Abattez les grands arbres

La journée avait commencé simplement, comme des milliers d'autres avant.


« Tu n'es pas sensé être au boulot ? »

Une fois n'est pas coutume, Zachriel paraissait nettement agité et nerveux. Pour Zacharie qui était accoutumé à voir son gardien toujours parfaitement maître de lui et impassible, c'était aussi invraisemblable que si le soleil s'était levé à l'ouest.

« Pas maintenant, non » lança l'ange plus âgé alors qu'il soulevait le tapis pour mettre à jour la trappe menant au compartiment inédit dont ils ne se servaient jamais, vu que la maison comportait plusieurs placards bien plus pratiques. « J'ai quelque chose à régler ici. »

Zacharie haussa un sourcil, pas impressionné par l'argument.

« Et tu pouvais pas juste m'appeler, me dire quoi faire ? »

« Je ne pense pas. Viens-là et penche-toi, tu veux ? »

Obéissant, le jeune Séraphin loucha sur le compartiment carré, aussi vide qu'il l'avait toujours été.

« Tu peux m'expl... »

Tout son corps s'engourdit brusquement sous le coup de la décharge qui s'était déchaîné au creux de sa nuque, et il bascula à moitié dans le compartiment. Zachriel s'empressa de plier ses membres afin de le positionner en chien de fusil.

La main du Séraphin plus âgé s'attarda brièvement sur la joue de son protégé.

« Pardon, mais… si je me trompe, tu pourras me crier dessus autant que tu voudras. Sinon… prends soin de toi. »

Sur ces mots, Zachriel referma la trappe, abandonnant Zacharie dans les ténèbres, le cœur battant à tout rompre.


« Dis donc, c'est pas pour être désobligeante, mais… elle tarde un peu quand même » observa Hael.

« Est-ce Rosiel qui tarde, ou toi qui t'impatiente ? » riposta sereinement Jophiel, jouant avec une des innombrables fleurs en tissu cousues sur le devant de sa robe en mousseline blanche, son carnet à dessin sous un bras et un foulard blanc à pois jaunes s'efforçant de contenir sa chevelure sans y parvenir. « Cela ne fait que quinze minutes après tout. »

Hael adressa à sa camarade un regard mi-incrédule mi-irrité.

« Et quinze minutes de retard pour toi, c'est pas assez ? »

« Rosie ! » appela Jophiel plutôt que de répondre, levant le bras pour agiter la main. « Rosie ! Ici ! »

Rosiel avait l'air plutôt débraillée, les cheveux en bazar, sa veste boutonnée en hâte. Pour ce qui était de laisser bonne impression pour une journée « entre filles », ça partait assez mal.

« Pardon » fit-elle, et elle semblait sincèrement angoissée, « C'est que… j'ai eu des trucs à régler. »

Si Hael fit la moue, Jophiel ne parut pas se formaliser.

« Ce n'est pas grave, on peut commencer. Ah ! Vous savez, toutes les deux, c'est la première fois que j'ai des amies pour une journée en ville. »

Bon sang de Père, Jophiel avait le chic pour plomber l'ambiance.

« Ah… tu es heureuse, alors ? »

« Mm-hum, très. »

Rosiel arborait un sourire bizarre.

« Ça me fait plaisir. »

Le couteau émit un bruit mouillé alors qu'il déchirait la mousseline et la chair. Un rouge écarlate humide gicla dans l'air quand la lame s'extirpa de sa victime.

Hael se rendit vaguement compte qu'elle hurlait alors qu'elle se ruait pour soutenir Jophiel qui venait de s'écrouler.

Mais elle dut rouler sur le côté pour esquiver le couteau s'abattant une seconde fois, puis encore, et elle sentit l'ultime décharge d'une grâce se dissipant dans l'atmosphère…

La vision subitement brouillée de larmes, Hael se releva d'un bond et détala en direction des portes du parc.

Rosiel suivit derrière.


Le monde n'avait plus de sens. Après tout, les anges étaient supposés se battre contre les Léviathans, n'est-ce pas ? Pas les uns contre les autres. Non, pouvait-on encore parler de combattre, quand des civils insouciants se faisaient égorger sans prévenir par leurs frères et sœurs ?

Virgile rajusta l'écharpe maladroitement enroulée autour de son avant-bras, vérifiant que la plaie ne s'était pas rouverte. En temps normal, il était trop rapide pour se laisser toucher, mais… il n'avait pas été sur ses gardes.

Pourquoi l'aurait-il été, après tout ?

Ses pas l'avaient porté vers l'appartement de Kushiel, il ne savait pas pourquoi. Peut-être que Kushiel n'était même pas là. Peut-être qu'il était – qu'il était parmi les agresseurs.

Non, pas ça. N'y pense pas.

L'appartement était vide. Bien sûr, à quoi il s'attendait ? Il dut ravaler la boule qui lui montait dans la gorge alors qu'il se laissait choir sur le canapé.

Et puis il manqua bondir au plafond quand un esprit étranger effleura le sien.

Virgile ? Je peux savoir ce que tu fais chez moi ?

Surprise. Confusion. Panique. Soulagement ? Kushiel, qu'est-ce qui se passe ? C'est la folie dans la rue, les Cieux ont perdu la tête. Et comment tu sais où je suis, d'abord ?

Tu n'imagines pas le nombre d'alarmes que j'ai installées dans mon appartement. Quant à ce qui se passe… Ce qui s'est passé le mois dernier avec Lucifer ? C'est probablement lié.

Quoi ? Mais c'est… c'est absurde. Un désaccord entre deux Archanges, et d'un coup les neuf chœurs se mettent à s'égorger ? Ce n'est pas une réponse appropriée !

Je sais. Crois-moi, je sais. On en reparlera tout à l'heure, quand je serais revenu, d'accord ?

Comment ça, quand tu reviendras ? Et si tu ne pouvais pas ? Si tu te faisais – dis-moi où tu es, j'arrive tout de suite !

Non, hors de question. Reste-là, tu m'entends ? Ne bouge pas, ne fais pas de bruit. Reste en sécurité.

Mais –

S'il te plaît.

Entendre Kushiel supplier, c'était du jamais vu, au point que Virgile en perdit le fil de ses pensées. Il s'écoula un long moment avant qu'il ne les retrouve, et une fois cela fait, la connexion s'était perdue.


Rachel n'imaginait pas son début en tant que chargée des communications aussi cauchemardesque. Pas seulement à cause de la boucherie actuellement en cours, mais aussi à cause de ce que Gabriel avait lâché à tout le collège d'informateurs avant de partir tenter de mettre un terme à la situation.

Lucifer a fomenté une rébellion pour renverser Michel. Ses fidèles cherchent à tuer le plus d'entre nous afin de prendre le contrôle des Cieux. Il faut les gêner au maximum.

Rachel voulait pleurer. Elle pleurait d'ailleurs, ce qui n'empêchait pas Phanuel de l'utiliser pour diffuser ses ordres aux bataillons hâtivement formés.

C'était pas glorieux comme poste, servir d'antenne-relais, mais que faire d'autre d'une donzelle qui suivait encore des cours ? Elle n'avait même pas à parler, seulement à localiser les autres anges pour que Phanuel utilise sa télépathie mieux développée afin de les contacter.

Père, tous ces anges… Toutes ces lumières… lumières vacillantes, lumières mouchées d'un coup, lumières explosant pour se dissiper sans retour…

Et puis… et puis, l'implacable lumière plus froide qu'elle ne l'avait jamais vue, incandescente au point de brûler ses rétines.

Elle hurla.

IL S'EST LEVÉ ! L'ASTRE DU MATIN S'EST LEVÉ !

Le cri se propagea tel une traînée de poudre au sein du collège d'informateurs auquel elle était reliée, puis aux troupes, et bientôt une immense clameur s'éleva des neuf chœurs.

L'ÉTOILE BRILLANTE EST APPARUE ! LA VOILA !

Face à une pareille incandescence, les simples lumières des anges ordinaires passaient pour des ombres, et telle des ombres, nombreuses furent celles qui se dissipèrent sous l'intensité de la présence archangélique.

Rachel sanglota alors que ses congénères s'étiolaient et s'évaporaient autour d'elle, que l'incandescence solaire de l'Archange se tournait dans sa direction, que sa propre étincelle commençait de vaciller.

Et puis, une monstrueuse pression s'éveilla. Délaissa le champ de bataille qu'était devenue la Jérusalem Céleste. Se précipita vers l'insoutenable soleil qui écrasait le Paradis de ses rayons implacables.

À bout, une ultime pensée embrasa l'esprit de Rachel.

Michel est là.

Les deux monstruosités entrèrent en collision.

Et le soleil tomba à terre.

"Abattez les grands arbres" est une phrase qui est passée à la radio la nuit du 6 avril 1994. C'était le signal du début du génocide Tutsi au Rwanda.