L'amitié est une chose étrange. On a beau choisir à qui parler, où vivre, comment se comporter, certaines personnes nous tombent dessus sans que l'on ne puisse rien y faire.

- Eh Judy, l'interpella Nick, viens voir un peu !

Elle vient voir, un peu. Le restaurant qu'il montre est illuminé jusque dans les guirlandes sur la devanture, et des discussions enjouées s'échappent de la porte entrouverte.

- C'est bondé.
- Et alors ? On est flics ou on n'est pas flics ?

Elle lui attrape le bras :

- Hors de question, tu recommences pas ce numéro.

Il dégage son bras.

- Et pourquoi ?
- Tu le sais. C'est de l'abus de pouvoir.
- C'est le meilleur restaurant de bagels du quartier.
- Seulement parce qu'il n'y en a pas d'autre.

Il lâche un grognement exaspéré et fait demi-tour.

- Très bien, alors mangeons nulle part.
- Je croyais que tu connaissais tout, tu dois bien avoir une idée ?
- J'en avais une.
- Une autre alors ? Une où on a la place de s'asseoir ?

Il se tourne vers elle avec un air faussement enjoué :

- Oh bien sûr, il y a cette ruelle déserte au premier feu rouge, on aura toute la place qu'on veut mais les pavés sont froids.

Nick est un renard excessivement débrouillard. Posez-le simplement dans une ville inconnue et, deux semaines plus tard, il connaîtra personnellement une bonne moitié de la population (la mauvaise moitié, évidemment, mais il ne fallait pas se montrer difficile). Il sentait les bonnes affaires comme un lapin sent un gratin de carottes, et avec le même regard luisant. Connaissait-il d'autres restaurants charmants et bien éclairés dans les environs ? Probablement. Accepterait-il de ravaler sa fierté et de changer de programme ? Ah…

Nick est malheureusement, à l'occasion, un renard excessivement borné. Judy, une pauvre lapine sédentaire qui ne connait rien d'autre que la cantine de la gendarmerie, soupire et prend une décision :

- On mange chez moi alors.
- Chez toi ?
- Chez moi.

Il la regarde comme si le chef Bogo en personne était en petite culotte devant lui : le choc, la peur, et un soupçon d'envie de fuir dans le regard.

- Je ne suis jamais venu chez toi.
- Répète ?
- Je… ne suis jamais venu chez toi ?
- Savoure, c'est la dernière fois de ta vie que tu auras dit cette phrase. Viens, il faut remonter la rue.

Il la suit avec l'air généralement hébété, d'abord. Il ne faut regrettablement jamais longtemps à Nick Wild pour regagner son entrain, et chacun de leurs pas semble le recharger par un phénomène étrange d'énergie cinétique. Bientôt, il bondit à ses côtés.

- Dans quel quartier t'habites ?
- Tu verras. On approche.
- T'as des voisins ? Ils sont sympas ?
- Tu verras.

Elle se trompe toujours vers cette intersection, alors elle prend le temps de s'arrêter pour lire chaque panneau. Elle tourne à droite.

- T'as assez de place pour mettre tes affaires ?
- Tu verras.
- Tu mets où tes photos de Bogo nu ?
- Tu verras.

Une pause. Elle s'arrête. Il arbore un grand sourire goguenard. Leur obsession commune pour le chef Bogo est probablement un peu malsaine.

- T'es un imbécile.
- Tu m'adores.
- C'est vraiment pas un choix.

Elle ne nie pas, cependant. Nick est la meilleure chose qui lui soit arrivée, ces derniers mois, et elle aime à penser que l'inverse est vrai.

- On est arrivés.

Il lève les yeux. Le grand immeuble beige lui renvoie son regard, passablement identique à tous les autres de la rue.

- Oh c'est une immense baraque, ça. T'as combien d'étages ?

Judy daigne sourire en tapant le code de sécurité.

L'appartement les accueille avec son odeur d'humidité habituelle. Nick se coule dans la pièce avant même qu'elle n'ait pu allumer la lumière. Il étudie le papier peint taché au motif suranné, la pile d'habits sales dans une caisse et le pot à crayons du bureau avec une attention qui embarrasse la lapine.

- Voilà, c'est chez moi, commente-t-elle un peu inutilement. Ce n'est pas très grand mais je n'ai pas besoin de plus.

Nick tapote le matelas du lit avant de s'y laisser tomber.

- Honnêtement ? J'ai connu bien pire. Tu t'en sors bien.

Elle sourit.

- Si j'ai ton approbation alors tout va bien.
- Oh non, pas complètement. Il manque quelque chose ici.
- Quoi donc ?
- Comment dire…

Il scrute rapidement les alentours et lui envoie un regard appuyé. Elle s'approche. Il souffle le mot avec la lenteur d'un hypnotiseur professionnel.

- Booogoooooo.

Judy éclate de rire avec un reniflement nasal assez disgracieux.

- Il faut qu'on arrête avec lui. Il faut vraiment.
- Pourquoi ?
- Forcément un jour il va nous entendre. Ou quelqu'un lui dira.

Nick fronce les sourcils, et elle sait qu'il va dire une bêtise avant même qu'il n'ouvre la bouche.

- Sacrebleu, imagine s'il nous dénonce à la police.

Elle rit de nouveau et s'affaisse sur le matelas à côté de lui.

- Si tu te dévoues pour faire à manger, la cuisine commune est au fond du couloir. J'ai le deuxième étage du frigo et le tiroir « Judy » du placard. La plaque à cuisson la plus en haut ne marche pas.
- C'est moi qui fais à manger ?
- C'est moi qui ai trouvé le lieu.

S'il proteste, c'est surtout par principe. Nick cuisine mieux les criminels que les légumes alors ils mangent des pâtes au pesto, mais Judy ne s'en plaindra pas. C'est sa spécialité à elle aussi, parce qu'elle n'a jamais vraiment pris le temps d'apprendre à cuisiner avec sa mère. Elle est partie du village dès qu'elle a eu son diplôme de fin d'éducation et peut-être que c'était trop tôt, peut-être qu'elle n'était pas bien finie, comme une statuette en argile sortie du moule avant d'être réellement cuite. Pourtant, si c'était à refaire, elle ne changerait rien.

Zootopie était son monde, maintenant.