Hello hello ! Ici Momo qui revient avec un nouveau recueil d'OS (oui ENCORE UN XD), écrit cette fois-ci dans le cadre de l'événement d'été 2020 du forum francophone de MHA... Cette année, on fait un grand tournoi dont le but est d'écrire des textes répondant à des défis pour ramener des points à son équipe, et je suis dans l'équipe des Héros professionnels :P Si ça vous intéresse, le lien est sur mon profil !
Pour ce premier OS, je vous propose donc heuu ben la suite de mon invasion du fandom par le NatsuShiga. Pardon. XD Cette fois encore, c'est en UA, mais en version plus longue et mieux développée (normalement). Ah, et c'est pas explicite, mais je m'appuie sur la théorie comme quoi Dabi est Touya, l'aîné des Todoroki, parce quee c'est plus pratique quand même mdrr. J'espère que ça vous plaira ! :D

Disclaimer général : Les personnages et l'univers de My Hero Academia appartiennent à Kohei Horikoshi.

Défi choisi : No. 3 - Écrivez un texte contenant l'une des trois thématiques suivantes, à choix : omegaverse, maladie de Hanahaki, ou mpreg sans omegaverse. J'ai choisi la maladie de Hanahaki pour ce texte ! Petite définition au cas où :

Maladie (fictionnelle) où le patient, qui vit un amour à sens unique pour un autre personnage, s'étouffe et crache des fleurs qui naissent dans son cœur et ses poumons. Les symptômes s'arrêtent lorsque l'être aimé se met à l'aimer en retour ; sinon, le patient finit par mourir. Dans certaines versions, il est possible d'opérer le patient pour le guérir, mais dans ce cas-là, ses sentiments disparaissent en même temps que la maladie.

Personnages/Pairings : Natsuo Todoroki/Tomura Shigaraki

Rating : T

Remerciements : Un immense, giga, énormissime, godzilla-like MERCI à Zofra pour avoir lu des premières versions de ce texte à deux reprises et m'avoir bien aidée et bien rassurée. T'es la meilleure TwT (Si la fin est nulle c'est purement ma faute. xD) Gros gros groooos merci aussi à Barron P'tit Pois pour m'avoir aussi souvent écoutée râler sur ce truc, et parce que c'est le meilleur bloc-notes du monde. Enfin, merci aussi à vous tous-tes qui m'avez gentiment écoutée me plaindre sur le serveur, vous êtes adorables ! x3


Défi no. 3
À fleur de peau

De toutes les choses qu'il n'avait eu d'autre choix que de s'enseigner lui-même au fil des ans, Natsuo était particulièrement fier du sens moral qu'il avait réussi à développer.
Du fait que le comportement de l'enfoiré qui lui servait de père lui ait appris, au moins, à juger les gens à leurs actes plutôt qu'à leur statut ou à leur uniforme ; de la façon dont il considérait que, s'il était possible qu'on ait des circonstances atténuantes, rien ne pouvait justifier certaines conneries ; de la détermination et de la colère qu'il mettait, désormais, à refuser de pardonner à ceux qui ne le méritaient pas, ceux qui ne le mériteraient jamais-
Et malgré tout, depuis le début, il y avait toujours eu Touya pour l'en faire douter.

Touya, de cinq ans son aîné, et ses sorties en douce à l'adolescence, quand il lui demandait de mentir à leurs parents pour qu'ils n'en sachent rien et que Natsuo n'avait jamais trouvé la force en lui de lui dire non. Touya et les nuits où il disparaissait, ensuite, de plus en plus régulièrement, et puis ces nuits qui étaient devenues des jours, souvent plusieurs d'affilée, jusqu'à ce que leur père le mette à la porte une bonne fois pour toutes ; mais même là, ça avait été Touya et ses appels, lorsque Natsuo était entré à la fac de médecine, Touya à l'autre bout du fil à trois ou quatre heures du matin, l'air de n'en avoir rien à foutre mais la voix rauque qui demandait à le voir un moment, à dîner ou à passer la nuit chez lui, dans son appart étudiant, quand ce n'était pas qu'il voulait l'accès à son armoire à pharmacie…

Natsuo n'oublierait jamais comme ses mains tremblaient la première fois qu'il avait dû suturer les lacérations à son abdomen, jusqu'à l'aube la veille d'un de ses cours pratiques les plus importants – et l'inquiétude et la colère qui faisaient bouillir son sang dans ses veines tandis que son imbécile de frère s'obstinait à ne rien vouloir lui dire.
Ni pourquoi c'était arrivé. Ni où. Ni comment.

Ça avait été pareil la fois suivante, et celle d'après ; et Natsuo n'était pas stupide, non plus, il savait bien que Touya trempait dans des affaires auxquelles il n'aurait même pas dû s'intéresser de loin, que c'était probablement lui qui allait chercher la merde à chaque fois ; mais en même temps… En même temps, c'était son frère, son unique grand frère, qui avait tenu la selle la première fois qu'il était monté sur un vélo, qui était rentré le visage en sang le jour où des gamins d'une plus grande section avaient essayé de lui voler ses affaires – alors Natsuo avait bien été obligé d'accepter que Touya resterait toujours une exception au sens moral qui lui importait tant, qu'il le veuille ou non, et qu'il était voué à ne jamais ignorer ses coups de fil. À décrocher systématiquement, et à lui répondre avec autant d'appréhension à l'idée du service qu'il allait encore lui demander que de soulagement, parce qu'au moins, sa voix dans le combiné, ça signifiait qu'il était vivant.

Mais voilà où ça l'avait mené, au final, toutes ces conneries.
À genoux sur le carrelage de sa petite salle de bain, un samedi soir à quelques semaines encore de la reprise des cours, le visage fiévreusement penché par-dessus la cuvette des WC, et…

D'un seul coup, son torse se compressa à nouveau ; ses poumons se contractèrent à nouveau ; la douleur comme l'angoisse remontèrent à nouveau le long de sa trachée jusque dans sa gorge, et tandis qu'il toussait et crachait et s'étouffait il eut tout le loisir d'observer les petites fleurs – bleues, rouges, parfois violettes, à chaque fois cinq gros pétales humides et froissés et délicats – qui n'arrêtaient plus de vouloir échapper à son corps.
S'il avait visé la licence de botanique, il aurait sans doute pu dire que c'étaient des hortensias.
Mais il était étudiant de médecine, et autant il se fichait pas mal de savoir quelle fleur pouvait bien avoir décidé de se mettre à pousser à l'intérieur de sa poitrine, autant il ne voyait qu'une explication possible à ce qui était en train de lui arriver, exactement.

Merde !

D'un geste rageur, il abattit son poing sur le plastique du siège WC – mais le ramena bien vite jusque dans sa nuque, jusque dans ses cheveux, pour que ses doigts se prennent dans ses mèches blanches et les serrent et serrent jusqu'à ce que passe la crise.

Ses mains tremblaient. Son cœur tambourinait dans sa poitrine. Et à chaque seconde qui passait, un peu plus – c'étaient la douleur et l'incompréhension qui cognaient dans sa tête et se réverbéraient dans tout son corps.

C'était impossible. Il n'en avait entendu parler qu'une ou deux fois, jamais dans des sources sérieuses, et tout portait à croire que ce n'était qu'une espèce de légende ou de plaisanterie, cette maladie de Hanahaki, alors- C'était impossible ! Il ne pouvait pas… Ça ne pouvait pas être ça ! Même si les signes ne trompaient pas, qu'aucun autre mal connu ne présentait les mêmes ; même si c'étaient bien des fleurs qu'il s'était soudain mis à vomir, dont il sentait tout à coup les racines jusque dans son appareil respiratoire ; d'autant plus que dans ce cas, ça ne pouvait être que pour une seule raison bien précise, et… Non…
Peu importe le nombre de fois où il se le répétait, l'intensité avec laquelle il y pensait, il ne pouvait simplement pas être tombé amoureux de Tomura. Pas lui. Pas maintenant. Pas comme ça.

… C'était Touya qui le lui avait ramené, un soir, il y avait de ça… un mois. Non, en fait, deux ; c'était au début de l'été, peu après la fin des examens. Que son crétin, crétin de grand frère l'avait appelé au milieu de la nuit, comme toujours, avant de débarquer à l'improviste cinq minutes plus tard – et il avait eu droit au yo nonchalant qu'il lui balançait à chaque fois, comme s'il n'y avait rien de plus normal au monde que toutes ces situations dans lesquelles Touya le mettait sans cesse, mais cette fois-là…
Cette fois-là, il avait ajouté c'est pas pour moi, c'est pour lui – et il lui avait présenté Tomura Shigaraki. Au premier coup d'œil, de ses longs cheveux clairs et poisseux à ses ongles mal entretenus qui griffaient nerveusement tantôt sa nuque, tantôt son avant-bras, sans même tenir compte de l'état général de son visage et de ses vêtements, Natsuo avait compris que ça devait être un de ces petits délinquants avec lesquels Touya passait forcément ses journées, si ce n'était pire ; mais la balle qui s'était logée dans son bras gauche commençait à provoquer une hémorragie sérieuse, et…

Même s'il s'énervait, même s'il lui jetait des regards noirs et refusait toujours de prime abord, et même s'il lui en voulait après, Natsuo n'avait jamais été capable de dire non à Touya.
Il aurait peut-être dû, cette fois ; non – il aurait sûrement dû, en fait ; mais c'était trop tard, maintenant. Les pétales qui le faisaient tousser et s'étouffer n'en témoignaient que trop bien. Bordel.

Et dire qu'il avait détesté ce type, de prime abord !
Quand il l'avait fait asseoir sur le canapé du salon sans même prendre le temps de prier pour que le sang qu'il était en train de perdre ne dégueulasse pas le tissu quasi neuf… Quand il s'était efforcé de calmer ses nerfs, de se rappeler ce qu'il avait appris en stage l'année précédente, et qu'il avait levé les yeux pour ne lire que le mépris et la colère dans le rouge de son regard… Natsuo l'avait trouvé tellement antipathique – avec sa façon de lui cracher dépêche, les dents serrées de douleur et d'agressivité, comme s'il était personnellement responsable du fait que cet abruti ait réussi à se faire flinguer au milieu de la nuit un mardi soir ; sans oublier les coups d'œil assassins qu'il n'avait pas arrêté de lui lancer avec hargne à chaque fois que Natsuo osait lui faire mal, alors qu'il le soignait gratuitement chez lui et sans la moitié du matériel adéquat, et…

Stopper l'hémorragie, retirer la balle, repérer les éventuels débris, désinfecter la plaie, recoudre et panser le tout, il avait l'impression que ça lui avait pris des heures – mais ses mains n'avaient pas tremblé, cette fois-ci. Il avait été précis, rapide, efficace. Ce Shigaraki n'en était pas ressorti en très bon état, mais au moins, il avait tenu le coup ; Touya était resté debout toute la nuit pour surveiller sa température et son rythme cardiaque, après ça, tandis que Natsuo, qui l'avait installé dans sa chambre, essayait de récupérer quelques heures de sommeil sur le canapé-lit, et puis…
Et puis le lendemain, Touya l'avait regardé droit dans les yeux, l'air inhabituellement sérieux derrière sa nonchalance, et il avait dit : il faut que tu le gardes ici jusqu'à ce qu'il soit rétabli.

À nouveau, Natsuo passa les deux mains dans ses cheveux que l'effort et l'angoisse avaient collés à sa nuque – heureusement, les vomissements avaient l'air de s'être arrêtés. Enfin, pour l'instant. Ses doigts, eux, tremblaient toujours autant.

Et dire que tout ça, c'était parce qu'encore une fois, il n'avait pas été fichu de refuser… alors qu'il le savait, que c'était une mauvaise idée ! Que ça ne lui apporterait que des emmerdes, cette histoire !
Mais il avait accepté. Comme l'espèce d'imbécile qu'il était, il ne s'était défendu qu'un moment, et puis il avait cédé à la demande de Touya – même s'il avait dit c'est la dernière fois alors qu'il savait très bien que ça ne le serait pas, même s'il avait tempêté et qu'il lui avait crié les reproches qu'il méritait… Il avait accepté.
Et Tomura Shigaraki avait emménagé, pour les deux à trois mois qui suivraient, sur le canapé-lit de son petit appartement.


Le premier jour, ça avait été difficile. Enfin, non – entre l'agressivité gratuite de ce type, décuplée par la douleur d'un début de réaction infectieuse, et son impatience digne d'un gamin du service pédiatrique, ça avait été tellement rageant que Natsuo avait bien failli le mettre à la porte et faire changer toutes ses serrures en même temps que son numéro de portable, histoire de ne plus jamais rien avoir à faire avec son salaud de grand frère ni rien de ce qu'il pourrait encore essayer de lui imposer.
Mais il avait tenu bon ; il avait traité les symptômes de Shigaraki, changé ses pansements, s'était agacé en retour lorsque ses remarques étaient allées trop loin, et le deuxième jour, son patient malgré lui ne lui avait plus rien dit. Ne lui avait même plus adressé un seul regard, tandis que Natsuo continuait de tout faire pour qu'il guérisse – et s'en aille – au plus vite.
À partir du troisième ou du quatrième jour, une fois la fièvre retombée et les tremblements cessés, ils avaient commencé à prendre leurs repas ensemble dans un silence des plus pesants, ne serait-ce que parce que Shigaraki n'était pas en état de cuisiner quoi que ce soit tout seul et que Natsuo ne l'avait pas remis sur pied pour le laisser crever de faim ; et puis le propriétaire des lieux avait commencé à en avoir marre, et-

(Le plat de sa main, contre la table de la cuisine.)
« Bon, c'est quoi ton problème, exactement ? Je te préviens, si je fais tout ça, c'est juste parce que Touya-
Parce que tu crois vraiment que je resterais là sans ton crétin de frère ?! C'est lui ! C'est sa faute ! S'il n'avait pas… »
(Et les doigts libres de la main libre de ce mec qui grattent et grattent la peau déjà meurtrie de son cou, encore et sans cesse.)

Mais ils ne s'étaient pas parlé davantage le lendemain.
À la place, comme invoqué par l'animosité ambiante, Touya était passé à l'appartement avec « quelques trucs », pour reprendre ses mots toujours tellement clairs et précis – sans doute des affaires appartenant à Shigaraki et qu'il avait dû fourrer dans le sac à dos qu'il avait amené avec lui. C'était ce que Natsuo avait choisi de comprendre, en tout cas, et très franchement, il n'avait pas eu envie d'en savoir plus ; même si, au final, son idiot de frère ne lui avait pas fait ce plaisir. Non, bien sûr que non, il avait fallu qu'il braque sur lui ses yeux d'un bleu trop intense pour le je-m'en-foutisme dont il faisait preuve au quotidien, et qu'il dise-
Merci.
Il avait dit autre chose, autour, Natsuo en était sûr, mais il ne se souvenait plus de rien ; seulement que, pour la première fois depuis des années, peut-être même de leur vie entière, Touya l'avait remercié. Lui avait fait comprendre, à demi-mots, que Shigaraki ne s'en serait peut-être pas sorti sans lui, que ce n'était pas dans l'espèce de squat où ils vivaient « avec les autres » qu'ils auraient pu le soigner – et il avait eu l'air presque soulagé, lui qui ne laissait jamais rien paraître de ses émotions d'habitude, tant et si bien que…

Natsuo ne l'avait plus vu de la même façon, par la suite. Shigaraki. Il avait continué à garder un œil sur tous ses faits et gestes, de peur qu'il profite de son hospitalité pour fouiller les tiroirs de ses meubles et disparaître avec ce qu'il y aurait trouvé dès qu'il aurait le dos tourné ; mais à chaque fois qu'il avait posé le regard sur ses cheveux emmêlés, même lorsqu'ils étaient propres, sur son expression à la fois sérieuse et juste ailleurs tandis qu'il pianotait sur son téléphone portable…
Il savait que ce n'était pas quelqu'un de bien. Que peu importe les raisons qui l'y avaient poussé, comme Touya, il avait choisi la vie qui était la sienne – et il restait convaincu qu'il y avait toujours moyen de s'en sortir sans faire… peu importe ce qu'ils fichaient, Touya, lui et « les autres ». Sans tomber dans l'illégalité.
Et malgré tout, lorsqu'il s'était rendu compte que ce que faisait Shigaraki, sur son téléphone toute la journée, ce n'était que de jouer, ça avait été plus fort que lui : il n'avait pas réfléchi deux secondes, et il lui avait proposé une partie de Super Smash Bros. sur la console qui prenait la poussière dans son meuble de télévision.

C'était sans doute à ce moment-là que tout avait changé, maintenant qu'il y réfléchissait.
Parce qu'il s'était fait laminer.
Et en même temps, parce que ça avait été la première fois qu'il avait vu ce sourire, non, ce rictus moqueur et satisfait aux lèvres gercées de son invité ; cet éclat presque hautain dans le rouge de son regard ; et il avait détesté ça, au début, bien sûr, mais-
Il y avait eu la fois suivante. Celle d'après. Les piques qu'ils avaient échangées, même lorsqu'ils jouaient en collaboration plutôt que l'un contre l'autre – le rire de Shigaraki, le vingt-troisième jour, à gorge déployée. Ses longs cheveux clairs éparpillés contre le dossier du canapé. L'impression aussi peu plausible qu'inébranlable que, peut-être, petit à petit, ils… apprenaient à se connaître.

« … Est-ce que ça te dirait qu'on regarde un truc, plutôt ? Pour une fois ? »
(L'hésitation dans sa voix, qu'il déteste un peu ; la conviction que ça n'a quand même rien de sorcier, ce qu'il propose, merde ; l'envie de passer une main dans ses cheveux, de nervosité, à laquelle il résiste.)
(Deux yeux rouges rivés sur lui, d'un seul coup – indéchiffrables et méfiants et intenses.)
« … J'ai horreur des comédies. Et des films d'action à la con. »
(Heureusement : le remake d'Halloween 2 en DVD, cadeau de Touya des années auparavant, qui traîne dans l'une des étagères et fait très bien l'affaire.)

À la fin du premier mois, les soirées qu'ils passaient ensemble étaient devenues des rendez-vous réguliers. Shigaraki faisait toujours la tête quand venait l'heure de changer ses pansements, mais la douleur avait diminué et ses regards assassins, été remplacés par des remarques mi-cruelles mi-vexées de l'ordre de au moins tu augmentes tes stats en pratique, t'en as bien besoin ou de si t'as autant de skills avec tes vrais patients, t'atteindras jamais le boss final ; et Natsuo avait eu le temps d'apprendre à lui répondre, tantôt avec sérieux, tantôt avec humour, jusqu'à ce que la mauvaise humeur de son patient imposé devienne source de soupirs las mais amusés plutôt que d'agacement. Le reste du temps, ils se parlaient assez peu, mais les silences n'étaient plus aussi désagréables qu'ils avaient pu l'être – parfois, quand Touya passait sous couvert de voir comment se portait le blessé mais ne faisait que se servir dans le frigo, Shigaraki n'hésitait pas à lui faire remarquer qu'il se comportait comme un vrai parasite, et au détour de brèves et rares conversations, Natsuo avait cru deviner les prénoms de quelques autres « membres » de leur petite bande de racailles, mais…

Il n'avait toujours aucune idée de ce qu'ils trafiquaient, exactement. Il avait toujours la conviction que c'étaient exactement ça, une petite bande de racailles, et rien d'autre ; il n'avait toujours aucune envie de s'y associer, de près ou de loin.
Et puis il avait accepté une invitation à dîner chez ses parents, un jour, dans cette maison où vivait encore Fuyumi, même maintenant que Shouto était parti à l'université lui aussi-

(La porte qui s'ouvre à la volée – qui le laisse entrer, comme effrayée par ses sourcils froncés et son envie de hurler, puis se referme d'un coup sur son passage.)
« Mais quel fumier ! »
(La colère qui bat dans ses tempes. Ses poings qui se serrent sans qu'il n'y pense. La musique électronique du jeu auquel joue Shigaraki, toujours assis sur le canapé ; mais ses yeux rouges qui se tournent d'un mouvement las et le cherchent et le trouvent.)
(L'attention qui brille derrière la neutralité. Et soudain, l'air qui entre plus facilement dans ses poumons, la tension qui s'efface un peu.)
« … Il veut qu'on lui laisse une deuxième chance. Cet enfoiré ! Il raconte qu'il sait bien que rien ne pourra effacer la façon dont il nous a traités, tous, mais qu'il veut se rattraper quand même… Et le pire, c'est qu'avec ma sœur, ça marche !
– … Tu t'en balances, non ? »
(Les bip-bips incessants du jeu qui reprennent de plus belle. Un instant de silence, suivi d'une ébauche de soupir ; mais le ton qui lui succède est posé, sérieux, sincère.)
« Cette société est pourrie jusqu'à la moelle. Tout le monde veut qu'on pardonne aux enflures en position de pouvoir, juste parce que y'a des gens qui les
aiment, ou je sais pas quelle connerie. »
(Un éclair de dégoût – qui traverse les traits fins, les sourcils froncés, la lèvre inférieure qu'il mordille légèrement sur son visage.)
« Y'a des connards qui méritent qu'on les haïsse jusqu'à ce qu'ils crèvent. »

Parce que d'après Shigaraki, et contrairement à l'avis de la plupart des gens auxquels Natsuo avait posé cette question jusqu'alors, le fait qu'Enji Todoroki soit un excellent flic ne faisait pas de lui quelqu'un d'automatiquement bien, ni quelqu'un de sincère ou de susceptible de réparer les erreurs qu'il avait commises, encore moins quelqu'un envers qui la compassion et la patience allaient de soi-

Natsuo s'était laissé tomber sur le canapé, ce soir-là. Les jambes par-dessus l'accoudoir et un bras en travers du visage, comme vidé de son énergie d'un seul coup, et la tête à quelques centimètres seulement de là où Shigaraki était assis. Pour toute réponse, celui-ci avait ramené l'un de ses genoux contre lui, lui avait jeté un regard… surpris ? Mal à l'aise ? – et puis il avait attrapé la deuxième manette de la console du bout des doigts, entre le pouce, l'index et le majeur, et il l'avait lâchée sans douceur au-dessus du torse de Natsuo. Sans lui adresser un mot de plus.

Le cinquante-deuxième jour de leur cohabitation, Natsuo avait proposé à son patient-devenu-ami de l'accompagner prendre un verre avec des camarades à lui – et Tomura avait refusé, d'abord, mais le cinquante-neuvième jour, un soir où ils seraient seuls, il avait dit oui.
Le soixante-et-unième jour, Natsuo l'avait regardé enfiler un des t-shirts qu'il lui avait prêtés, puisque ceux de son invité étaient encore dans le sèche-linge, et n'avait pas réfléchi avant de lui dire que ça lui allait bien – et aussi improbable que ça puisse paraître, Tomura avait rougi.
Le soixante-troisième jour, ils étaient allés voir un film au cinéma, pour une fois ; le soixante-cinquième jour, Tomura n'avait rien dit, mais s'était occupé de la vaisselle après le déjeuner ; le jour suivant, Natsuo lui avait raconté l'un de ses meilleurs souvenirs de sa scolarité universitaire, et ça l'avait fait rire d'un rire inédit, à mi-chemin entre le moqueur et l'incroyablement sincère ; et maintenant…

Maintenant…


Maintenant, quelques coups retentissaient contre la porte verrouillée de la salle de bain, tandis que Natsuo reprenait son souffle après que son corps eut fini d'expulser toutes les fleurs qui avaient répandu leurs pétales et leurs racines dans ses poumons – et bientôt, c'est la voix de Tomura qui se fit entendre de l'autre côté du bois solide.

« Hé, appela-t-il, le ton neutre. Natsu. »

Natsu.

« Hé, Shigaraki, pour ce soir, est-ce que ça te dirait qu'on regarde-
Tomura. »
(Son regard un peu ailleurs, ou fuyant, tandis qu'il se concentre sur la console portable entre ses mains.)
« … Tout le monde m'appelle Natsu, moi, en général. Si tu préfères. »

Il y eut comme une seconde de silence ; et puis, le ton condescendant, un sourcil haussé et le début d'une moue qu'on devinait à ses lèvres gercées même sans les voir, du côté de la petite cicatrice qui les traversait-

« Je t'avais dit de pas y aller, à cette soirée débile. Ça t'apprendra à faire le con. »

Mais la maladie qui lui retournait les tripes n'avait rien à voir avec la quantité d'alcool qu'il avait pu ingérer ou non à la soirée débile en question, malheureusement. Non, à la place, si c'était bien ce qu'il pensait, c'était plutôt la faute à l'éclat qu'il imaginait très bien dans le regard rubis du type derrière cette porte ; aux petites boucles dans les longues mèches qui encadraient son visage ; à la sensation de sa peau contre la sienne, la dernière fois qu'il lui avait tendu la manette de la Switch ou un couvert à ranger dans un tiroir, et…

Comme avec un décalage, les paroles de Tomura arrivèrent tout à coup à son esprit, et Natsuo marqua une pause. Cligna des yeux. Sentit l'oxygène, soudain, entrer à nouveau dans ses poumons, presque comme si les minutes précédentes ne s'étaient jamais écoulées, presque… normalement.

… Il n'avait pas toujours été très chaud pour le reconnaître, mais encore une fois, il fallait bien avouer que son patient malgré lui – et désormais colocataire – avait raison au moins sur un point : il n'avait pas les idées claires. Non, il avait même carrément la tête dans le coaltar, un marteau qui cognait sous le crâne, la nausée qui passait tout juste – et il était bien placé pour savoir que dans les moments comme ça, mieux valait qu'il évite de s'acharner.
Alors, quoiqu'au prix d'un douloureux effort, il obligea sa poitrine à se remettre en mouvement, sa trachée à accepter à nouveau l'air salvateur ; parvint à se relever, à reprendre contenance, à ne presque pas froncer les sourcils face à l'air malade qu'il arborait dans le miroir ; après quoi il ouvrit le robinet et passa sur son visage une main déterminée, bien décidé à chasser toutes les esquisses de larmes qui auraient cru pouvoir se cacher encore aux coins de ses yeux rougis.

Lorsqu'il tira la chasse des WC, enfin, quelques minutes plus tard à peine, il se débarrassa aussi bien des fleurs dans la cuvette que de l'angoisse qui compressait encore son thorax.
Puis il quitta la salle de bain et posa les yeux sur le téléviseur encore allumé dans la pénombre ; la silhouette de Tomura, à nouveau installé sur le canapé-lit non déplié ; son regard qui croisa le sien. Son cœur qui manqua un battement.

« Magne-toi, lui ordonna son invité, sur un ton calme mais qui n'accepterait pas de refus pour autant. C'est Vendredi 13 chapitre 7. Reconnais que j'avais raison, te plains pas, et peut-être que j'irai te chercher un verre d'eau et un cachet. »

Avec sa passion pour les films d'horreur les plus ridicules de la création, et la faible lumière du téléviseur qui se reflétait dans ses cheveux clairs, et- et cette proposition, même pas vraiment avouée, sous couvert de menaces, comme quand il s'arrangeait toujours pour que canapé-lit soit replié avant que Natsuo ne se lève même quand il avait prévu de partir super tôt, ou qu'il fronçait les sourcils avant que quiconque ait pu lui demander où était passé ce bol qu'il avait d'ores et déjà nettoyé et rangé, et- et-

Eh merde. (Oui, encore.)

… Non, encore une fois, c'était impossible ! Il fallait qu'il se calme ! Ce n'était pas parce que Tomura n'était pas aussi insupportable qu'il en avait eu l'air de prime abord, ni aussi dangereux que son appartenance à il ne savait trop quelle petite bande de racailles laissait supposer, et qu'il avait l'air super mignon avec ses cheveux en bataille et son regard si intense et ses petites remarques, que- qu'il l'aimait, encore moins que c'était ce qu'il avait rendu malade- Et même si c'était le cas-

Même si c'était le cas, il n'était pas dans l'état d'y réfléchir. Encore moins d'y faire quoi que ce soit.

Alors il inspira profondément, une dernière fois, avant d'obliger ses jambes à se remettre en mouvement et de se laisser tomber à côté de l'autre homme sur le canapé ; et si le sourcil haussé de Tomura, lorsque leurs yeux se croisèrent, apaisa rapidement son cœur encore battant… si le rictus moqueur qui traversa brièvement ses lèvres fines lui donna envie de lui sourire en retour…

Ce n'était pas la preuve qu'il devait forcément en déduire quelque chose, hein ?


Le lendemain, cependant, Natsuo se réveilla allongé sur le canapé du salon, sans la moindre difficulté à respirer, aux côtés d'une bouteille d'eau et d'une boîte d'analgésiques soigneusement posées sur la petite table qui le séparait de la télévision – et comprit, lentement mais sûrement, que la réponse n'était pas celle qu'il espérait.

L'esprit encore embrouillé, par le sommeil autant que par la soirée de la veille, il passa d'abord péniblement les deux mains sur son visage et mit un moment à trouver le courage de se redresser ; puis il promena un regard trouble sur son appartement, tout autour lui, et plusieurs constats s'imposèrent peu à peu à son esprit.

Bon.

Premièrement, il allait falloir qu'il tende la main pour attraper les cachets, parce que la douleur qui pulsait sous son crâne lui paraissait un peu plus insupportable à chaque seconde. (Il le fit sans plus attendre : plus vite le médicament serait pris, plus vite ça s'arrangerait.)

Deuxièmement… D'un seul coup, il sentit ses yeux s'écarquiller ; deuxièmement, plus rien n'obstruait sa trachée. Il hésita tout de même une seconde, puis deux, massa un instant sa gorge pour en être entièrement sûr – mais il n'y avait plus rien. Tout ce qu'il avait ressenti la veille, les racines dont il avait eu la sensation qu'elles s'étendaient jusqu'à s'enrouler autour de son cœur, les fleurs que son corps n'avait demandé qu'à expulser, tout ça… Ça avait disparu, comme si-
Comme s'il avait rêvé ?
… Et en même temps, maintenant qu'il y réfléchissait, c'était complètement insensé. Des fleurs dans la poitrine, qui poussaient sans qu'on ne les y ait plantées et dans un environnement pareil ? La maladie de Hanahaki, dont il n'avait entendu parler que trois fois – dont une, il en était quasiment sûr, lors d'un cours humoristique le premier avril ? Il se rappelait clairement avoir refusé de le reconnaître la veille, mais ouah, en fait, il avait vraiment dû abuser de quelque chose à cette soirée, Tomura avait raison-

Mais troisièmement, troisièmement – c'était Tomura qui avait laissé l'eau et les médicaments sur la table du salon. Forcément.
Et même si le fait qu'il ne soit nulle part dans son champ de vision, ça ne pouvait signifier qu'une chose, qu'il s'était allègrement arrogé le droit de squatter la chambre de Natsuo tandis que celui-ci dessoûlait sur le canapé…
Tout à coup, le jeune homme sentit son cœur s'emballer ; sa peau se remettre à frissonner ; une chaleur embarrassante s'emparer de son visage, en s'attaquant d'abord à ses joues. Non, non, c'était pas possible – d'accord, avec la cohabitation, il voulait bien avouer qu'il commençait à apprécier Tomura, qu'il le considérait comme un ami même, et peut-être que ce n'était pas si grave que ça qu'il traîne dans le même type d'embrouilles que Touya, mais… Pas au point de…

« Tu comptes monopoliser le canapé encore longtemps ? »

Surpris, il manqua de sursauter – et puis son regard se tourna naturellement vers son invité-slash-colocataire qui se tenait dans le salon juste derrière lui, désormais, et lorsqu'il le trouva dans le pyjama court qu'il lui avait prêté, une tasse de chocolat fumant entre les mains, l'air encore mal réveillé derrière ses mèches claires mais le regard tellement rouge, tellement perçant, tellement intense rivé sur lui et sur lui seul…

Et Natsuo n'était peut-être pas si droit et inflexible que ça, en fait – parce qu'il s'avoua aussitôt vaincu.
Non, vraiment : même à tête reposée, même avec le recul et la raison de la sobriété, ce type le faisait toujours autant craquer. C'était fichu.


Et donc, il était amoureux de Tomura, et son subconscient alcoolisé – ou sous l'emprise d'il ne savait trop quelle autre substance, même s'il avait particulièrement honte de l'idée – avait, apparemment… jugé bon de le lui faire comprendre par le biais d'hallucinations particulièrement réalistes impliquant une maladie aussi ridicule qu'inexistante ? C'était complètement débile, ça n'avait aucun sens – et en même temps, cette histoire de maladie n'en avait pas beaucoup plus. Peu importe la douleur qu'il avait cru ressentir, les picotements qu'il devinait presque à nouveau dans sa poitrine lorsqu'il essayait de se les remémorer, cracher des fleurs par amour… Et puis quoi, encore ?
Alors soit. C'était loin d'être glorieux, et Natsuo espérait bien qu'il n'aurait jamais à raconter ça à qui ce soit, surtout pas en présence de Tomura, mais… Soit. D'accord. Il pouvait accepter ça.

Par acquit de conscience, il prit tout de même le temps de se rendre à la bibliothèque universitaire dans l'après-midi – quand bien même son colocataire en profita pour lui faire remarquer, pas très délicatement d'ailleurs, que c'était la première fois de tout l'été qu'il sortait pour travailler ses cours –, mais ses brèves recherches ne lui apprirent rien qu'il ne savait pas déjà : en effet, les symptômes qu'il avait rêvés étaient ceux de la maladie dite « de Hanahaki », mais en effet, cette maladie était largement considérée comme une invention un peu niaise de quelques scientifiques désireux d'imaginer une forme concrète aux terribles chagrins d'amour, ou quelque chose comme ça.
… Ce qui n'était pas si mal, comme idée, parce que parti comme il était, Natsuo se rendait bien compte que c'était précisément ce qui l'attendait, un chagrin d'amour : pas besoin de se retrouver avec des jacinthes ou des camélias plein le système respiratoire pour comprendre qu'il n'y avait aucune chance que Tomura s'intéresse à lui autrement qu'en tant qu'infirmier à domicile gratuit et bonne poire de service à la botte de Touya. Mais quand même.

Les quelques jours qui suivirent, il les passa à essayer d'ignorer la façon dont son imbécile de cœur avait l'air bien décidé à se mettre à battre de toutes ses forces dès que Tomura lui adressait quelque chose qui ressemblait à un sourire ; à se rappeler et à se répéter, encore et encore, que ce n'était pas la première fois qu'il tombait amoureux et qu'il n'y avait aucune excuse à son comportement de préado vivant ses premiers émois ; mais aussi à éclater d'un rire sincère à plus d'une des petites remarques sarcastiques de celui qui occupait (presque) toutes ses pensées, à se réjouir à chaque fois qu'il acceptait qu'ils fassent une activité ou une sortie ensemble, à profiter de son air agacé quand on ne lui servait pas la bonne crème glacée au cinéma, à pouffer de son mépris lorsqu'un crétin essayait de lui manquer de respect…

Tout aurait pu continuer comme ça encore longtemps, en fait. Même si Tomura ne lui rendrait jamais ses sentiments, il ne le détestait pas non plus, sans quoi Natsuo était certain qu'il le lui aurait fait bien sentir, comme aux premiers jours de leur cohabitation – alors tant qu'il ne se déclarait pas, et tant que Touya ne venait pas demander à ce que Tomura quitte son appartement, maintenant que sa blessure était pratiquement guérie, ça irait.

Ça irait.
Il en était persuadé.

Et puis, un soir, un bête mercredi soir qui n'avait l'air de rien et où Tomura et lui rigolaient bien devant Halloween : Resurrection (enfin, Natsuo rigolait bien ; son colocataire, lui, fixait l'écran d'un air on ne peut plus neutre tout en monopolisant le bol de pop-corn qu'ils avaient pourtant préparé pour deux, et n'avait la décence de le lui tendre ou de commenter le film que lorsque Natsuo lui jetait un regard un peu trop interrogateur, un peu trop longtemps), ses yeux accrochèrent ceux de l'autre homme tandis qu'il disait vivement qu'il se débarrasse de tous ces PNJ et-

Un éclat de rire – sincère.
Puis une quinte de toux, imprévue, un peu ridicule, avec l'espoir que ça s'arrête vite et qu'il ne passe pas trop pour un idiot, mais-
Les cinq pétales brillants et mouillés d'une fleur d'hortensia, d'un joli mauve, au creux de sa main lorsqu'il la rouvrit ; et aussitôt Natsuo sentit comme un bloc de plomb s'abattre sur son cœur et son estomac et sa poitrine.

Non.

Il- Il n'avait rien bu, cette fois, pourtant. Enfin si, un verre du jus de pomme qu'il avait acheté la veille et que Tomura aimait bien, mais à part ça- Il… Il avait les idées totalement claires ; ou du moins, il les avait eues, encore une minute auparavant. Et il n'était pas en train de rêver, et ce n'était pas un délire fiévreux ou une hallucination, parce qu'il sentait bien le poids si infime de la petite fleur contre sa paume, la douceur de ses pétales qui chatouillaient sa peau, et…
Ça n'avait aucun sens.
Et pourtant la douleur revenait dans sa trachée. La sensation désagréable torturait à nouveau ses poumons. Les racines s'enroulaient encore et encore autour de ses organes jusque contre son cœur.

Quand il redressa la tête, il croisa le regard de Tomura, le rouge teinté d'un reflet de question, d'inquiétude presque, qui lui aurait fait plaisir dans n'importe quel autre contexte ; mais sur le coup, il ne put que bredouiller qu'il revenait, et quitter précipitamment le canapé.

Une dizaine de secondes encore, quinze peut-être, et il était à nouveau enfermé dans les toilettes ; et à nouveau ce furent les fleurs fragiles et implacables qui remontèrent jusque dans sa gorge, les racines indomptables qui rendirent son souffle court, et puis l'impression que l'oxygène n'entrait plus dans son corps ; que sa température grimpait en flèche ; la sueur le long de ses tempes, les doigts serrés dans ses cheveux jusqu'à en adopter la couleur, les larmes d'horreur et d'impuissance aux coins de ses yeux gris-
Stop.
Il le savait, pourtant ; il ne fallait pas qu'il perde son sang-froid ! Comme lors d'une intervention, si ses doigts se mettaient à trembler, c'était fichu – alors il ferma les yeux et s'obligea à se calmer, vite, tout de suite, à récupérer le contrôle de son corps jusqu'au bout de ses doigts et à attendre que la crise passe. Parce qu'elle passerait. Si elle était passée la première fois… elle passerait.

Et effectivement, au bout de quelques secondes encore, elle passa.
Toutes les fleurs expulsées de son système respiratoire, l'air entra à nouveau dans ses poumons, comme la première gorgée d'eau après un début de déshydratation en plein été ; puis son rythme cardiaque diminua, la fraîcheur de la salle de bain estompa la sueur à son front, et Natsuo passa ses mains moites le long de son visage. Petit à petit, la douleur se résorbait. Les racines qui griffaient ses poumons de l'intérieur avaient l'air d'avoir suivi les fleurs jusque dans la cuvette. Au final, comme la première, et comme il l'avait espéré – cette deuxième crise était arrivée, fulgurante, à peine supportable, mais il n'avait eu qu'à l'endurer pour qu'elle se termine d'elle-même.

Dès qu'il fut à nouveau maître de lui-même, il s'autorisa un long soupir avant de se laisser tomber assis, en tailleur sur le carrelage encore frais. Bon. C'était incroyable, et c'était complètement insensé, mais… Il avait beau tourner et retourner le problème dans tous les sens, c'était forcément vrai – qu'il s'agisse de la fameuse maladie de Hanahaki ou non, il avait bien… quelque chose qui le faisait vomir des fleurs. Et avant même de perdre du temps et de l'énergie à réfléchir aux causes de ce truc

Toujours assis à même le sol, il réprima la panique d'une morsure hargneuse de sa lèvre inférieure et passa brièvement en revue ce qu'il en savait. La première crise avait eu lieu samedi soir, c'est-à-dire quatre jours plus tôt, après une soirée chez un copain de fac – mais il n'avait rien mangé ni bu là-bas qui corresponde à ce qu'il avait ingurgité ce soir, aussi… Il ne s'agissait pas d'une allergie, ni d'une quelconque intoxication alimentaire (les hypothèses lui paraissaient tirées par les cheveux, de toute façon, mais mieux valait ne rien négliger). Restait donc la possibilité de l'infection. Par une bactérie, par un virus, il n'en avait aucune idée ; et en dehors de cette histoire de Hanahaki, il n'avait jamais entendu parler de quoi que ce soit qui cause pareils symptômes, de toute façon, mais…
Encore une fois, il se força à inspirer, puis à expirer profondément. À constater et à profiter du fait que sa respiration était revenue à la normale. Au moins, ses deux expériences semblaient indiquer deux choses : d'une part, les crises étaient désagréables, mais de courte durée, ce qui rendait la maladie relativement inoffensive en l'état… et de l'autre, elles étaient espacées de plusieurs jours – ce qui lui laisserait, normalement, le temps d'enfin prendre ses recherches plus au sérieux et, si nécessaire, de trouver un traitement.

Enfin, pour autant qu'il en existe.


Parce que les remèdes aux maladies imaginaires ne couraient pas les rues, bien sûr ; et comme il ne tenait pas particulièrement à se faire rire au nez, hors de question qu'il aille en demander à la pharmacie du coin, ni même à celle du centre universitaire.

Malheureusement, comme Natsuo ne tarda pas à le découvrir, les forums et autres ressources internet ne furent pas d'une plus grande aide : ceux qui ne faisaient pas mention de la maladie de Hanahaki conseillaient en général de s'en remettre à la méditation et à la, heu, composition de son bouquet intérieur, peu importe ce que ça pouvait bien signifier, tandis que selon les autres…
Selon les autres, tout d'abord, et contrairement à ce que le jeune homme avait constaté jusqu'ici, la maladie de Hanahaki avait de fortes chances d'être mortelle, une idée dont il n'était pas certain d'être convaincu étant donné ses symptômes certes désagréables mais tout à fait supportables, jusqu'ici en tout cas. Et ensuite, elle ne pouvait guérir que de deux façons : soit lorsque l'élu de son cœur l'aimerait en retour, ce qui lui semblait assez peu probable, soit au moyen d'une opération qui le débarrasserait aussi de ses sentiments – et là… Même en admettant que ça soit biologiquement réaliste, cette histoire de faire disparaître des sentiments en même temps qu'un virus, et par intervention chirurgicale en plus… Encore faudrait-il qu'il existe quelqu'un qui soit capable de l'opérer.

Enfin.

Il y avait bien quelqu'un. Peut-être. Si une personne au monde en était capable, de mener à bien une intervention aussi inédite sans autre base que ce que racontaient trois forums débiles sur internet… Oui, forcément – ça ne pouvait être que l'éminente Rei Todoroki, l'experte en chirurgie cardiaque, vasculaire et thoracique de l'hôpital universitaire, et accessoirement, sa mère-
Sa mère qui n'avait que récemment repris le travail après un burn-out de plusieurs années. Sa mère qui avait insisté pour le faire, même, maintenant que l'autre enfoiré avait soi-disant commencé à prendre davantage soin d'elle, à ne plus la laisser tenir l'intégralité de la maison et subir sa mauvaise humeur même lorsqu'elle rentrait du bloc à six heures du matin, ou Natsuo ne savait pas trop quelle connerie – mais sa mère qu'on n'avait laissée revenir qu'à des horaires très restreints, et uniquement parce que son expertise était trop précieuse pour qu'on s'en passe, il en était persuadé.

… Et puis quoi, encore.
Même si cette fichue maladie – de Hanahaki, du lapin de Pâques ou de la loi de Murphy, pour ce qu'il en avait à faire – s'avérait bien mortelle et qu'une opération était bien la seule solution viable, ce qui faisait déjà pas mal de « si », il n'allait pas se mettre à croire aveuglément ce que racontaient quelques blogs douteux trouvés via Google ; encore moins à aggraver l'état de sa mère en faisant peser sur ses frêles épaules le poids d'une intervention aussi nouvelle, et sur son propre fils, en plus. Elle serait la première à vouloir tout sacrifier pour l'aider lorsqu'elle l'apprendrait, bien sûr, mais c'était hors de question qu'il la mette dans cette situation, celle de devoir opérer un membre de sa famille…
Ne serait-ce que parce qu'il ne se souvenait que trop bien du poids dans sa poitrine face aux blessures de Touya. De l'odeur du sang, sombre et poisseux, de son propre frère sur ses doigts.

Rah ! De toute façon, qu'il s'agisse d'un virus, d'une bactérie, de n'importe quel autre truc de merde, ça restait une saleté qui s'attaquait à ses poumons, ou à ses bronches peut-être ; si on oubliait le délire des fleurs, les symptômes n'étaient pas bien différents de plein d'autres types d'infections, et… Ces infections se soignaient très bien ! Avec les bons médicaments, il pourrait traiter la sensation d'étouffer, la tachycardie, la douleur dans son crâne, presque tout le reste.
Il suffisait juste qu'il refuse de se laisser atteindre par les sources trop rares et trop peu fiables qu'il avait pu trouver sur cette fichue maladie, qu'il continue de surveiller ses symptômes avec attention, et… et…


Et le lendemain, sans rien n'avoir pu prévoir ni même supposer, il n'était pas dix heures qu'il se retrouvait une nouvelle fois agenouillé sur le carrelage de la salle de bain, après un réveil en sursaut et le souffle court, à regarder impuissant les petites fleurs s'échapper de son corps.

Le lendemain.
Il avait cru que les crises n'étaient pas si fréquentes. Que même si elles devaient se faire plus nombreuses, il aurait au moins, à chaque fois, quelques jours de répit.
Mais c'était le lendemain – moins de vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis sa dernière confrontation directe avec la maladie, et à nouveau ses poumons se crispaient de douleur et à nouveau son cœur se compressait d'horreur.

Reste calme. Il fallait qu'il reste calme.
Et en même temps il y avait l'air qui n'entrait plus dans ses bronches, sa trachée obstruée, les parois écorchées par les racines, les pétales qui flottaient dans la cuvette, la toux, la toux encore, ses yeux qui se fermaient et sa gorge qui faisait mal et la boule au creux de son estomac-
Une minute. Une heure. Trente secondes. Il avait perdu le compte.

Puis ça s'arrêta, tout à coup, sans que rien ne l'ait laissé deviner ne serait-ce qu'un instant plus tôt, comme toutes les fois précédentes ; alors ses lèvres happèrent l'oxygène comme si sa vie en dépendait, ce qui était peut-être bien le cas, et il s'efforça de reprendre son souffle. Lentement. Petit à petit. Expiration après inspiration, et inversement. Bouffée après bouffée.

Il était malade.
Pas juste d'un petit refroidissement ou d'une intoxication alimentaire qui aurait disparu d'ici quelques jours, non – il était malade d'une maladie qui empirait. Qu'il le veuille ou non, maintenant, ses doigts tremblaient contre la cuvette, qu'ils agrippaient pourtant avec toute la force qu'il possédait, et c'est à peine s'il parvint à se redresser. Péniblement. À se traîner jusqu'au lavabo, à passer de l'eau sur son visage ; à s'empêcher de poser le regard sur son reflet dans le miroir.
Non.
Il fallait qu'il tienne le coup. Ce n'étaient que des vomissements, après tout – désagréables, handicapants sur le long terme, mais pas mortels. Le pire qui pourrait arriver, ce serait qu'ils se prolongent et se multiplient jusqu'à l'empêcher de dormir ou de s'alimenter, mais même là… Il y aurait forcément une solution. Une solution qu'il avait la conviction, non, qu'il savait qu'il trouverait.

Et lorsque, encore dans un état second, il rouvrit la porte de la salle de bain pour plonger dans le rouge sérieux, indéchiffrable, intense des yeux de Tomura, il comprit pourquoi.
Parce que, passée la surprise, mis de côté le désespoir qui avait menacé de s'emparer de lui tout entier moins de quelques minutes auparavant, Natsuo ne put que remarquer les bras croisés de son colocataire ; son sourcil haussé, de méfiance ou d'incrédulité ou d'autre chose ; toute l'attention qu'il avait rivée sur lui et sur lui seul derrière les mèches claires qui encombraient son visage.
Toutes ces choses qu'il refusait de ne serait-ce que prendre le risque de perdre.

« C'est pas l'alcool, cette fois », asséna l'homme qu'il aimait, mais avant tout – son ami. Son ami qui commençait à lire un peu trop bien en lui, peut-être. « Et l'autre soir non plus. »

Il avait remarqué.
Aussi incroyable que ça puisse paraître, et aussi débile que ça en ait l'air – Tomura avait remarqué, et rien que ça, ça réchauffait le cœur de Natsuo comme assez peu de choses en ce monde étaient capables de le faire. Même s'il n'avait toujours aucune intention de lui parler du problème, à lui ou à qui que ce soit, le simple fait de savoir qu'il avait fait suffisamment attention à lui pour… Enfin…

C'était complètement débile. Mais le jeune homme ne put réprimer un sourire.

« Désolé, dit-il, bien plus calme qu'un quart d'heure plus tôt à peine. Ça doit être un genre d'infection, je pense. Ça devrait passer vite. »

Immédiatement, ses mots le rassurèrent autant qu'ils étaient censés faire taire l'inquiétude de son colocataire, enfin, si c'était bien de l'inquiétude dans la voix et l'attitude de Tomura ; parce que c'était vrai, en fin de compte. Lorsqu'il se forçait à y réfléchir calmement, sans paniquer, sous l'autorité sans équivoque du rouge perçant qui ne cessait plus de le fixer… C'était un genre d'infection. Et ce n'était que ça. Même si la fréquence des crises avait augmenté, leur intensité était restée la même ; et même si elles étaient désagréables, bien sûr, leur longueur n'avait pas changé, et ne suffisait pas à le plonger en détresse respiratoire persistante, alors…

Si la maladie avait l'air d'empirer, c'était qu'elle n'avait pas encore atteint son point culminant, voilà tout ; et lorsqu'elle le ferait, pour peu que les symptômes restent les mêmes jusque là, il serait pratiquement tiré d'affaire. Si on oubliait les fleurs, après tout, ça n'avait rien de plus terrible qu'une gastro carabinée, ou qu'une série de crise d'asthmes sur quelques jours, ou qu'une intoxication alimentaire en bonne et due forme – en à peine plus douloureux peut-être. En à peine plus long, s'il était vraiment si malchanceux que ça.
En face de lui, les yeux de Tomura brillaient d'un drôle d'éclat.

« Ça a intérêt, finit-il par conclure. Parce que déjà que tu vaux pas grand-chose à Smash quand t'es en pleine forme… Si ça continue, je me remets à affronter l'IA. »


Il avait été un adversaire particulièrement nul, cette après-midi-là. Tomura l'avait massacré ; et même s'il n'était pas très bon perdant, d'habitude, il avait adoré ça. Tomura en général plus que le jeu, il lui semblait bien. Son petit air concentré. Ses coups d'œil rapides dans sa direction, aussi, de côté, comme s'il était… curieux, ou inquiet. Et puis ses brefs éclats de voix les rares fois où Natsuo avait réussi à l'atteindre, ses sourcils froncés…

C'était la seule chose qu'il avait en tête, au moment où il ouvrit les yeux ce matin-là.

Puis il eut une quinte de toux, rapide, se redressa en position assise, passa une main sur son visage – et trouva ses joues et son front chauds sous ses paumes moites. Alors, seulement, les souvenirs de la veille commencèrent à lui revenir ; la crise qu'il avait eue, en particulier, l'angoisse, et…
Merde, sa tête s'était mise à tourner. Est-ce que ça voulait dire qu'en plus de l'autre maladie de clown dont il ne se rappelait qu'à moitié le nom, il avait réussi à choper la crève, ou bien… Ou bien…
Il toussa à nouveau ; sentit un poids contre ses bronches, un dérangement au fond de sa gorge ; mais lorsqu'il posa les yeux sur ses mains, les draps de son lit, le sol de sa chambre, aucune fleur rouge ni bleue ne semblait avoir décidé de s'échapper de lui, cette fois-ci – et il devait avouer qu'il n'avait aucune idée de si c'était bon signe ou non. Est-ce que c'était une amélioration ? S'il ne crachait plus de fleurs, oui, forcément ; et en même temps, ses poumons, son crâne, la douleur…

Tout ce qu'il savait, en fait, c'était qu'il se sentait mal, et engourdi, et nauséeux, mais que c'était hors de question qu'il se laisse abattre par un truc aussi débile, alors-

Alors il se força à se lever et à quitter sa chambre, bien décidé à commencer sa journée par un analgésique qui lui permettrait, au moins, de se concentrer sur la recherche d'une solution acceptable…
Et ses yeux encore collés de sommeil et de fatigue s'écarquillèrent lorsque, ayant passé sa porte, il aperçut d'un même mouvement le soleil à l'extérieur, d'ores et déjà haut dans le ciel ; Tomura sur le canapé, une manette entre les mains, le regard rubis qu'il tourna aussitôt vers lui ; et Touya installé à ses côtés.

« T'étais à chier à Smash hier. »

Ah. Ça, c'était la voix de Tomura. Tandis que Natsuo frottait ses yeux d'un geste pataud, dans un vain espoir d'y voir plus clair – dans tous les sens du terme –, elle fut suivie d'un coup d'œil bleu électrique, bleu presque attentif, de la part de son grand frère ; ça faisait longtemps qu'il ne l'avait pas vu le regarder comme ça, maintenant qu'il y pensait.

« Natsu. T'as vraiment une sale gueule. »

Non, sans blague.
Avec le marteau qui tambourinait contre les parois de sa boîte crânienne, les nausées qui le prenaient par vagues, ses bronches encombrées sans qu'il ne puisse rien y faire… Et cet enfoiré se permettait de lui dire qu'il avait une sale gueule ?! Immédiatement, il voulut lui répondre – mais une nouvelle quinte de toux le stoppa dans son élan et il n'eut d'autre choix que de se rabattre sur une réaction plus courte.

« J'ai… choppé un truc, parvint-il à articuler. Je crois. »

En fait, il en était sûr et certain – et c'était loin d'être n'importe quel truc, il le savait, mais… Avec cette impression qu'il allait perdre l'équilibre d'un instant à l'autre… Il porta la main à son visage, le regard se troublant l'espace d'une seconde. Il fallait vraiment qu'il prenne quelque chose-
Et puis la voix de Tomura le ramena à lui, tout à coup, toute proche, en même temps que Natsuo clignait des yeux et remarquait que ses doigts, juste deux, avaient attrapé le bas de son t-shirt et, légèrement, tiré. Attiré son attention. Fait en sorte qu'il se recentre.

« Assieds-toi. » – d'un ton clair, catégorique, auquel même dans son état normal Natsuo ne se serait jamais imaginé répondre non.

Aussi il ne dit pas non.
Quelques instants plus tard, à peine, il était assis à la place qu'avait occupée son colocataire jusqu'alors, et les yeux si rouges de Tomura allaient de lui à son frère et de son frère à lui avec un agacement qu'il ne leur avait plus vu depuis… l'une des premières fois où il avait changé ses pansements, sans doute. Puis il parut se décider.

« Touya, commença-t-il, comme le chef d'une petite bande de délinquants s'adresserait à un sous-fifre, va lui faire du thé. »

Manque de chance, l'interpelé se contenta de hausser un sourcil, ce qui fit briller au soleil de midi les pointes d'argent à son arcade.

« Vas-y toi-même, connard. »

Réponse tout à fait posée, s'il en est, mais qui eut l'air de particulièrement déplaire à Tomura ; et à raison, peut-être, parce que s'ils faisaient bien partie de la même petite bande de délinquants, Natsuo n'imaginait pas une seconde que c'était son frère, recordman en titre des pires décisions jamais prises par un être doué d'intelligence, le chef de quoi que ce soit, mais-
En face de lui, Tomura eut un mouvement d'humeur. Serra les dents, serra les poings, une demi-seconde. Puis passa ses ongles contre sa nuque, détourna le regard, les sourcils toujours froncés, et sans dire un mot de plus, sans même essayer de faire ravaler son arrogance à Touya ou d'insister ou n'importe quoi d'autre, prit la direction de la cuisine.

Il fallut plusieurs secondes à l'esprit embrumé de Natsuo pour comprendre ce qu'il pouvait bien avoir l'intention d'y faire – et encore, ce n'est que parce que les yeux écarquillés de son frère ne tardèrent pas à croiser les siens.

« … Tu lui as fait quoi, au juste ? » demanda-t-il, incrédule.

Mais avant même que le cadet des Todoroki n'ait pu y réfléchir, se faire une opinion, réagir…
Touya avait pris un air sérieux, tout à coup, une expression qu'il était rare de voir à son visage, et il avait tendu la main pour la poser contre son front.

« Bordel, laissa-t-il aussitôt échapper. Natsu, t'es brûlant de fièvre. »

Ce fut au tour de Natsuo de froncer les sourcils – ou en tout cas, d'essayer, mais la douleur qui cognait juste derrière ses yeux… Il grimaça. Bien sûr qu'il avait de la fièvre. Enfin, plutôt, c'était une idée qui lui semblait assez réaliste, étant donné l'état d'engourdissement et de fatigue et de nausée dans lequel il se sentait depuis qu'il avait mis un pied hors de son lit, mais-

Merde, il était censé faire quoi, déjà ?

Il était en cinquième année de médecine, et il était même pas fichu de se rappeler ce qu'il était censé faire en cas de simple fièvre… Accompagnée d'une nouvelle quinte de toux… Accompagnée de vertiges, encore et encore… Et cette sensation désagréable qui grattait ses bronches, à l'intérieur de ses bronches… Si c'était par là qu'il devait passer pour être enfin débarrassé de cette fichue maladie, il voulait bien, mais…

À nouveau, il eut l'impression qu'il allait tourner de l'œil et perdre l'équilibre, même assis ; mais la poigne ferme de Touya le retint par le bras, cette fois-ci.
En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, ensuite, son frère, son grand frère qui méritait peut-être bien de porter ce titre, pour une fois, l'avait ramené jusque dans sa chambre, fait se recoucher entre ses draps, avaler quelques cachets issus de l'armoire à pharmacie qu'il connaissait si bien ; et Natsuo, assommé d'épuisement, avait décidé de se rendormir.

Il ne crachait plus de fleurs, après tout – c'était bon signe. Forcément.
La température, l'engourdissement, après ça, ce n'étaient que des façons pour son corps de se débarrasser du truc qui l'empoisonnait ; et s'il se reposait bien… s'il attendait que ça passe… s'il endurait…

Très vite, ça s'améliorerait, et toute cette histoire de Hanahaki ne serait plus qu'un mauvais souvenir. Il en était certain. Il fallait qu'il le soit.


Mais ça ne s'améliora pas.
Natsuo le sut dès l'instant où, quelques heures plus tard, il émergea soudain d'un sommeil lourd et sans rêve avec l'impression que sa trachée était bloquée, que l'air n'atteignait plus ses poumons ni n'en sortait plus, que le corps étranger qui l'étouffait ne quitterait jamais son appareil respiratoire-
Et puis il toussa violemment, d'une toux qui le secoua tout entier et qui dura, dura, jusqu'à ce que ses yeux clairs parviennent à se rouvrir et qu'il ne puisse que constater, avec horreur, la multitude de petits pétales mauves et bleus et rouges et humides et couverts de sang qui jonchaient désormais ses draps.

C'est alors que ça le frappa – et si- et si les forums avaient raison ?

Il n'eut pas le temps d'aller au bout de cette idée que la porte de sa chambre s'ouvrit à la volée ; et il n'eut pas besoin de tourner la tête, pas besoin de passer outre les bourdonnements dans ses oreilles ou les vertiges à chaque mouvement qu'il effectuait, pour aussitôt savoir qui se tenait dans l'embrasure.

« C'est quoi, ce bordel ? »

Tomura avait parlé sur le même ton qu'à son habitude, mais à voix à peine plus basse, à peine moins assurée, un début d'agacement entre ses dents serrées. Puis Natsuo recommença à tousser et il ne mit pas dix secondes à le rejoindre – à s'agenouiller au bord de son lit, à hésiter un instant, et…
À poser une main dans son dos, pour l'aider à se redresser. À appuyer entre ses omoplates, pour qu'il se penche en avant.

« On peut savoir ce que tu fiches, au juste ?! demanda-t-il aussitôt, sèchement, et la colère qui brillait désormais dans son regard rappelait à Natsuo les premiers jours de leur cohabitation. S'il faut que j'appelle une putain d'ambulance- »

Il ne termina pas sa phrase ; à la place, il s'interrompit sitôt que le propriétaire des lieux leva une paume comme pour demander un temps mort. Lorsqu'enfin il parvint à reprendre le contrôle de son corps et à respirer de nouveau, cela dit, Natsuo le trouva les sourcils froncés, la désapprobation peinte sur chacun des traits fins de son visage, derrière les ondulations de ses cheveux décoiffés – et il était si près que son cœur en aurait manqué un battement si la main qu'il sentait toujours entre ses épaules ne s'en était pas chargée. Ouah. Est-ce que c'était un délire provoqué par la fièvre, ou bien… Depuis quand est-ce que Tomura, qui détestait la proximité des autres, qui détestait les contacts physiques… se souciait de lui comme ça… ?
D'un seul coup, celui-ci retira sa main et la ramena sur ses genoux, le regard fuyant et l'air mal à l'aise.

« T'es étudiant en médecine, espèce d'imbécile, reprit-il, l'agacement toujours évident dans sa voix comme dans son attitude entière. C'est toi qui as suivi le tutoriel ! »

C'était vrai, mais…
Même si les nausées se faisaient moins fortes, depuis quelques instants, ça ne changeait rien au fait qu'il n'avait aucune idée de comment il allait bien pouvoir soigner ce truc – et ce n'était pas maintenant qu'il allait se mettre à croire aux recommandations insensées des forums sur le Hanahaki.

« Je pense que… c'est une maladie super rare, finit-il par lâcher, le regard peinant encore à se focaliser. Et mal connue. Je suis pas sûr que ça se soigne… Mais- Mais je crois pas être en danger… »

Il n'en savait rien, à vrai dire.
C'était ce qu'il avait cru les jours précédents, et la veille, en constatant que les crises n'étaient que passagères, assurément pas mortelles ; mais si on y ajoutait la fièvre, la sensation d'étourdissement, les tremblements de son corps… Et il était absolument incapable d'imaginer quels symptômes étaient susceptibles d'encore s'ajouter à ceux qu'il présentait déjà. Peu importe son nom, sa nature ou son origine, cette fichue maladie était avant tout imprévisible – il suffirait d'un mauvais calcul. D'une mauvaise surprise ; une de plus, la dernière, celle de trop.

C'est sans doute pour des raisons similaires que Tomura ne parut pas convaincu le moins du monde par son analyse.

« … Alors quoi ? cracha-t-il, les poings serrés de colère, de frustration, d'autre chose. Je te laisse crever ? »
– On peut essayer- » voulut répondre Natsuo, mais une brève quinte de toux l'interrompit ; puis il retint un soupir en remarquant que seuls quelques pétales étaient sortis de lui, cette fois-ci, et il reprit. « On peut essayer de soulager les symptômes. »

Ce n'était pas comme s'ils avaient beaucoup d'autres options, de toute manière – et tant qu'il parvenait encore à respirer seul… tant que ces fichues fleurs n'obstruaient pas sa gorge plus longtemps, assez longtemps pour l'étouffer…
Il pouvait indiquer à Tomura quels médicaments de son armoire à pharmacie lui apporter, comment les préparer, se les administrer lui-même ou lui demander son aide ; et heureusement, pour une fois, son colocataire ne semblait pas avoir l'intention de refuser.


La nuit qui s'ensuivit fut, sans conteste, l'une des pires de toutes celles que Natsuo avait vécues jusqu'ici.
Heure après heure, minute après minute, il la passa à sentir sa tête tourner sous la fièvre qui se réinstallait peu à peu, et dans l'attente de la prochaine crise – car elles étaient bien plus fréquentes, désormais, comme si la chose qui créait ces foutues fleurs en lui avait soudain décidé d'en tripler la production. Et à chaque fois que la douleur reculait, ce n'était que pour repartir de plus belle ; et à chaque fois qu'il croyait avoir un moment de répit, ce n'était que pour que la maladie le prenne à nouveau de court ; et à chaque fois qu'il se sentait enfin somnoler, ce n'était que pour se redresser à l'instant d'après, pour vomir des fleurs encore et encore, mais…

Toute la nuit, Tomura resta à ses côtés.

Avec un sursaut, à chaque fois qu'une nouvelle quinte de toux le secouait, ses yeux rouges qui s'écarquillaient une seconde avant de se recentrer sur lui et sur lui seul ; puis avec un regard aussi agressif que sérieux, inquiet, à chaque fois que ça continuait, que son corps expulsait de nouveaux pétales…
Et alors c'était sa main dans son dos ou contre son épaule, tandis que la crise se prolongeait, la colère dans sa voix, quatre de ses doigts qui le secouaient ou le manœuvraient sans douceur, mais qu'est-ce que tu fiches, imbécile ?! – et son index et son majeur qui appliquaient une compresse contre son front quand sa température se remettait à monter en flèche, l'ordre de dormir sitôt que les crises semblaient s'amenuiser, je te préviens, gros noob, t'as pas intérêt à y passer

La sensation de le toucher, même au travers d'un tissu ou de ses vêtements, qui lui faisait à chaque fois un bien fou ; et le son de sa voix, même si c'était pour lui faire tous les reproches de la Terre, qui traversait toujours le coton qui embrumait son esprit jusqu'à l'atteindre.

Lorsqu'il ouvrit les yeux pour la cinquième ou la sixième fois, enfin, Natsuo avait l'impression qu'un trente-cinq tonnes lui avait roulé dessus à fond la caisse, puis avait reculé pour l'achever en marche arrière-
Mais un soleil vif entrait dans sa chambre par les interstices des stores abaissés, et il respirait.

Il lui fallut plusieurs secondes pour s'en rendre compte, encore groggy des longues heures qu'il venait de vivre, mais pour la première fois depuis… pas mal de temps, il respirait vraiment – sans l'impression que des restes de racines obstruaient sa trachée, ni que des pétales collaient à son palais ou à ses amygdales, juste… normalement.
Il cligna des yeux, incrédule ; puis passa une main sur son visage, chassa de ses yeux les sables et les résidus de larmes, de son front les dernières perles de sueur ; et c'est lorsqu'il voulut se redresser qu'il le sentit. Le contact. Sa tiédeur. La peau contre la sienne, au niveau de son poignet gauche, plusieurs longs doigts à la prise ferme, le pouce pressé contre son artère radiale…
Il tourna la tête et son cœur manqua un battement. À côté de lui, toujours agenouillé au pied de son lit, Tomura était resté – avec les bras croisés contre le matelas pour y reposer son visage, ses mèches claires qui tombaient en cascade sur ses épaules et sur les draps, mais surtout une main autour de la sienne, et…

D'un geste brusque, Natsuo ramena sa main libre contre son front dont la température remontait à vue d'œil – mais sans doute pas pour les mêmes raisons. Oh, la vache ! Non, il fallait qu'il se reprenne ; il venait de passer une nuit atroce, après tout, et même s'il se sentait beaucoup mieux, comme si le fameux point culminant de la maladie était enfin passé, rien ne lui disait que les crises n'allaient pas reprendre sous peu, même de façon plus espacée… Il avait à nouveau l'esprit clair, d'accord, mais ce n'était pas le moment de rougir comme un idiot ou de se réjouir de la situation ! Et en même temps, Tomura-

« … Qu'est-ce que t'as à sourire comme ça, abruti. »

Tomura avait redressé la tête.
Tomura s'était réveillé, apparemment, et Tomura frottait son visage de sa main libre mais sans le lâcher ; puis Tomura riva sur lui deux yeux d'un rubis si intense que le cœur de Natsuo se calma immédiatement. Il avait l'air… épuisé. Entre les cernes qui ne faisaient qu'accentuer les marques autour de ses yeux, ses sourcils froncés, ses dents serrées d'agacement ou d'hésitation ou d'autre chose…

« Je- Je vais mieux, tâcha alors d'articuler Natsuo. Je pense que… Enfin… Merci. »

Pour toute réponse, son colocataire haussa un sourcil, presque comme s'il n'était pas sûr de croire un traître mot de ce qu'il venait de dire.
Puis il parut se décider et eut un bref mouvement d'humeur qui envoya voleter quelques une de ses mèches en travers de son visage.

« Alors ferme-la et rendors-toi. »

(Natsuo, lui, tâcha de s'exécuter, et se garda bien de lui faire remarquer que ça risquait d'être difficile, avec sa main qui serrait toujours son poignet comme si leur vie à tous les deux en dépendait.)


Lorsque Natsuo revint à lui pour la fois suivante, ce fut, à sa grande surprise, pour découvrir la main toujours si fraîche et rassurante de sa mère tendrement posée sur son front – mais Tomura était toujours là, quoiqu'assis sur sa chaise de bureau et plongé dans un jeu sur la Switch qu'il lui avait sans aucun doute empruntée sans sa permission, et Touya se tenait un peu à l'écart, les mains dans les poches et les yeux fuyants. Sa mère ne lui répondit pas lorsqu'il l'interrogea du regard, préférant passer sans plus attendre à l'auscultation qu'elle était venue réaliser. Si l'inquiétude dans son ton habituellement si calme lui fit passer l'envie d'insister, cela dit, il apprendrait plus tard que c'était Touya qui était allé la chercher, peu après avoir été mis au courant de son état… et que son grand frère et elle allaient avoir pas mal de choses à se dire – une discussion à laquelle Touya ne couperait pas, pour une fois.
Mais pour l'instant, ça pouvait attendre.

Ça pouvait attendre, car d'après sa mère, il avait beau avoir l'air de sortir d'un cas de gastro-entérite assez terrible doublée d'une bronchite carabinée, il n'y avait absolument rien d'anormal dans son bilan de santé ; aucun signe alarmant ni même étrange dans sa gorge ni au niveau de ses amygdales, rien qui ne semblait empêcher sa respiration, et…
Plus la moindre fleur ni rouge, ni violette, ni bleue, ni sur ses draps ni au sol ni à l'intérieur du seau qu'il avait pourtant gardé au pied de son lit tout au long de la nuit. Il ne savait par quelle sorcellerie, tout avait disparu ; c'était à peine s'il restait quelques traces de bile et de sang séché contre le plastique bleu. Et pourtant…

Il était sûr qu'il n'avait pas halluciné. Ça aurait pu être le cas, la toute première fois, mais avec toutes les crises qu'il avait dû subir… Et puis, Tomura les avait vues, lui aussi, ces fichues fleurs ; c'est d'ailleurs ce qu'il lui confirma lorsqu'ils en discutèrent, dans les jours qui suivirent. Car si les symptômes ne tardèrent pas à reculer ; s'il s'avéra vite qu'il était bel et bien débarrassé des vomissements, et si seuls la fièvre, la toux et quelques vertiges subsistèrent encore le lendemain ; sa mère le mit tout de même au repos, et son colocataire… prit l'habitude de passer ses journées avec lui. De s'installer dans sa chambre, soit à son bureau, soit au pied de son lit, et de lui tenir compagnie, ou simplement de jouer sur son téléphone ou sur la console qu'il lui avait piquée pendant que Natsuo dormait – et que Touya, réquisitionné par sa mère pour veiller sur son cadet, s'occupait de leurs repas.

… C'était presque drôle, quand il y réfléchissait. Cette situation. Il avait l'impression que Tomura et lui avaient échangé leurs rôles, depuis le début de leur cohabitation ; maintenant que ce n'était plus son colocataire mais lui-même qui était en convalescence. Enfin, oui, Tomura n'était pas non plus en train de changer ses pansements tous les deux jours, d'accord, et même si ça avait été le cas, Natsuo aurait eu la décence de ne pas lui jeter des regards noirs et se rétracter comme un animal sauvage à chaque fois, au moins, mais…
Quand il était là, comme ça, assis en tailleur sur la chaise qu'il avait installée à côté de son lit, concentré sur son téléphone, mais qu'à chaque fois que Natsuo lui posait une question ou faisait un commentaire il y répondait aussitôt ; quand il ne le regardait pas, bien sûr, mais que ses yeux faisaient des allers-retours entre son écran et la tasse de thé au miel que Natsuo était en train de terminer, pour la débarrasser lorsqu'il le faudrait…
L'autre homme se sentait soudain tellement, tellement mieux.

Et puis, tout à coup, ça lui revint.
Cette idée complètement stupide, avancée par les blogs douteux sur internet, selon laquelle la maladie de Hanahaki ne pouvait guérir que de deux façons : l'opération, ou bien…

« C'est bon, t'as fini ? »

La voix de Tomura, teintée d'impatience, manqua de le faire sursauter.
Non.
Enfin, si, il avait fini sa tasse de thé, oui, et d'ailleurs il remercia son colocataire et la lui donna lorsque celui-ci tendit la main pour l'attraper, mais… Cette histoire de guérison express, c'était du grand n'importe quoi. Il avait tenu le coup jusqu'à ce que son corps parvienne à bout du virus qu'il avait attrapé, et maintenant que ses globules blancs avaient fait leur travail, il était pratiquement guéri, voilà tout. Tomura ne pouvait quand même pas…

… se tenir dans sa chambre, pour le troisième jour consécutif maintenant, et s'être levé pour aller replacer sur son bureau la tasse vide que Touya emporterait lorsqu'il leur apporterait le repas, tout à l'heure.
Avoir passé toute une nuit à ses côtés, le doigt pressé contre son pouls pour s'assurer que son état ne se dégradait pas, avoir convaincu Touya de reprendre contact avec leur mère pour qu'elle vienne l'ausculter, et…
Et même plus que ça : avoir été le premier à remarquer, aux tout premiers symptômes, que quelque chose n'allait pas.

La poitrine soudain compressée d'un poids qui n'avait plus rien à voir avec la moindre maladie, Natsuo s'éclaircit la gorge.

« Heu… Tomura ? »

Merde, il avait parlé sans réfléchir- Mais il ne pouvait pas juste lui dire ce qu'il ressentait pour lui, ou bien ?! Parce que s'il se trompait… Et forcément qu'il se trompait, enfin, cette maladie n'existait même pas, bon sang…

« … M-Merci, parvint-il finalement à bredouiller. Pour ces derniers jours. »

Au moins, c'était sincère ; même si ce n'était peut-être pas toute la sincérité, toutes les choses qu'il voulait lui dire.
De son côté, Tomura se contenta d'un grognement indéchiffrable.

« C'était hors de question qu'on perde notre healer », marmonna-t-il sans se retourner.

Et puis l'une de ses mains remonta jusqu'à son visage, quelques doigts se glissèrent dans ses cheveux, le temps de replacer une mèche ébouriffée derrière son oreille – et très vite ses ongles retrouvèrent le chemin de sa nuque, qu'ils se remirent à gratter nerveusement. Aussitôt, Natsuo fronça les sourcils. Depuis le début, il se doutait bien qu'il devait s'agir de TOCs ou de trucs du genre, mais il ne pouvait s'empêcher de…

« Hé, Tomura, l'appela-t-il à nouveau, mais à voix bien plus douce et assurée, cette fois-ci. Viens là. »

Tout en parlant, il se redressa davantage dans son lit et recula de sorte à laisser à son colocataire la place de s'asseoir sur le matelas, juste à côté de lui, à l'endroit qu'il tapota bientôt de la paume. Lorsqu'il se retourna, Tomura eut d'abord l'air méfiant, cela dit ; les dents serrées et les sourcils froncés comme s'il ne comprenait pas ce que Natsuo était en train de foutre, exactement ; et c'était sans doute bien le cas, mais…
Envers et contre tout, il finit par s'exécuter. Les yeux rivés sur le propriétaire des lieux et le regard qui le sondait avec tellement d'intensité, comme toujours ; mais sans colère ni agressivité, cette fois-ci, juste… de la mauvaise humeur, sans doute. De l'agacement. Pour dissimuler la nervosité et, peut-être, tout au fond, l'embarras.
Alors, quoiqu'encore un peu intimidé, Natsuo prit la décision consciente de reléguer ses incertitudes au placard ; laissa les traits de son visage se faire sérieux, ses gestes s'enchaîner d'eux-mêmes ; et lentement, doucement, aussi délicatement qu'il en était capable, glissa une main entre le cou et la paume de Tomura. Effleura ses doigts des siens, presque imperceptiblement, pour les écarter de la peau meurtrie tandis que quelques mèches de ses cheveux clairs rencontraient ses phalanges-
Ce qui suffit pour que l'autre homme se tende, d'un seul coup.

« Qu'est-ce que- commença-t-il, avant de buter et de se reprendre, les sourcils froncés mais les joues rouges, qu'est-ce que tu fiches ?! »

Il ne chassa pas sa main, pourtant. N'eut pas de mouvement de recul, non plus ; ne fuit son regard qu'un instant, avant que ses yeux rouges ne le raccrochent, agités du calme factice avant la tempête ; ne chercha même pas à rompre le contact entre leurs doigts… bien au contraire.
Alors Natsuo déglutit et se força à ne pas perdre le courage dont il avait fait preuve jusque là.

« C'est j-juste que… tenta-t-il, et puis les mots lui vinrent comme une évidence malgré la gêne qu'il ressentait. J'ai pas envie de voir souffrir… la personne que j'aime. »

Ses dernières syllabes n'avaient été qu'un murmure et il était sûr que la température de son visage avait dépassé celle de tous ses précédents jours de fièvre réunis, désormais, mais- Mais ça n'avait pas dû empêcher Tomura de l'entendre, car ses yeux s'écarquillèrent soudain, tandis qu'il marmonnait quelques mots de l'ordre de pas le bon gameplay- Toujours sans chercher à se dégager, cependant. Toujours sans faire mine de vouloir quitter la pièce, ou que Natsuo cesse de le toucher, ou qu'il s'éloigne de lui, et…
Mince. Ça ne faisait qu'attiser la flamme qui s'était embrasée en lui, ça ; au point qu'il n'hésita bientôt plus à glisser sa paume contre la joue de l'autre homme, cette fois-ci, et puis l'index contre sa tempe, le pouce contre ses lèvres, jusqu'à la petite cicatrice qui les rendait plus attirantes encore, pour revenir au grain de beauté qui en soulignait la courbe… Ah…

« Tomura, s'enhardit Natsuo, le cœur battant, est-ce que je peux- »

Mais l'homme qu'il aimait ne le laissa pas finir.
Non, au lieu de ça et d'un même mouvement, il attrapa son poignet d'une main ferme, la poigne plus forte encore que ce à quoi Natsuo s'attendait ; éloigna son bras, redressa la tête, le foudroya d'un regard dans lequel se déchaînaient des éclairs qu'il n'y avait jamais vus jusqu'alors ; et s'approcha un peu trop vite, un peu trop vivement, jusqu'à ce que leurs lèvres se rencontrent – le temps d'à peine une seconde.
Puis il recula, et son expression aurait pu être celle de la colère noire s'il n'y avait eu ses rougeurs qui juraient avec sa peau trop pâle, et ses yeux qui ne cessaient de revenir à son visage.

« Voilà, content ? maugréa-t-il ; aussi embarrassé que Natsuo, sans doute, mais ce dernier était du genre à sourire plutôt qu'à s'énerver – et cela faisait plusieurs secondes que ses lèvres n'avaient de cesse de s'étirer avec une tendresse qu'il ne parvenait plus à contenir, là.
– Ouais, répondit-il d'un souffle. Enfin… »

Il marqua une pause. Se perdit, un instant, dans le regard de l'homme qu'il aimait ; puis dans le tracé de ses lèvres, son envie de les embrasser encore. Ouah. Et dire qu'il avait essayé de se convaincre que ce mec ne le faisait pas complètement craquer, au départ…
Son cœur manqua un battement et il termina :

« Seulement si tu l'es aussi. »

Tomura ne répondit pas.
À la place, il lâcha enfin le poignet de Natsuo, juste assez pour que leurs mains se trouvent et se caressent et se mêlent contre le matelas. Puis ses yeux se fermèrent en même temps qu'il se penchait à nouveau et l'autre homme ne se laissa pas surprendre, cette fois-ci. Non, les doigts de sa main libre glissés entre les mèches de Tomura, il le guida jusqu'à lui ; ne put s'empêcher de sourire contre ses lèvres sèches, de les taquiner du bout de la langue, de les dévorer un peu plus à chaque fois que Tomura revenait à la charge ; et s'il était un peu timide et un peu gauche, par manque d'expérience sans doute, il compensait en apprenant si vite qu'il s'améliorait à chacun de leurs échanges, alors…

Alors, quand Natsuo le sentit poser ses deux mains sur ses épaules et le repousser contre la tête de lit, le temps de s'installer à califourchon sur ses jambes, il le laissa faire – et tandis que ses yeux parcouraient tendrement le visage de l'homme qu'il aimait, son air sérieux, son regard qui brillait d'envie, tout son corps secoué par son souffle court, il songea que même s'il était particulièrement fier du sens moral qu'il avait réussi à développer tout au long de sa vie…
Tomura, son patient malgré lui devenu ami, qui avait peut-être bien été capable de le rendre malade d'amour autant que de le guérir, lui, méritait de l'en faire douter. Au moins un peu.

(Quant à Touya, il récupérerait la monnaie de sa pièce au moment où il entrerait dans la chambre, cinq minutes plus tard, et que le choc de trouver son petit frère et son meilleur ami ainsi pressés l'un contre l'autre manquerait de lui faire lâcher le plateau-repas qu'il leur avait soigneusement préparé ; mais ça, pour l'instant, avec les doigts de Tomura qui se perdaient dans ses cheveux et ses mains glissées sous son t-shirt, Natsuo s'en fichait pas mal…
Et quelque part, de toute façon, ce n'était pas comme si son frère ne l'avait pas cherché.)


EEET VOUS ÊTES ARRIVÉ-E-S À LA FIN ! FÉLICITATIONS ! *envoie le jingle du jackpot*

Vraiment désolée pour la longueur de ce premier OS. Les suivants seront beaucoup, beauuucoup plus courts, c'est promis juré ! OTL En attendant, j'espère qu'il vous a quand même plu si vous l'avez lu jusqu'au bout, et quoi qu'il en soit, un énorme merci pour y avoir jeté un oeil ! J'espère à très vite ! x3