Pas ce soir, je dîne avec mon père

« Tistou ? »

« Mm ? » grogna le garçon sans prendre la peine de lever les yeux de sa console.

« Pour demain midi, tu manges tout seul. Laurie et moi, on a une obligation ailleurs. »

Les yeux verts se décollèrent de l'écran et se fixèrent sur les prunelles grises de sa sœur aînée.

« Magnus a passé un coup de fil ? »

Gail ne put empêcher sa grâce de tournoyer tandis qu'elle se mordillait la lèvre.

« Il y a des pommes de terre et du jambon au frigo. Tu va pas mourir de faim. »

« Est-ce qu'elles sont épluchées, les patates ? » rétorqua le petit brun, à moitié sérieux.

« Oh, arrête avec ça. Tu sais te servir d'un couteau, quand même. »

« Facile pour toi, madame pelures si fines qu'on voit à travers. Comment tu t'y prends pour trouver les patates les moins dures à dépiauter, ça me tue. »

« Intuition féminine » répliqua Gail avec son sourire le plus charmeur, celui qui ne manquait jamais de provoquer un roulement d'yeux chez son petit frère – et cette fois encore, ça provoqua la réaction habituelle.


Laura se lécha nerveusement les lèvres, tiraillant sur son chemisier.

« Je suis bien ? »

« Tu es parfaite » déclara Gail, laquelle avait décidé de renoncer aux micro-shorts et débardeurs échancrés pour la journée, leur préférant une blouse toute simple et une jupe en jean.

La fillette lui décocha un sourire hésitant avant de se hisser sur la pointe des pieds pour tirer la sonnette. Une demie minute s'écoula avant que la porte ne s'ouvre.

Honorant parfaitement son nom, Magnus mesurait bien un mètre quatre-vingt-six, ce qui intimidait Gail de manière persistante. Comme Laura, il avait les cheveux châtain clair, mais le nez et le menton de Gail.

Laura lui sauta au cou avant même qu'ils aient eu le temps d'échanger les salutations d'usage. A peine avait-elle enfoui le visage dans le t-shirt vert sapin qu'elle fit un saut en arrière, les mains plaquées sur les yeux.

« Ça pique ! »

Magnus prit l'air catastrophé.

« Ça, c'est les oignons. Je vous ai fait des pâtes au chorizo… »

« Et tu viens de les mettre à cuire ? » grimaça Gail – ça lui apprendrait à venir en avance, tiens.

La grâce de l'adulte vibra de honte.

« Entrez toutes les deux. Laurie, on va te rincer les yeux. »


L'avantage de l'enfance, c'était sa capacité à rebondir sans effort des mésaventures, petites et grandes. Les yeux irrités bien oubliés, Laurie jacassait la bouche pleine sur sa semaine à l'école, le film du dimanche soir et le binoclard de l'immeuble à côté qui lui avait sorti une blague sur les maths, de tous les sujets, ça devrait être interdit, tu ne penses pas ?

Contrairement à ses habitudes, Gail se refusait à endiguer la diarrhée verbale de sa cadette, préférant picorer dans son assiette remplie de pâtes-sauce tomate-oignon-chorizo.

Qu'est-ce que j'aurais à lui dire, de toute façon ?

Malheureusement pour l'apprentie Cupidon, sa sœur avait besoin de reprendre sa respiration. Alors qu'elle haletait suite à la fin de son exposition, Magnus en profita pour glisser une attaque sournoise :

« Et toi, Gail, pas trop de travail ? »

L'adolescente refusa de lever les yeux.

« Ça dépend des soirs. »

« Des fois, elle rentre pas avant une heure deux heures du matin » ne put se retenir d'ajouter Laurie. « Alors le matin quand elle se lève, elle a des cernes… ! »

Gail foudroya sa cadette du regard.

« On t'a pas demandé ton avis, et d'abord, comment tu sais que je suis rentrée ? »

« J'entends la clef dans la serrure. Ma chambre, c'est juste à côté de la porte, rappelle-toi. »

Coincée.

La blonde vénitienne devait faire une tête intéressante, car les ailes de Magnus s'agitèrent tandis qu'il émettait un bruit amusé.


« Je t'ai déjà dit, c'est pas nécessaire » soupira l'adolescente.

Magnus continua de lui tendre l'enveloppe.

« Au cas où. C'est mieux d'avoir l'argent et de ne pas s'en servir que d'avoir des factures qui s'entassent sur la table, tu ne trouves pas ? »

Il avait raison, hélas. Combien de fois avait-elle recouru au contenu de ces enveloppes pour réparer la chaudière, faire les courses ou payer les médicaments ? Bien trop pour qu'elle se sente à l'aise, définitivement.

Et puis, elle ne pouvait pas reprocher à Magnus de leur verser une pension alimentaire. Il y avait tellement de Cupidons qui devaient s'occuper de leurs protégés sans aide…

Seulement, ça lui rappelait bien trop ce qu'elle pratiquait comme métier.

Je veux pas que tu me payes parce que Laurie vient te rendre visite. Ce genre d'amour, ça devrait pas s'acheter.

Mais elle prit l'enveloppe pour la glisser dans son sac à main, comme toujours. Et puis elle attendit que sa sœur ait fait la bise à Magnus pour annoncer que la visite était finie.