Bal de fin d'année
« Alors, ô grande organisatrice, votre programme ? »
Ignorant le sourire goguenard de Rachel, Naomi ouvrit sa chemise en papier bleu sombre, dévoilant une liasse de feuillets jaunes.
« Et bien, cette année, l'administration a décidé de rompre avec la tradition… Ou, plus probablement, elle ne voulait pas payer les frais de rénovation pour la salle des fêtes. Ou les frais de remise en état, vu qu'il y aura des Puissances à cette soirée... »
Sur ces mots, la blonde ne put retenir une grimace.
« Ouais, sur ce coup-là, ils auraient vraiment dû mieux choisir le groupe de musique… Au fait, le bassiste va mieux ? »
« Oh, sa thérapie progresse bien, alors il devrait remarcher d'ici onze mois » commenta distraitement l'ange aux ailes de tourterelle. « Bref, comme la salle habituelle dans la faculté est indisponible, la direction a choisi de louer la boîte de nuit Champs-Elysées. Quand je dis louer, c'est bien louer. Remarque, il s'agira seulement des locaux, et ce sera de dix-sept à vingt-trois heures... »
« Six heures, c'est pas mal pour épuiser les fêtards » reconnut Rachel. « Si on veut rester plus longtemps, je suppose qu'il faudra payer ? Et on devra fournir les en-cas et les boissons aussi ? »
« Exact. »
« Il ressemble à quoi, le budget ? »
La brune pêcha un feuillet dans sa liasse pour le tendre à son interlocutrice. Les sourcils de celle-ci s'empressèrent d'aller flirter avec la lisière de ses cheveux alors qu'elle prenait connaissance du montant.
« Dis donc, qu'est-ce qui leur prend de se montrer aussi généreux ? D'habitude, il faut presque leur arracher l'argent des mains, et c'est pour des trucs indispensables comme un carrelage intact dans les toilettes ou un chauffage qui marche. »
La grâce de Naomi émit un crissement mal à l'aise.
« … Je crois qu'ils veulent surtout noyer le poisson concernant la polémique soulevée depuis que… depuis la semaine dernière. »
Ah. Rachel sentit sa propre grâce crisser à son tour. Elle détestait penser à ça, mais ça ne changerait pas le fait que c'était arrivé, n'est-ce pas ? Lucifer serait toujours… Michel ne l'aurait pas moins…
Non. Non, n'y pense pas. Ne pense pas au fait que seuls trois Archanges sont autorisés à résider au Paradis, maintenant.
Elle s'efforça de chasser totalement le murmure de son esprit.
« Donc, pain et jeux, c'est ça ? Je sais pas pour toi, mais je jure que je vais profiter de chaque centime de ce budget, et ils pourront même pas se plaindre. »
Naomi lui fit la moue, mais Rachel ne lui trouva guère de conviction.
Uriel n'était pas enclin à se plaindre… mais putain, ses vertèbres raclaient les unes contres les autres. Il pouvait les entendre grincer.
« Mon grand costaud » lui lança Anaël non sans affection dans le sarcasme dégoulinant de sa voix.
« Je te jure, on aura intérêt à apprécier le champagne pour la soirée » râla le garçon Noir, « parce que mon dos en purée exige que son sacrifice soit reconnu ! »
« Vu toutes les caisses transportées, je suis certaine que tout le monde te vouera une reconnaissance éperdue pour les avoir empêchés de mourir de soif. »
« C'est ça, persifle. Moi, je suis occupé à mourir sur le canapé. »
« Bon, je suppose que je devrais accorder ma première danse à quelqu'un d'autre. »
Uriel glissa du canapé et s'étala le nez sur la moquette, sa grâce émettant un craquement de pétard.
« Tu – est-ce que tu viens de m'inviter ? » bafouilla-t-il.
« Hmm… peut-être » reconnut Anaël avant d'adresser à son interlocuteur un regard par-dessous ses cils. « Sincèrement, tout ce dont j'ai envie pour cette fête, c'est d'oublier que le monde existe, et pour ça je compte bien bouffer et danser jusqu'à ne plus y voir droit. Tu voudrais bien m'aider ? »
« Tout ce que tu veux » lui répondit immédiatement Uriel. « Toujours. »
Elle lui adressa un sourire bref où des dents parfaites étincelèrent l'espace d'une poignée de secondes.
