Etrennes

Comme cadeau pour le Nouvel An, Hael recevait surtout de l'argent ou des livres. Ça lui convenait parfaitement, même si tout le monde savait que selon la convention sociale, offrir de l'argent revenait à dire que le donneur n'avait pas la moindre idée de ce qui plairait au receveur et cherchait à contourner le problème, non à y remédier.

Pour sa part, elle n'avait à se soucier de chercher un cadeau que pour sa gardienne. Enfin, jusqu'à maintenant.

Le truc, c'était qu'elle ne voyait pas ce qui pourrait plaire à Jophiel. Elle ne pouvait pas lui offrir un manuel sur la façon de s'habiller, parce que la blonde traiterait l'ouvrage comme un traité rédigé en haut étrusque. Elle ne pouvait pas lui offrir un ouvrage d'art, parce que Jophiel maîtrisait déjà le sujet.

Au désespoir, elle s'était résolue d'aller demander directement à Jophiel si celle-ci voulait quelque chose en particulier. La porte s'ouvrit après deux coups de sonnette – laquelle émettait un cri de canard, ce qui restait bizarre mais plutôt inoffensif comparé à certains des bruitages qu'imitaient les chahuteurs en classe quand les cours tardaient à finir.

En guise d'extravagance vestimentaire, Jophiel avait décidé de se poudrer le teint en blanc et d'appliquer mascara et rouge à lèvres noir, sans oublier les rayures noires horizontales dans ses cheveux blancs. Sa robe blanche aurait pu passer… sans les dentelles noires moulant ses formes qu'on voyait par transparence parfaite.

« Heum… C'est au sujet des étrennes » réussit à bafouiller Hael, hypnotisée par le motif des dentelles – c'était un lapin ou un cactus, ce truc sur le sein gauche ?

La tête noire et blanche pencha sur la droite.

« J'ai tout fini » déclara fièrement Jophiel. « Viens voir. »

Vaguement prise au dépourvu, la brune suivit docilement. Les deux jeunes femmes passèrent dans le salon et empruntèrent une porte peinte d'un fourré de joncs au réalisme troublant, donnant sur…

Hael sentit sa mâchoire se décrocher.

« C'est mon atelier de couture » déclara fièrement Jophiel.

Il y avait des coupons de tissu alignés contre les murs, deux tables recouvertes de vêtements, de pelotes de fil, de patrons et de papiers couverts de griffonnages, un rack rempli de paquets et de vêtements pliés avec des étiquettes, et au milieu de tout ça, une machine à coudre sous l'aiguille de laquelle était engagé un imperméable jaune.

« Tu prends des commandes professionnelles ? » interrogea la brune, en constatant que plusieurs des papiers portaient une écriture différente de celle de son hôte – et oui, il y avait des noms, des demandes de boutons à recoudre, d'ourlets à faire, de fanfreluches à rajouter ou enlever…

La blonde fredonna sans répondre, farfouillant sur une des tables, écartant un patron et un mètre-ruban, soulevant une paire de ciseaux…

« Ah, voilà. »

Les boutons d'un bleu presque blanc servant d'yeux à la poupée ressortaient à peine sur le visage de tissu blanc coiffé de tresses de laine noire. Quand aux vêtements du jouet, ceux-ci reproduisaient à la perfection la robe préférée de Hael avec ses motifs jaunes et rouges, avec un blouson rouge et des leggings noirs.

J'ai passé l'âge furent les premiers mots qui vinrent à l'esprit de la brune alors qu'elle recevait le jouet. Elle passa machinalement le pouce sur l'un des motifs jaunes.

« Comment tu as pu faire de si petits points ? » dit-elle à la place.

« Avec la bonne aiguille » répondit Jophiel comme si la chose allait de soi. « Elle te plaît ? »

« C'est une merveille » avoua la brune en toute franchise – elle ne trouvait aucune trace des coutures, et les habits pouvaient apparemment s'enlever.

Les ailes de la blonde s'agitèrent.

« C'est bien ! Quand j'essaie d'offrir une poupée, d'habitude, les gens les jettent. Ils disent qu'ils sont trop vieux pour ça. »

« Pourquoi tu les fabriques, alors ? »

Quelque chose parut s'éteindre derrière les prunelles couleur de menthe à l'eau.

« Les poupées ne… Elles ne s'en vont pas. »

Ah. Une des raisons pour lesquelles Hael préférait les livres à ses semblables. Avec un livre, on n'était jamais tout seul.

La brune tendit le jouet à la blonde.

« Je peux pas te la prendre. Elle est à toi. »

Jophiel reprit la poupée sans mot dire, mais sa grâce émit un bruit de verre au bord de la rupture.

« Est-ce que je pourrais revenir l'admirer, par contre ? »

La blonde cligna des yeux.

« Ici ? »

« Ben oui. Enfin… si ça ne te dérange pas. Et si tu veux discuter, tu peux. Est-ce que tu veux ? »

La tête blonde pencha sur le côté.

« …Est-ce que c'est mon cadeau ? »

« Ça l'est si tu veux » répondit Hael.

Un sourire apparut sur les lèvres passées au noir.

« Je crois que je veux, oui. »