Maquillage
L'étagère perchée au-dessus du lavabo aurait pu tenir lieu de présentoir à cosmétiques – une telle profusion de fards, de brillants à lèvres et de vernis s'y étalait que même la plus éhontée des coquettes aurait eu un mouvement de recul et se serait dit que peut-être, c'était juste trop.
Mais quand on fait le trottoir de gardienne en protégée, impossible de se passer des outils les plus basiques se rappela fermement Gail, fixant le miroir d'un regard gris déterminé.
Premièrement, le fond de teint. Contrairement à beaucoup de ses collègues qui tendaient à se donner une allure bronzée, l'adolescente préférait une fondation quasi translucide qu'elle accompagnait généreusement de poudre de riz, donnant à son visage l'aspect d'une céramique sans défaut dont la pâleur contrastait avec ses boucles blond vénitien et ses yeux gris.
Ensuite, le gloss. Là encore, rien de franc, juste une douce couleur rose saumon, quasi naturelle, juste avec un relent de framboise invitant à goûter. Sur une fille de l'âge de Gail, les rouge à lèvres bordeaux et cramoisi d'Alma faisaient vaguement obscène – il y avait bien une ou deux Cupidons qui donnaient là-dedans, mais celles-ci n'étaient pas tenues en très haute estime.
Puis l'ombre à paupières, une nuance bleue pâle tirant sur l'argentée, appliquée avec modération. Il ne s'agissait pas de sembler avoir des cernes ou de s'être attiré un coquard, après tout. Trouver le bon dosage pour la combinaison parfait avec le mascara, c'était un casse-tête qui recommençait chaque soir.
Enfin, le blush. Rien qu'une touche de crème déposée à petits coups de pinceau, juste assez pour attirer l'attention sur des joues toutes fraîches, ça te dit de déposer un baiser là-dessus, mon chou ? Ou peut-être plus d'un ?
Quand Gail eut enfin achevé son travail, le miroir lui renvoya l'image d'une fille proprement angélique, toute de candeur et d'innocence, le genre à qui on a envie d'offrir une glace ou de tenir la main pour aller à la fête foraine. Ça existait, le marché pour ce genre de filles, tout le monde ne cherchait pas une séductrice foudroyante ou une intellectuelle captivante.
Maintenant, Gail n'avait plus qu'à se faire des couettes, enfiler sa jupe en jean et sa chemise rose avec une petite blouse par-dessus, et elle offrirait le portrait même de l'écolière sur le trottoir.
Pas de repos dans ce genre de travail.
