Nouvelle organisation

Ça commence comme une bonne idée (comme c'est toujours le cas).

Ça commence quand Rachel (qui n'en peut plus, elle fonctionne sur trois heures de sommeil depuis quatre jours et beaucoup trop de café) mentionne à Ephraim et Ariel de l'infirmerie toujours pleine à craquer que les petits qu'elle doit surveiller ne peuvent plus dormir, n'arrivent plus à jouer, parce qu'ils ne peuvent pas oublier ce qui s'est passé lors de la Chute.

Ça commence comme une parole en l'air, un et si, un château dans les airs. Ça commence et ça aurait fini là, si les oreilles dans lesquelles c'est tombé n'avaient pas appartenu à des jeunes médecins, des apprentis plutôt mais désormais qu'ils sont plongés non-stop dans le sang et la pisse et les larmes répandus par la brève guerre civile, plus personne ne les considère comme des gamins, plus vraiment.

(sauf qu'ils le sont encore, qu'ils croient toujours naïvement en l'existence d'une panacée, un moyen simple de tout arranger, qu'ils n'ont pas encore réalisé que juste parce que certaines choses peuvent être faites ça ne signifie pas qu'elles devraient)

Personne n'a jamais vraiment osé étudier le mécanisme du cerveau chez les anges. Les deux aspirants neurochirurgiens hésitent un peu, au tout début. Ils finissent par décider de discuter de leur projet avec Naomi (elle s'occupe de tellement de choses, elle sait si bien quelle route prendre pour entamer le processus de remise en marche des Sept Cieux, elle est tellement fiable que ça coule de source).

Naomi soumet le projet à Michel. Michel approuve, à condition que ça reste discret. Si la nouvelle d'un moyen pour effacer les traumatismes se répand mais ne porte pas les fruits espérés, ça provoquera des émeutes et c'est la dernière chose dont le Paradis encore trop fragile a besoin.

(c'est la vérité mais pas toute la vérité)

Ça commence par les nouveaux-nés (après tout, c'est pour eux que le projet a débuté). C'est plus facile, les esprits sont facilement modelés, menés sur les sentiers que l'opérant désire les voir arpenter.

Les psychés d'anges plus vieux sont plus difficiles. Les certitudes bien ancrées gênent, les souvenirs encombrent. Trop de risques d'endommager quelque chose, ce serait bien plus simple de tout effacer pour constituer une personnalité toute neuve.

(au début on n'y pense pas, et après on s'étonne que ça ne soit pas arrivé plus vite)

Les gens ne protestent pas vraiment. C'est juste un mauvais souvenir dont personne ne veut se rappeler, après tout. C'est juste un cauchemar qui persiste à les hanter même quand ils ne dorment pas. Qui ne voudrait pas s'en débarrasser ? Après tout, ce n'est que pour cette fois.

(c'était supposé n'être qu'une seule fois, une exception jusqu'à la décision qu'une autre exception était permissible, puis une autre et une autre et une autre)

Ça passe justement car ça ne ressemble pas du tout à la Chute. Ce n'est pas violent. Ce n'est pas pour contester la liberté d'autrui. C'est juste un moyen d'aider. Au tout début, c'est comme ça.

Ça commence comme une bonne idée (mais ça ne le reste pas).