Une vie de chat

« Anna, dis-moi la vérité : est-ce que ma cuisine est bonne ? »

L'ange aux ailes rouges coula un regard surpris en direction de Rachel, ne s'attendant visiblement pas à un tel sujet.

« J'ai… jamais eu à me plaindre, quand tu m'as invitée… Pourquoi tu demandes ? »

Le visage de la blonde se décomposa.

« Parce que j'ai voulu servir sa pâtée à un chaton que je garde pour ma voisine, là » gémit-elle. « Il a reniflé sa gamelle, il lui a tourné le dos, et puis il s'est mis à faire ces drôles de mouvements avec les pattes de derrière, tu sais, comme quand ils veulent enterrer leur caca ? »

Anaël mit quelques secondes à comprendre, puis la consternation l'envahit.

« Et tu accorde crédit à l'opinion de cette satanée bestiole ? »

Rachel fronça les sourcils.

« Comment, satanée bestiole ? Il est adorable… tout câlin et mimi. »

« Rachel, les chats sont l'incarnation du mal » asséna son interlocutrice d'un ton si convaincu que le plus endurci des prêcheurs l'aurait supplié de lui donner des cours.

La blonde garda le silence l'espace d'une dizaine de secondes.

« …Tu es toujours fâchée de t'être fait chier dans la main, hein ? »

« Hé » protesta l'autre, « est-ce que toi, tu apprécierais de te faire couvrir de stronse alors que tu fais guili guili à cette petite horreur ? »

« Ma pauvre, quand tu te retrouves à changer les couches de tes petits frères et sœurs, tu apprends vite à ne pas oublier ton tablier derrière. Et bien sûr qu'il t'a fait caca dessus, les chatons ont le ventre sensible. Dès que tu les masses , ça leur active les intestins. »

« N'empêche que c'est pas une excuse » ronchonna Anaël. « Et toutes ces boules de poils et ces souris mortes que tu retrouves sur les tapis… »

« Déjà que tu passes le balai chaque semaine, et que tu descends la poubelle, ça change pas tellement, non ? »

« Mais c'est dégoûtant… »

« Deux mots, Anna : chat. Sur. Les. Genoux. Une expérience pareille, tu es vendue à vie » décréta Rachel, souveraine.

« C'est pas deux mots, c'est quatre » pointa perfidement l'ange aux ailes rouges.

« Cette objection n'a aucun rapport avec l'argument, jeune fille. Si vous vous rabattez sur un détail technique, c'est que vous reconnaissez avoir perdu. Séance levée, messieurs-dames ! »

« Toi, tu es tombée dans une période feuilleton judiciaire, je me trompe ? »

En matière de réponse, la blonde lui adressa un sourire à vous faire bronzer sur le champ.