetant ses tresses en arrière.
Le garçon renifla.
« Les Puissances, plus tu leur dis non, plus ils te courent après. Regarde Uriel avec Anaël, si tu me crois pas. »
« Effectivement » rigola Gail. « Alors, c'est direct la baffe, la prochaine fois ! »
« Tu veux en épouser un ? » lança Virgile. « Parce que quand une fille s'intéresse à un mec de chez eux, elle lui colle une beigne pour voir s'il recule sous la poussée. Alors cogne si tu veux, mais tu cours un sacré risque de te faire enlever dans ton lit au beau milieu de la nuit. »
L'apprentie péripatéticienne en resta comme deux ronds de flan.
« Mais c'est complètement taré… »
« Nous, ils nous trouvent indécents » répondit l'adolescent d'un air de sainte-nitouche. « Juste parce qu'on fait le mariage devant toute la famille. Chacun ses goûts. »
Gail fit la grimace.
« Okay… Donc, il n'y a aucun moyen de les repousser ? »
Un sourire de mauvais augure étira les lèvres du jeune homme.
« Un grand coup de genoux dans les burettes, ça marche partout. »
« Si j'endommage la marchandise, comment veux-tu que je gagne mon pain ? » râla son interlocutrice avant de froncer les sourcils. « Le pain… Chiottes ! Mes courses ! Faut que je me casse ! »
Sur ces mots, elle fila comme une flèche tirée par l'un de ses camarades de travail, ne s'arrêtant pour se retourner qu'une fois au coin de la rue.
« Et encore merci ! »
Virgile lui adressa un signe de main qu'elle ne vit pas, elle avait déjà tourné au coin de l'immeuble.
