Le jour où le soleil est tombé

Elle sentait les coups contre sa poitrine, elle entendait les cris paniqués, mais il lui fallut un long moment pour en saisir le pourquoi.

« Gail ! Gail ! Réponds ! Gail ! »

Le petit visage de Laurie était chiffonné, tordu par les larmes qui lui coulaient des yeux. Dans ses cheveux châtains, la barrette en forme de papillon n'était plus qu'une masse informe d'acier fondu et resolidifié.

Il s'est passé quoi, déjà ?

Gail se rappelait à peine. Des cris. La terreur. Du sang, partout. Des combats, où qu'on aille. Aucune issue. Pas moyen de protéger Laurie, les refuges indiqués par le système radio hâtivement monté tous trop loin.

Et puis, la lumière s'était levée, avant de s'abattre au sol.

Était-ce à cause de cela que son corps lui faisait l'effet d'un gros tas de viande aux nerfs démolis ? Une marionnette sans fils ?

Ah oui… Elle avait couvert Laurie de son propre corps, au moment de l'impact. L'instant de l'explosion.

Est-ce que j'ai toujours mes ailes ? Je ne les sens plus.

Elle leva péniblement un bras pour se tâter. Ses ailes étaient encore là. Ses quatre membres aussi.

Elle n'avait plus ni robe, ni plumes, ni cheveux. Quand elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, son dos lui rappela un steak oublié dans la poêle, une surface charbonneuse qui s'effritait, laissant entrevoir ça et là un éclair de chair rouge et crue.

En fin de compte, heureusement que ses nerfs ne répondaient plus, parvint-elle à penser, avec un détachement qui ne lui était pas habituel.

Laurie continuait à pleurer. Protégée par la carrure plus grande de sa sœur aînée, elle était juste nue et sa peau ébouillantée au point d'en être cramoisie, le souffle incandescent de l'impact l'ayant réduite à cette situation.

Gail se releva lentement, avec la certitude que ses os craquaient à la manière du bois qui va tomber en poussière. Laurie se cramponnait à son cou, et elle pesait lourd et en même temps rien du tout.

Il faut qu'on trouve quelqu'un.

Gail se mit en route, d'une démarche hésitante, traînante, ses pieds supportant mal son poids, son dos courbé par le fardeau de sa cadette.

Il faut qu'on trouve Maman.


Tout était en ruine, il n'y avait pas d'autre moyen de décrire le contre-coup.

Tout était en ruine, tout était mort, tout avait perdu le souffle.

Oui, ça décrivait aussi Anaël.

Elle était en train d'essayer de combattre deux renégats quand l'impact avait eu lieu. Elle avait été projetée dans un mur, l'immeuble auquel appartenait le mur s'était à moitié effondré, les renégats avaient été vaporisés. Ou exorcisés. Elle ne savait pas. Elle ne voulait pas savoir.

Tout ce qu'elle savait, c'était qu'il ne restait de ses adversaires que deux traces noires sur la chaussée. Deux ombres privées de propriétaires.

Elle ignorait pourquoi, peut-être que c'était le fait qu'elle était aux trois quarts assommée, en tout cas elle avait à peine vu ces marques qu'elle avait rendu tripes et boyaux sur le bitume.

Et maintenant, elle était là, étalée à côté d'une flaque de vomi, à deux pas des ombres orphelines, son couteau encore dans la main – ses doigts lui paraissaient figés en position crochue, incapables de se relaxer et de lâcher prise.

Peut-être que ça faisait trois heures, peut-être que c'était juste trois minutes, toujours est-il qu'une communication se décida à grésiller à la lisière de son mental à la dérive.

L'Astre du Matin a été banni des Sept Cieux par Saint Michel. Tous les anges sont appelés à se regrouper aux points de contrôle qui vont vous être énoncés…

Oh. C'était donc passé. Totalement.

Dans la bouche d'Anaël, la victoire avait un goût de bile.

Elle écouta la liste s'égrener, sans bouger un muscle. C'était au-dessus de ses forces.

Plus tard, peut-être pas. Ou bien quelqu'un viendrait. Ou pas. Peut-être qu'elle resterait crever là.

Elle ne savait pas quelle option qu'elle trouvait préférable.

The Day the Sun Fell est le titre d'un documentaire suisse de 2015, dont le sujet est Hiroshima après la bombe atomique.