Décombres
C'est deux jours après l'implosion des Sept Cieux que Virgile et Uriel parviennent à retrouver Zacharie.
Tout le monde le tenait déjà mort, et il leur aurait sans doute donné raison si ses deux sbires de prédilection n'avaient pas été de corvée cadavre. Enfin, le rassemblement des dépouilles, si on veut être officiel, les ramener en lieu sûr en vue de leur identification, mais dans les rangs, on dit corvée cadavre. Un nom hideux pour une besogne hideuse.
Les deux adolescents se sont rendus chez Zachriel, histoire de voir si c'était un des nombreux (trop nombreux) cas où les victimes sans méfiance avaient été égorgées par le voisin. Ça l'était.
Les restes de Zachriel n'étaient pas beau à voir, même sans la maison à moitié écroulée dessus et les deux jours de décomposition.
C'est Virgile qui a remarqué que le sang avait laissé des traces bizarres, en ne coulant pas comme il aurait fallu. Ça leur a permis de remarquer la trappe dont ils ont prudemment cassé le loquet.
Zacharie était toujours vivant à l'intérieur, déshydraté et recouvert d'une pellicule coagulée du sang de son gardien. Il s'est laissé faire comme une poupée quand Uriel l'a porté dans ses bras jusqu'au refuge improvisé.
Une semaine plus tard, il se laisse toujours faire comme une poupée, les membres mous, la voix absente et le regard vitreux.
Virgile s'est remis à dormir dans le lit de son propre gardien pour que cette image cesse de le poursuivre dans ses cauchemars.
Quand elle avait opté pour une carrière médicale, Ariel ne s'imaginait pas démarrer dans des circonstances pareilles. En fait, elle se sentait plus démunie qu'autre chose.
Ephraïm enchaînait les heures. Quand on savait que ce qu'il pratiquait, c'était davantage l'euthanasie qu'autre chose, il y avait de quoi se mettre à pleurer.
Ariel avait pleuré au début. Maintenant, une semaine et demie plus tard, elle n'avait plus de larmes à verser alors que des gardiens traînaient leurs protégés brûlés devant elle, que des soldats lui exposaient leurs mutilations, que des cadavres réclamaient de redevenir présentables pour leurs funérailles.
Elle ne pouvait plus dormir non plus. Dès qu'elle fermait les yeux, du sang et du pus et de la chair éclataient en couleurs crues derrière ses paupières, et sa seule envie était de vomir.
Rémiel ressemblait à un automate. Il ne blaguait plus, parlait à peine. Il effectuait les gestes, du matin au soir, c'était tout.
Au début, tout le monde avait espéré que les siamoises se bornaient à tirer au flanc. Et puis Hael avait débarqué en mode zombie, et elle avait laissé tomber que Rosiel avait assassiné Jophiel. Il n'y aurait plus de siamoises.
Ariel se demandait s'il y aurait encore quoi que ce soit, après la guerre, une fois tous les dégâts vaguement déblayés.
Naomi était probablement en burn-out, mais elle ne pouvait pas s'arrêter. Elle ne pouvait pas. Trop de monde comptait sur elle. Trop de monde attendait qu'elle leur serve de pilier. Elle ne pouvait pas s'effondrer. Elle ne pouvait pas pleurer.
Elle ne pouvait pas arrêter de coordonner l'organisation du refuge pour courir rechercher son frère. Après tout, il ne s'agissait que d'une seule vie, alors que plusieurs centaines dépendaient d'elle.
Elle se répétait ça en boucle, mais les mots sonnaient creux dans son esprit.
Elle ne pouvait pas pleurer.
Elle se répétait ça alors que Nathaniel venait la chercher pour l'emmener à l'écart, loin de ses listes de rationnement et de lieux à restaurer au plus tôt. Elle pensa qu'il voulait juste l'informer d'un progrès quelconque.
Elle ne s'attendait pas à ce qu'il l'introduise dans une pièce où se trouvait Ion, un peu cabossé, très choqué, mais vivant, il était vivant, il était là, il était toujours là, il n'était pas perdu.
Elle se mit à pleurer une fois qu'elle eut enroulé ses bras autour de son jumeau.
