Rédaction

C'était fou, comme on ne pensait pas au simple fait d'écrire. Ou de dessiner. La différence, aux yeux de Jophiel, restait des plus vagues – dans les deux cas, après tout, il s'agissait de tracer sur du papier des symboles dotés d'un sens abstrait à l'aide d'un instrument.

Jophiel ne possédait que des stylos à paillettes. Orange doré, bleu violacé, rose rougeâtre. Pourquoi se contenter d'un noir tout bête, ou de bleu ennuyeux ? Et puis, ça faisait joli quand elle enluminait ses carnets, dans les marges et sur les couverture.

Elle achetait toujours les carnets en gros. Il fallait bien – elle les perdait, ou elle les remplissait, ou elle les donnait. Elle les achetait toujours blanc, toujours lisses, toujours impersonnels. Elle les gribouillait, les étouffait d'encres et de peintures, les gavait de mots.

Les mots. Elle en perdait constamment le fil. C'était une recette de cuisine poursuivie par une liste de clients à son tour talonnée par le discours le plus récent du Prince des Archanges, parfois avec une ébauche de roman glissée distraitement là-dedans, ou une ritournelle surgissait de nulle part pour s'étaler entre les lignes avant d'être oubliée aussi vite qu'elle était venue.

C'était plutôt un bon résumé d'elle, tous ces carnets : si on les avait tous rassemblés, on aurait obtenu une bibliothèque bariolée, incohérente et morcelée. Ni rime ni raison, rien que les couleurs et les idées et les miettes d'information, en veux-tu en voilà. Le genre de bibliothèque devant laquelle les gens reculent. Ce n'est pas assez sérieux. Ce n'est pas assez rangé. Ce n'est pas assez convenable.

Oui mais c'est elle. Comment ne pas assumer pleinement qui elle est, c'est convenable ? Idiot, plutôt. Ridicule, même. Elle est Jophiel, avec ses paillettes et son esprit désorganisé et les mots qui ne la quittent pas.

Elle est Jophiel.