Projets pour l'été
« Alors, près de trois mois sans rien glander » résuma Uriel, déjà revêtu de son habit de vacancier – marcel et bermuda. « J'adore être étudiant ! »
Anaël ne put retenir un petit rire.
« Faut reconnaître, on bosse déjà pas durant l'année scolaire » objecta-elle.
« Oui, mais là, on peut l'étaler officiellement ! On peut aller en boîte sans se cacher, on peut aller à la plage, on peut aller au ciné – en passant, le nouveau Professeur Marvel va sortir cette semaine. Je crois que tu es fan ? »
Prise au dépourvu, la jeune fille sentit sa grâce vrombir et osciller avant de se stabiliser.
« Oui, mais ça tombe un peu mal » avoua-t-il. « J'ai une cousine qui se marie, et on n'a pas tout à fait terminé la maison, là. »
Uriel la considéra d'un air paumé.
« Heu… Vous n'avez pas fini de décorer la maison, tu veux dire ? »
« Non, on n'a pas fini de construire la maison. Et puis l'oncle Boulon trouve la dot un peu maigre, et il veut pas que sa protégée se marie en grand tralala pour être obligée de mendier le lendemain des noces, alors il refuse de donner le feu vert avant d'avoir un peu gonflé le magot… »
Le pauvre garçon arborait l'expression de qui vient de recevoir une baleine fâcheusement obèse sur le crâne.
« Je sais que les Chérubins baisent devant toute leur famille, je sais que les Séraphins signent un contrat d'affaire, mais c'est la première fois que j'entends parler de construire une maison pour se marier ! » se plaignit-il.
Anaël lui glissa un regard surpris.
« Ah oui » se rappela-t-elle. « Tu n'es pas une Principauté. »
« Heureusement ! Alors, pour se marier chez vous, il faut construire une maison ? J'imagine que comme ça, les tourtereaux n'ont pas besoin de squatter chez leurs gardiens… »
« C'est symbolique » rectifia la jeune femme. « Comme un mariage marque un nouveau départ dans ta vie, il faut marquer le coup. Une maison neuve, tu démarres ta vie de couple dedans. Et puis, comme tu l'as dit, il y a aussi le côté pratique, parce qu'en général les jeunes mariés n'aiment pas trop avoir la famille dans les pattes. »
« Ouais, ça te coupe un peu les élans quand t'es en danger de te faire attraper en train de t'offrir un petit plaisir par le petit frère ou la petite sœur » commenta Uriel, plutôt crûment.
L'ange aux ailes rouges toussota.
« Les mecs ne pensent vraiment qu'à une seule chose » marmonna-t-elle avant de reprendre : « C'est aussi pour ça que la famille se cotise pour réunir une certaine somme avant le mariage. C'est sensé agir comme capital de départ pour le jeune couple, le temps qu'ils trouvent du travail et finissent de s'installer. Bien sûr, le montant est plutôt délicat, donne trop peu et tu seras accusé de radinerie, donne trop et tu seras accusé de vouloir faire de l'esbroufe… »
« Mais en général, ça tourne autour de combien ? » interrogea le jeune homme.
Anaël se pencha et glissa un chiffre dans l'oreille de son interlocuteur qui manqua s'étrangler.
« Tu débloques ?! »
« Du tout. Et en passant, c'est le minimum. Généralement, il faut rajouter un zéro à la fin… »
Le pauvre garçon suait à grosses gouttes.
« Mais avec autant de sous, tu pourrais acheter tout mon quartier ! Et il te resterait encore assez de fric pour vivre sans bosser une bonne vingtaine d'années ! »
« Je ne sais pas, je ne connais pas les loyers de ton coin » soupira Anaël.
« Non, vraiment, c'est pas décent. Dépenser autant pour un mariage ? »
Les plumes rouges bouffèrent.
« Et bien, si tu es prêt à encaisser des frais pareils, c'est que tu es réellement mordu, non ? »
Devant pareil point de vue, Uriel ouvrit la bouche puis la referma.
« Dans mon chœur, on a plus de sens que ça » se plaignit-il. « Tu vois une fille qui te plaît, tu l'assommes et tu la ramènes chez toi, fin de l'histoire. »
Cette fois, ce fut au tour d'Anaël d'ouvrir la bouche puis de la refermer.
« Peut-être que c'est comme ça chez les Puissances, mais moi, je suis une Principauté. Essaie de me taper sur la tête et tu va prendre mon genou dans les valseuses, je te le garantis. »
« Je sais » soupira rêveusement Uriel. « Alors, c'est non pour le film ? »
« Pas ce mois-ci. Mais d'ici quatre semaines, et s'il me reste de quoi payer ma place, pourquoi pas ? »
Le garçon rayonna.
