Je déteste les mémoires, pensa Rachel en zyeutant lugubrement l'écran de son ordinateur. Si j'avais sous la main le type qui en a eu l'idée, je vous le flanquerais au plus profond du Purgatoire avant de perdre la clef.
Sérieusement, elle sentait l'urticaire se développer sur son dos – quand elle stressait vraiment, elle se retrouvait toujours avec une poussée d'eczéma, elle n'arrivait pas à comprendre pourquoi. Raphaël lui avait parlé d'hormones et de techniques de respiration avant de lui donner de la crème apaisante parce que nom de Père, ça grattait à mort !
Du calme. Sur son écran, le titre tracé en noir semblait la narguer : Étude sur le mode de vie des Cupidons au sein du chœur des Chérubins.
Bon, au moins elle n'aurait pas de mal à dénicher une source. Gail ne demandait pas mieux que de papoter avec le premier venu, elle ne verrait sûrement aucun problème à répondre à une ou deux questions.
De tous les interlocuteurs avec lequel coincer Gail, Rachel ne s'attendait pas à Virgile. Parce qu'entre la jeune fille qui réussissait l'exploit d'être une bombe sexuelle ambulante malgré ses goûts de petite fille enamourée de licornes et d'arcs-en-ciel et la brute adolescente qui passait son temps à traîner au gymnase ou en compagnie douteuse, il y avait comme qui dirait un monde de différence.
La blonde à la longue tresse décida de s'immiscer dans la conversation : elle savait quel genre de type était Virgile, et Gail était bien trop bonne pâte pour envoyer paître un goujat trop insistent via claque ou coup de pied dans les valseuses.
« Des ennuis ? » glissa-t-elle benoîtement, se positionnant à côté de l'apprentie Cupidon, juste un peu en retrait, pour que le garçon reçoive le message qu'elle lui sauterait dessus si nécessaire.
« Oh, c'est réglé » répondit Gail d'un ton léger, la reconnaissant d'un geste de la main. « Virgile a accepté d'apprendre une ou deux ficelles à Baptiste le mercredi soir. C'est bien mercredi qu'on avait dit ? »
« Oui » fit platement le jeune homme qui plissait les yeux en considérant l'intruse, se demandant visiblement la réaction appropriée.
« Parfait ! Je te préviens tout de suite, Tistou n'arrive jamais à l'heure, alors même s'il n'y a que cinq minutes de marche entre chez toi et chez moi, ne t'attends pas à le voir débarquer avec moins de dix minutes de retard… »
Le cerveau de Rachel mit quelques instants à enregistrer les données.
« Heu… Virgile, tu vis dans le Quartier Rouge ? »
Les yeux rouge bordeaux s'étrécirent de manière inquiétante.
« Un problème avec ça, chérie ? » demanda-t-il, plus un feulement qu'une question.
« N-non… C'est juste que normalement, c'est le coin des catins… »
Les plumes du garçon bouffèrent, et Rachel recula d'un pas.
« Je suis un soldat. Pas une catin, pas une grue, et pas un gigolo, c'est clair ? »
Gail posa une main aux ongles vernis de rouge sur le bras du garçon.
« Virgile, c'est bon. Elle pensait pas à mal. »
« Mais j'en ai ma claque ! » explosa l'adolescent. « C'est pas parce que je suis à moitié Chérubin que je me laisse renverser par le premier qui passe ! Merde, quoi ! »
Rachel fronça les sourcils.
« Mais ce sont les Cupidons qui font ce genre de chose, non ? »
Virgile renifla.
« Et les Cupidons sont composés de Chérubins, tu l'as oublié ? Alors bien sûr, ça veut dire que tous les Chérubins ne pensent qu'à se faire grimper, et lorsqu'ils trouvent un emploi ailleurs, ils ont forcément couché avec le patron pour l'obtenir ! »
« C'est vrai ? » ne put s'empêcher d'interroger Rachel.
Pour le coup, elle crut que Virgile allait lui arracher les yeux. Heureusement, Gail n'était pas du genre à laisser un meurtre se commettre sous ses yeux :
« Je crois que je t'ai assez retenu, si tu filais, dis ? »
Plusieurs secondes s'écoulèrent à la lenteur d'un filet de mélasse avant que Virgile ne se décide à suivre le conseil et quitte les lieux, les muscles de son cou aussi tendus que des cordes sous tension extrême.
« A l'avenir, évite de l'accuser de coucherie » souffla la jeune fille aux ailes roses. « Il est très sensible là-dessus, et franchement, c'est pas gentil d'insinuer qu'il n'est dans son escadron que comme défouloir à soldats. »
Rachel adressa à sa vis-à-vis un regard perturbé.
« Tout ça parce que son gardien est un Chérubin ? »
Gail fit la grimace.
« La pomme ne tombe jamais loin de l'arbre, c'est bien comme ça qu'on dit… Même si ton gardien est un bibliothécaire et ne s'associe pas avec les Cupidons, que ce soit de près ou de loin. Virgile est un Chérubin, donc bonjour les sifflets, les remarques obscènes et les mains baladeuses. »
Le ton dégoûté fit dresser l'oreille à la blonde nattée.
« Tu n'approuves pas ce genre de conduite ? »
« Ben non, et ça s'étend aussi à quand je suis en service. C'est pas parce que je fais le trottoir que j'apprécie qu'on me réduise à une paire de seins et de fesses, tu sais ? »
Rachel avala sa salive.
« O-kay… Tu sais quoi ? Je t'invite à prendre une grenadine, tu m'en diras plus ? »
« Rajoute-moi des gaufres à l'abricot et je te chante n'importe quoi, ma toute belle. »
Rachel fixait l'écran de son ordinateur d'un regard dur. S'y affichait un titre en noir : La discrimination anti-Cupidons et comment celle-ci affecte l'ensemble du chœur des Chérubins.
« Allez ma belle » souffla la jeune fille.
Elle commença à taper.
