Note de l'auteur: Bonjour à tous ! Voici un petit OS que j'ai écrit sur le thème de l'apprentissage des langues, encore une fois articulé autour des deux chevaliers Camus et Milo, puisqu'ils retiennent décidément beaucoup mon attention. C'est juste une petite histoire comme ça, sans prétention. J'avais envie de réfléchir sur comment feraient deux personnes qui ne connaissent pas le langage de l'autre pour arriver à des solutions pour se connaître et s'entendre... De mon point de vue français, donc on n'est pas à l'abri de choses à nuancer, j'en suis bien conscient. En tout cas, voilà ce que je vous ai pondu ! En espérant que cette lecture vous détendra. Rien de bien méchant au niveau du rating, j'ai mis T par prudence, mais c'est juste un petit OS assez doux, dans l'ensemble. Et un pairing de Camilo classique, pour aller avec...

Disclaimer : Evidemment, Saint Seiya ne m'appartient pas, tout est à M. Kuramada et Toei.

Je précise au cas où, même si normalement c'est facile à comprendre à la lecture, que dans les dialogues, tous les mots en italique sont véritablement prononcés en français. Le reste est en grec. Voilà voilà !

N'hésitez pas à me laisser des reviews, j'y répondrai avec plaisir, bien évidemment.

Sur ce, bonne lecture !


Langages

Le vent claquait fort sur tout le domaine. Il faisait froid. On était en plein mois de novembre, et même si l'après-midi était ensoleillée, ce n'était pas trop un temps à mettre le nez dehors. Enfin, déjà, pour les chevaliers qui n'avaient pas envie de se décoiffer, et à commencer par Aphrodite.

Seulement, le domaine était tellement grand… Qu'on semblait ne jamais pouvoir observer la fin de ses colonnades. Et pour quelqu'un qui venait d'être nommé chevalier depuis une petite semaine, les lieux étaient véritablement auréolés de mystère.

Déjà, il y avait les douze temples à traverser, ce qui prenait tout de même pas mal de temps à visiter. Le jeune chevalier avait passé sa première semaine d'investiture à se promener dans le domaine pour les contempler, et s'imprégner de leur architecture unique. Il aimait bien son temple… Mais puisqu'il allait être voué à le garder littéralement jusqu'à ce que mort s'ensuive, d'après ce qu'il avait compris lors de sa nomination, autant dire qu'il aurait le temps de l'en admirer jusqu'à la moindre fissure.

Le jeune garçon avait déjà rencontré la plupart des résidents des autres temples. En passant par hasard dans les marches du grand escalier, il était bien tombé sur quelques autres chevaliers d'or. Aiolia, il l'avait croisé assez vite. Le jeune chevalier du Lion avait un caractère très énergique, et il avait clairement la bougeotte. De fait, les deux garçons de sept ans se voyaient facilement plusieurs fois par jour. Pour l'instant, c'était surtout au temple du Lion, plutôt que dans le sien : le chevalier fraîchement nommé avait vraiment à cœur de bien tout découvrir du Sanctuaire, et ce n'était certainement pas en restant dans le temple qu'on lui avait assigné qu'il pourrait le faire. En plus, son temple à lui était vraiment tout vide, il n'y avait pratiquement rien dedans. Il avait compris qu'il devrait le meubler lui-même pour se faire réellement un chez-lui. Aiolia, lui, avait été nommé un peu plus tôt que lui dans l'année, quelques mois auparavant, juste après l'anniversaire de ses sept ans, et il avait été aidé par son grand frère Aioros à garnir sa partie habitable de quelques meubles. Alors, c'était tout de même plus sympathique de se retrouver là-bas pour discuter ou jouer.

Le chevalier avait donc réussi à saluer la plupart de la garde dorée, depuis la remise de son armure, sauf l'éternel absent du temple de la Balance, qu'il n'avait jamais vu. Mû occupait le premier temple tranquillement, et il se montrait toujours pour saluer quiconque y passait. Alors, le nouveau chevalier le trouvait sympathique. De même qu'Aldébaran, au deuxième, un poil plus âgé, mais déjà d'une taille colossale pour son âge. Le brésilien était un peu brute, parfois, mais ça se voyait qu'il était gentil. Puis, il y avait le grand chevalier rasoir du troisième qu'il n'aimait pas trop, en revanche. Le Gémeau lui avait déjà fait la morale deux fois en une semaine sur son devoir du chevalier, et sur le fait que son rôle était de garder son temple, plutôt que de se promener partout. Alors, le jeune garçon le trouvait ennuyeux. Bien évidemment, il n'avait pas tardé à croiser aussi le trio des « grands », composé d'Aphrodite, Angelo et Shura. Il n'avait pas envie de rester en leur compagnie pour le moment. Tout simplement parce que la seule chose que ceux-là savaient faire était se moquer de lui, et des autres chevaliers de son âge. Soi-disant qu'ils étaient trop petits, qu'ils ne savaient rien de la vie, et qu'ils allaient le leur faire découvrir pendant des séances de combats… Plus ou moins amicaux.

Le plus jeune des chevaliers d'or n'avait pas peur de leurs menaces. Il leur montrerait qu'il avait sa place, même si les trois autres étaient plus âgés et plus entraînés que lui.

Le garçon avait aussi pu apercevoir un chevalier qu'il trouvait étrange, au sixième, avec ses yeux clos en permanence. Il ne lui disait jamais rien, à part peut-être un bonjour maladroit en grec quand il passait au milieu de son temple. Et son air dédaigneux ne lui avait pas donné envie de s'approcher plus. Celui-là, il avait l'air d'être dans un grand délire, se disait-il. Aucune chance qu'il puisse se joindre à lui pour une partie de loup, comme avec Mû et Aiolia. Eux au moins, ils étaient vraiment accueillants et drôles. Pas comme les autres. Il savait déjà qu'il pourrait compter sur le Bélier et le Lion pour bien s'entendre et s'épauler. Ces deux-là, il avait confiance en eux.

A part la Balance, il restait une dernière personne qu'il n'avait pas saluée, et dont il avait entendu parler lors de son investiture. Ce chevalier d'or était censé être au Sanctuaire quelque part, pourtant. Mais pour le moment, le nouveau nommé n'avait pas réussi à le croiser pour au moins se présenter sommairement. Le jeune chevalier, qui au cours de sa découverte du domaine sacré était monté plus haut dans les escaliers au-dessus de son temple, savait qu'il y avait quelqu'un qui était censé garder le onzième, mais pas moyen de connaître qui était son propriétaire. La seule chose qu'il avait observée, c'était que ce temple-là était plus froid que les autres, et il n'avait pas du tout envie de s'y arrêter quand il passait dans les parages. Ce qui avait fait qu'il n'avait effectivement jamais rencontré son gardien.

Puisque cela faisait une semaine, désormais, il pouvait dire sans crainte qu'il commençait à bien connaître les escaliers des douze temples. Alors, depuis ce matin-là, il avait décidé de s'intéresser au reste du domaine, plus loin, et de s'aventurer dans le froid de novembre. Il n'avait pas sorti son armure. Franchement, il se jugeait bien assez fort sans, surtout pour faire une simple promenade… Alors, il préférait largement se vêtir d'un manteau épais. On crevait de chaud, en Grèce, en été, mais l'hiver… Avec le vent… Brr. Ce n'était pas ça. On n'avait beau n'être qu'à la mi-novembre, les journées s'étaient quand même bien rafraîchies.

Toutefois, le vent froid n'arrêterait pas sa curiosité tenace. Il avait envie de découvrir tout ce qu'il pourrait de cette montagne. Il voulait en connaître le moindre caillou, la moindre branche d'arbre. Ça, il en était sûr.

Alors, cela faisait une demi-journée qu'il sautait de rocher en rocher à travers tout le domaine, faisant parfois quelques pauses pour admirer les colonnes antiques éparpillées çà et là, ou tout simplement, contempler la mer un peu agitée. Bien que bon, la mer… Il connaissait parfaitement. Elle avait été partout autour de lui, sur son île d'entraînement.

Le garçon en était arrivé à escalader le haut d'une crête toute sèche et balayée par les bourrasques froides, lorsqu'il vit quelque chose détonner dans le paysage aride.

Là, en contrebas de la montagne… Sur un replat, face à la mer… Il y avait une silhouette qui se détachait. Un point bleuté. Le jeune chevalier plissa les yeux. Ce bleu, c'était des cheveux… Mais ce n'était pas une tonalité qu'il connaissait sur le Sanctuaire. C'était même davantage une couleur bleu-vert, comprit-il en regardant bien. Aphrodite avait les cheveux dans ces tons-là, mais ils étaient plus clairs que ça. Et puis, Aphrodite, dehors par ce temps… ? Jamais de la vie. Ce n'était pas le Poissons, la personne qu'il voyait, c'était sûr et certain. Restait à savoir qui pouvait bien se promener par ici.

Curieux de cette apparition singulière, le chevalier choisit de descendre de son piton pour approcher silencieusement la silhouette qui se trouvait là. Il fit quelques pas déterminés à travers les rochers, à la recherche de son objectif. La personne en question lui tournait le dos, et elle était face à la mer… Assise par terre, semblant concentrée sur quelque chose.

En se rapprochant suffisamment, le garçon comprit qu'il s'agissait tout simplement d'un enfant comme lui. Il avait une stature assez fine, gracieuse, et des jolis cheveux tout lisses. Le chevalier se demandait qui cela pouvait-être. L'enfant devant lui ne portait pas d'armure. Et malgré le temps vraiment froid dehors, il n'avait pas de manteau. Il était vêtu d'un haut à manches courtes très simple, ce qui donna froid à l'autre rien qu'en le regardant. Comment pouvait-on rester immobile comme ça, dans le vent glacé, sans broncher ? Lui, il était bien content de sautiller partout. Ça avait le mérite de le réchauffer.

« Salut ! L'interpella-t-il en arrivant à quelques mètres derrière lui. T'as pas froid ? »

L'intéressé se retourna vivement. Le nouveau chevalier put enfin croiser le regard bleu foncé de du garçon, une fois face à lui. Et il fut immédiatement fasciné par l'intensité du bleu marine de ses yeux. Ces iris froids étaient un peu comme… Comme la mer… Ou la nuit.

Et, chose singulière, mais étrangement charmante, l'enfant qu'il observait avait des sourcils fourchus, qui donnaient un drôle d'air à son expression visiblement surprise.

« Je me baladais dans le domaine pour visiter et je t'ai vu de loin, s'expliqua le chevalier, qui voyait que son interlocuteur ne lui répondait rien, même pas un bonjour. Moi, j'ai été nommé Chevalier d'Or, il y a une semaine. Mais là, j'ai pas mon armure. Je visitais le coin. J'aime bien me promener. Je ne t'avais jamais vu avant ! T'es un chevalier toi aussi ? »

L'enfant face à lui se releva, un livre sous le bras. Il porta craintivement l'une de ses mains pâles devant lui, en un geste défensif.

« Je… Je ne comprends pas. Je ne parle pas grec » prononça celui-ci dans une langue que le chevalier ne put saisir. Ce dernier avisa le livre que l'enfant aux cheveux bleu-vert avait sous le coude. Il y avait des signes dessus qu'il ne connaissait pas. Une sorte d'alphabet… Il n'arrivait pas à le lire. Le garçon qu'il avait face à lui devait être d'origine étrangère.

Le chevalier d'or hocha de la tête. Son interlocuteur avait l'air assez timide. En même temps, le pauvre… S'il ne parlait pas la même langue que les autres, il y avait de quoi. Il comprenait que l'on puisse vouloir s'isoler. Alors, pour le rassurer, le grec hocha de la tête, et se para immédiatement d'un sourire sociable.

« D'accord, fit-il sans quitter son sourire. Je ne sais pas ce que tu as dit, mais… Moi, c'est Milo. Tu comprends ? Moi… Milo. »

Le chevalier se désigna du doigt.

« Milo », répéta-t-il, pour être sûr qu'il comprenne.

Il y eut un silence. Les deux garçons se dévisagèrent. L'enfant aux cheveux bleu-vert tendit le bras devant lui, et il montra l'autre enfant du doigt.

« Milo ? » Répéta-t-il, avec un accent que l'intéressé ne connaissait pas.

Le jeune grec s'illumina davantage. Il trouvait que sur son prénom, son accent rendait assez bizarre… Mais c'était très joli.

« Milo », confirma-t-il, un grand sourire aux lèvres. « Moi, c'est Milo… Et toi… ? Toi, comment tu t'appelles… ? »

Milo désigna le garçon, après s'être désigné lui-même. Celui-ci hocha positivement de la tête.

« Camus, fit l'enfant aux cheveux bleu-vert, en se désignant lui aussi. Je m'appelle Camus.

- Camus, répéta Milo, en essayant de ne pas se tromper en le prononçant. Camus. Toi c'est Camus, alors ?

- Oui. Camus », confirma l'autre.

Milo continua de sourire.

« Camus, prononça-t-il encore, sur un ton pensif. J'ai jamais entendu ce prénom avant. Tu viens d'où, comme ça ? »

L'autre le fixa simplement. Apparemment, il ne comprenait vraiment pas un traître mot de ce qu'il venait de dire.

« On ne parle pas la même langue, continua Milo avec une expression rassurante. Mais c'est pas grave. On peut quand même jouer ensemble ! Tu ne veux pas jouer ? Moi, j'ai passé la journée à me promener au Sanctuaire, et j'ai encore vu personne. Qu'est-ce que tu faisais là tout seul, toi ? »

Camus hocha négativement de la tête. Le fait que Milo parlote autant dans une langue qu'il ne saisissait pas devait vraiment l'intimider.

« T'as l'air d'avoir peur, commenta le jeune chevalier. Faut pas avoir peur. Je te comprends pas, mais on s'en fiche ! Parce que si tu veux, je peux devenir ton ami. J'aime bien avoir des nouveaux amis. Tu veux être ami avec moi ? »

Milo tendit une main devant lui, lui souriant toujours. Camus regarda la main que le grec lui mettait sous le nez.

« Ami, répéta Milo fermement. Toi, moi, amis. Amis. »

Camus continua de le dévisager, hésitant. Milo garda sa main ouverte devant lui.

« Prends ma main, lui demanda-t-il gentiment. Regarde. Pour devenir amis. »

L'enfant face à lui finit par acquiescer.

« Tu veux que je te serre la main, c'est ça ? Prononça Camus dans sa langue.

- Prends ma main, se répéta Milo, qui n'avait pas compris non plus. Pose pas de questions. »

Camus prit sans doute cette affirmation pour un oui, puisqu'il tendit le bras devant lui et serra fermement la main que Milo lui offrait. Celui-ci en frétilla de joie.

« Oui ! S'écria-t-il, ravi. Maintenant, toi et moi, on est amis ! Tu vas voir, quand je pourrai te comprendre… On sera les meilleurs amis du monde ! »

Camus tenta un maigre sourire devant la joie manifeste du jeune grec devant lui. Ça avait eu l'air de lui faire plaisir, qu'il lui serre la main. C'était déjà ça.

« Et tu souris ! S'extasia Milo, qui ne l'avait pas encore vu lui montrer la moindre expression de joie. J'aime ton sourire ! »

Milo daigna lâcher la main de Camus, et il commença à sautiller de partout, très content. Son nouvel ami élargit légèrement son joli sourire en le voyant s'affairer énergiquement.

« Il faut qu'on trouve un moyen de se comprendre, déclara-t-il fermement en le regardant dans les yeux. Ça ne nous empêchera pas de jouer ensemble et d'être amis… Mais il faut au moins que tu comprennes qu'on est amis. Hein ? Parce que c'est important, qu'on soit amis, pas vrai ? »

Camus fit une grimace embarrassée.

« Milo, tu te fatigues pour rien, déclara celui-ci. Je suis désolé, mais je ne comprends vraiment rien à ce que tu dis. Je ne sais même pas ce que tu me veux…

- Mon prénom ! Tu as dit mon prénom ! S'illumina l'autre. Si tu as compris mon prénom, c'est qu'on va finir par se comprendre l'un l'autre, j'en suis sûr !

- Milo, je ne comprends pas ce que tu cries, comme ça, continua Camus. Tu dois bien comprendre que je ne parle pas grec…

- Tu l'as redit ! S'extasia l'intéressé. Mon prénom ! J'aime trop comment tu dis mon nom, c'est tout bizarre… Je me demande quelle langue tu parles. »

Milo contempla Camus un instant, et son regard se posa sur le livre qu'il avait toujours sous le coude.

« Tu lisais ? L'interrogea le grec. Ce livre, là… Tu me le fais voir ? C'est la langue que tu parles, non ? »

Milo désigna du doigt l'ouvrage que tenait Camus avec insistance.

« Tu me parles de mon livre ? Fit l'intéressé en baissant le regard dessus.

- Je peux voir ton livre ? S'enquit Milo, en continuant de lui désigner. Je ne comprendrai pas, mais c'est pour voir quel genre d'écriture c'est. »

Camus fronça les sourcils. Le grec face à lui semblait soudainement s'intéresser à son bouquin. Milo aimait les livres, lui aussi, ou… ?

« Ça ? Tu veux voir ça ? L'interrogea Camus, hésitant, lui montrant le livre.

- Oui, le livre, je veux juste le voir deux minutes », renchérit Milo.

Camus sembla hésiter.

« Je ne veux pas te le voler, rassure-toi, fit le jeune grec avec un sourire doux. Je te le rends, c'est promis.

- Pourquoi est-ce que tu voudrais mon livre… Je ne comprends pas, fit Camus, incertain. Tu ne pourrais rien en faire… »

L'enfant aux yeux bleu marine décida malgré tout de tendre timidement son ouvrage à Milo. Celui-ci s'en saisit avec précaution.

« Merci, prononça-t-il avec un hochement de tête. Alors… C'est quoi, que tu parles comme langue, toi… »

Camus regarda Milo feuilleter son livre, l'air interdit. Il n'était pas sûr de saisir quelles étaient vraiment les intentions de son interlocuteur.

Puis, une idée lumineuse fit irruption dans son esprit. Peut-être le garçon face à lui était-il en train d'essayer de comprendre ce qu'il disait !

« Milo », l'interpella-t-il.

L'intéressé releva immédiatement la tête vers lui. Ses boucles indigo sautillèrent allègrement autour de son visage enfantin.

« Oui, Camus ? Tu veux me dire quelque chose ?

- Milo, tu essayes de comprendre la langue que je parle, n'est-ce pas ? L'interrogea Camus.

- Quoi ? Je ne comprends pas ce que tu dis, Camus. C'est pour ça que je regarde ton livre.

- Le livre que je lis… Il est en français, tenta d'expliquer l'enfant. Je parle le français. Tu comprends ? Le français.

- Attends, Camus, je ne comprends rien », déclara Milo en perdant patience, et en recommençant à feuilleter avidement les pages face à lui.

Voyant que le grec face à lui ne l'avait pas compris, et qu'il s'était replongé dans son observation infructueuse, Camus jugea bon d'insister.

« Milo, répéta-t-il une nouvelle fois. Milo, écoute-moi, s'il te plaît !

- Camus, ça ne sert à rien, je ne comprends pas ce que tu dis, s'irrita le jeune chevalier. Laisse-moi deux minutes, je veux essayer de savoir quelle est ta langue.

- Milo ! Réitéra Camus, pour avoir son attention. Le livre. Livre. Ça, c'est un livre. Tu vois ? Livre. »

Camus tapota avec insistance sur le bouquin que Milo avait dans les mains.

« Livre, répéta-t-il avec fermeté. Livre. »

Le grec le toisa de ses jolis yeux azur, interdit. Il voyait bien que son nouvel ami essayait de lui faire comprendre quelque chose.

« Livre, tenta-t-il de répéter, en mimant phonétiquement ce que lui disait Camus.

- Oui ! S'éclaira Camus. Livre !

- Livre, répéta-t-il encore, incertain. Qu'est-ce que tu essayes de me dire, Camus ? C'est le mot de ta langue pour ça ? Pour « livre » ?

- Livre, insista Camus. Ça, c'est un livre. Le livre… Est en français. Français. »

Milo fronça les sourcils. Il baissa le regard sur l'ouvrage qu'il tenait. Puis, il le montra du doigt.

« Je crois que je comprends. Livre ? Fit-il en le désignant toujours. Livre ?

- Oui ! Confirma Camus en hochant positivement de la tête.

- Oui, répéta Milo, pensif.

- Oui, réitéra Camus, ravi de le voir essayer de parler sa langue.

- T'essayes de dire oui, on dirait. Toi, tu dis oui, c'est ça ?

- Oui, continua Camus, qui se montra en train de hocher positivement de la tête.

- Oui, en grec, voulut lui apprendre Milo. Oui.

- Oui ? Essaya Camus. C'est comme ça qu'on dit, pour toi ?

- Oui, comme ça ! S'exclama Milo, ravi. Oui, en grec. Oui, dans ta langue. »

Puis, Milo pencha de nouveau la tête sur le livre, essayant tant bien que mal de déchiffrer quoi que ce soit.

« Milo, prononça encore Camus pour attirer de nouveau son attention sur lui. Le livre est en français. Tu comprends ? Livre… Français. Livre… Français.

- Livre… Français, répéta Milo comme il put. Donc… Livre… Et c'est quoi, le deuxième mot…

- Oui… Moi… Je suis français, réessaya Camus. Le livre est en français, et je suis français. Français.

- Français, réitéra Milo, pensif.

- Oui ! Oui, confirma Camus, qui se désigna ensuite lui-même. Moi, français. Livre, français.

- Camus, français ? Essaya le grec.

- Oui ! S'exclama Camus, soulagé. Oui ! Camus, français. Milo, grec, Camus, français.

- Camus, français, comprit le chevalier. Milo, « grec » ? Ça veut dire que c'est le mot pour grec dans ta langue ? Donc… « Français » c'est le nom de ta langue… Mais je ne sais même pas à quoi ça correspond en grec, moi…

- Moi, français, et toi, grec, continua Camus avec des signes de main, sans se soucier du baratin qu'il ne comprenait pas.

- Oui, tenta son interlocuteur. Milo, grec ?

- Oui ! Milo, grec ! »

A ces mots, Milo éclata de rire. Il trouvait ça drôle, de rencontrer quelqu'un qu'il ne comprenait pas du tout, et qui essayait de lui faire prononcer des trucs différents de d'habitude.

« Bon… Je crois que je vais te rendre ton… Livre, déclara Milo en lui redonnant, avec un grand sourire. Je ne sais pas le lire… Et je ne sais quelle langue, c'est, « français ». Mais je vais trouver, je te le promets. »

Camus récupéra son livre en silence, l'observant toujours attentivement.

« Je ne sais même pas si tu es chevalier, marmonna celui-ci en français. Milo, je ne sais pas ce que tu fais là. Ce que tu me veux. Si tu as le droit d'être là, et si nous avons le droit de nous parler. Je ne sais même pas avec qui je discute… »

Puis, l'enfant eut une idée. Il ne savait pas si Milo était chevalier, mais lui, il pouvait au moins lui dire son titre en grec. Il l'avait entendu prononcer par le Grand Pope lorsqu'on lui avait remis l'armure, et il avait essayé de retenir phonétiquement tous les signes du zodiaque dans la langue du coin, si par malheur il devait saluer ses pairs… Mais comme d'habitude, il se terrait dans son temple pour n'avoir à croiser personne, cela ne lui arrivait pas souvent de dire le sien. Il espérait ne pas se tromper en le prononçant, mais il pouvait essayer.

« Milo, l'appela-t-il encore. Moi… Je suis chevalier d'or. Camus du Verseau. Verseau. »

L'enfant, face à lui, écarquilla les yeux en l'entendant prononcer le signe du zodiaque en grec. Le Verseau ! Le garçon qu'il avait face à lui était tout simplement le fameux onzième gardien qu'il n'avait jamais rencontré ! Celui du temple tout froid !

« Camus du Verseau ?! S'écria Milo. Mais alors, tu es chevalier d'or comme moi ! »

Le jeune grec revint instantanément prendre la main de Camus, et il la serra fermement.

« Je suis le Scorpion, se présenta-t-il immédiatement. Milo du Scorpion. Scorpion… »

Face à lui, Camus hocha de la tête positivement. Il rendit la poignée de main.

« Milo du Scorpion, répéta-t-il avec un certain accent. Scorpion… Ça doit être le Scorpion. Alors, toi aussi, tu es chevalier d'or. Le Scorpion, c'est l'armure qui n'avait pas encore de porteur, c'est pour ça que je ne t'avais jamais vu avant. Tu dois être nouveau… »

Milo se contenta de lui faire un sourire, ravi d'avoir élucidé le mystère du onzième temple. Depuis qu'il avait pu mettre un visage et un nom sur son gardien, l'édifice lui sembla tout à coup bien moins sinistre. Et pour cause, maintenant, c'était le temple de son nouvel ami !

« Je suis trop content de t'avoir rencontré, Camus ! S'exclama-t-il sur un ton enjoué. Comme on est tous les deux chevaliers, on va pouvoir se voir tout le temps ! Tu me laisseras visiter ton temple, dis ? Je serais trop curieux de voir comment c'est, à l'intérieur ! »

Face à lui, Camus poussa un soupir discret.

« Je ne comprends rien à ce que tu me dis, Milo… Tu le sais. Pourquoi t'acharnes-tu à me parler… ? »

Milo se contenta de sourire de toutes ses dents. Il trouvait qu'il avait l'air un peu tristounet, ce Camus. Il avait bien besoin d'un peu de compagnie, jugea-t-il. Un bon petit jeu ensemble, et il serait beaucoup plus joyeux !

« Tu viens ? Proposa-t-il en lui reprenant la main. Je te fais visiter mon temple ! »

Le petit Verseau n'eut pas le temps de réagir davantage. Il se fit tirer en avant énergiquement par l'autre garçon, qui décida de partir en une course folle à travers tout le domaine, le traînant à sa suite.


Lorsque les deux garçons atteignirent le temple du Scorpion, Milo s'arrêta devant, absolument pas fatigué, et radieux. Camus avait l'air davantage essoufflé. Il trouvait qu'il courait vraiment vite, ce Milo, même s'il avait de l'entraînement lui aussi.

« Voilà ! S'écria Milo en montrant son temple du doigt. Ici, c'est chez moi ! Viens à l'intérieur, je vais te montrer ! »

Camus ne put pas prononcer une seule syllabe pour donner son accord. Milo l'avait déjà tiré jusqu'à la partie privée de ses appartements.

« J'ai pas encore de table ! Lui expliqua-t-il en lui montrant des pièces somme toute très vides. Mais j'ai un matelas. Viens, assieds-toi. Tu sais, Aioros il a été super gentil avec moi, il m'a même donné un de ses anciens frigos pour que j'en aie un ! Comme ça, je peux déjà mettre de la nourriture ! Et puis, j'ai réussi à me dégotter quelques chaises. C'est pas grand-chose, mais c'est déjà ça ! Et quand j'aurai les moyens, je me ferai une maison giga-géniale, tu vas voir. Tu vas adorer ! Et tu pourras venir quand tu voudras ! »

Milo lui montra l'une des chaises qu'il avait dans sa cuisine très spartiate.

« Assieds-toi, va-s-y ! Moi, je prends l'autre chaise. Tu aimes le sirop de fraise ? J'en ai acheté, il est trop bon ! »

Camus ne répondit rien. Milo continuait à bavarder sans avoir besoin de la moindre réponse de sa part, et c'en était déroutant. Le petit Scorpion continua de s'affairer autour de lui. Il saisit deux verres dans un placard un poil trop haut pour lui, et il y versa une quantité de sirop assez peu recommandée pour la ration d'eau qu'il allait mettre ensuite. Mais ce n'était pas grave. Lui, il aimait bien quand c'était super sucré. Sinon, où était l'intérêt ?

Camus s'assit timidement sur la chaise que lui avait indiquée Milo, concluant qu'il lui avait sûrement demandé de s'installer. Il n'osait pas dire grand-chose. Et il n'y voyait pas l'intérêt. Milo n'y comprendrait rien… Et lui, il ne comprendrait pas ce que pourrait lui répondre le Scorpion. Franchement, il n'était pas sûr de saisir pourquoi le garçon l'avait tiré dans son temple pour lui crier des trucs en grec. Il avait évité scrupuleusement tous ses pairs depuis qu'il avait été nommé en début d'année, pour leur éviter de s'embarrasser de quelqu'un comme lui qui n'y comprenait rien… Et puis, de toute façon, il savait qu'il n'intéresserait personne, avec sa langue étrangère. Les autres enfants se lasseraient de lui… Et il n'avait pas envie de ça. Alors, il préférait encore la compagnie de ses livres, pour s'épargner la déception d'un abandon effectif. Ses livres, au moins, ils parlaient sa langue.

Mais Milo, lui, ne semblait pas tenir le même raisonnement. Il avait l'air de ne pas se formaliser du tout de leur différence de langue. Camus comprenait bien que Milo lui parlait à lui, car son prénom résonnait souvent au milieu de ses élucubrations… Et il se demandait pourquoi le jeune Scorpion n'avait pas déjà lâché l'affaire. Là, il était en train de lui préparer maladroitement une boisson… Mais pourquoi ? Il n'avait pourtant rien fait qui justifie de se faire accueillir aussi généreusement.

Milo, une fois qu'il eut fini de remplir les verres, en tendit un à Camus avec un grand sourire. Le Scorpion passait son temps à sourire, constata le Verseau. Comment faisait-il cela ?

« Tiens ! Bois ! L'invita Milo en lui mettant le verre dans la main. T'as pas soif ? On a couru jusqu'ici. Je ne sais même pas comment tu fais pour pas avoir froid, en manches courtes. Moi, j'ai trop froid, sans manteau. Tu dois bien aimer l'hiver. »

Camus contempla le contenu de son verre, circonspect. Mais, ne voulant pas froisser son hôte, il avala le contenu diablement sucré d'une seule traite. Milo le regarda boire, visiblement satisfait.

« Ben ça, on dirait que t'avais soif », commenta-t-il.

Puis, il vida le sien en quelques longues gorgées.

« T'as aimé ? Voulut-t-il s'assurer en pointant le verre du doigt. Le sirop de fraise. Tu aimes ? »

Camus le toisa, clignant simplement des yeux.

« Tu comprends toujours pas un mot de ce que je raconte, hein… Fit Milo, plus triste, tout à coup. Mais c'est pas grave… Moi, je vais t'apprendre le grec. Et après, tu pourras me parler. Hein que tu me parleras, quand tu pourras me parler ? Parce que moi, je suis ton ami, et je veux que tu puisses me parler quand tu as besoin de me parler. »

Voyant que Camus se contentait de le regarder, Milo se fendit d'un sourire rassurant.

« Je vais trouver une solution pour t'apprendre ma langue. Et moi, j'apprendrai la tienne. Il faut que je trouve une idée, pour qu'on communique. »

Milo posa un index sur son menton, songeur.

« Peut-être que le Grand Pope pourrait me dire d'où tu viens, et qu'il pourrait m'aider, déclara-t-il. Demain, j'irai lui demander comment je peux t'apprendre le grec. Ça t'intéresse ? Tu veux bien ? »

Camus l'observait toujours, mal à l'aise. Il essayait de s'asseoir correctement sur sa chaise, se sentant tout petit dans ce temple trop grand, et devant ce Milo exubérant.

« Camus, tenta de lui faire comprendre Milo. Moi… Moi je veux apprendre ta langue… Français. Moi, français, et toi, grec. Tu veux bien ? »

A ces mots, l'agitation intérieure du jeune Verseau se laissa voir plus franchement.

« Je ne comprends rien, Milo, s'irrita-t-il, la voix légèrement tremblante. Qu'est-ce que tu ne comprends pas, hein ? Je ne comprends rien à ce que tu dis ! Pourquoi est-ce que tu t'obstines ? Je ne sais même pas ce que je fais là ! »

Milo, entendant le ton chagrin sur lequel Camus lui avait parlé, s'inquiéta immédiatement.

« Camus ? Ça va pas ?

- Je ne comprends rien ! S'exclama-t-il. Je ne parle pas grec !

- Grec, releva Milo dans ses paroles. Qu'est-ce que tu essayes de me dire… Que tu ne me comprends pas ?

- Je ne comprends pas ! Réitéra Camus, fébrile.

- Comprends… Pas… Répéta Milo maladroitement, songeur.

- Non. Je ne comprends pas… » Confirma Camus en baissant la tête.

Milo se leva de sa chaise. Il fit quelques pas, et il s'accroupit pour se mettre à la hauteur du Verseau, qui n'avait pas relevé la tête.

Timidement, il posa l'une de ses mains sur l'une de celles de Camus, qui reposaient sagement sur ses jambes. Celui-ci ne bougea pas.

« Camus… Je suis ton ami, prononça Milo tout doucement, en détachant bien ses mots. Je suis… ton… ami. Ami.

- Ami, répéta Camus d'une voix hésitante.

- Oui. Ami. Milo : Ami. Milo et Camus, amis. »

Le jeune garçon aux cheveux bleu-vert ne répondit rien. Milo fit une moue embêtée. Il trouvait vraiment que son nouvel ami avait l'air triste, et il n'aimait pas ça. Ils avaient beau ne pas parler la même langue… Il y avait sans doute quelque chose qu'il pouvait faire pour lui, non ?

Fort de son raisonnement, Milo se redressa, et tendit une nouvelle fois sa petite main à Camus.

« Viens, lui demanda-t-il. Viens avec moi. »

Le petit Scorpion regarda son acolyte d'un air expectatif. Camus traduisit la demande muette. Il posa avec hésitation sa main blanche dans la sienne. Quand il le fit, Milo lui adressa un sourire.

« Viens avec moi, je vais te montrer un truc. »

Avec plus de douceur qu'avant, Milo entraîna Camus à travers son temple, jusque dans le bazar qu'était sa chambre à coucher. Il y avait des choses partout. Des vêtements d'entraînement, quelques jouets, et même sa Pandora Box du Scorpion, qui était calée dans un coin de la pièce. Le garçon, une fois au milieu de sa chambre, lâcha lentement la main de son ami, et se dirigea vers le maigre matelas qui lui servait de lit. Il le souleva légèrement pour attraper quelque chose dessous.

Une fois qu'il eut dégoté ce qui avait semblé l'intéresser, Milo revint vers Camus, qui attendait timidement au milieu de la pièce.

« Tiens, regarde, lui demanda Milo en lui montrant une peluche. Tu vois, c'est mon doudou à moi. J'ai réussi à le cacher pendant mon entraînement. Le maître ne voulait pas que je le garde. Parce qu'il disait qu'un chevalier fort avait pas besoin de doudou. Mais moi, j'étais trop triste sans lui. Et mon doudou, il m'a aidé quand j'étais trop triste. Mon maître, il disait des bêtises, des fois. Moi, il m'a rendu plus fort, mon lapin. »

Milo lui tendit le petit lapin en peluche rouge qu'il avait en main.

« Tu le veux ? Lui demanda-t-il avec de grands yeux innocents. Toi, t'as vraiment l'air tout triste. Et moi, maintenant que tu es mon ami, je ne serai plus triste. Alors si tu veux, je te le donne. Pour que toi, tu sois moins triste. »

Camus le dévisagea. Visiblement, il ne comprenait pas ce qu'il se passait.

« Prends-le, Camus. C'est pour toi, lui offrit Milo avec un joli sourire. Il va te protéger. Tu t'en occuperas bien, dis ? »

Camus, voyant que Milo essayait de lui mettre l'objet dans les mains, haussa les sourcils.

« Qu'est-ce que tu fais, Milo ? Pourquoi est-ce que tu me donnes ça ? S'enquit-il.

- Prends-le, se répéta Milo doucement. C'est pour toi. Pour toi. »

Le Scorpion mima ses dires en pointant la peluche, puis le Verseau du doigt. Celui-ci, semblant comprendre les intentions de l'enfant, écarquilla les yeux.

« Pardon ? Tu… Tu me le donnes ? Mais, Milo… Je ne peux pas accepter… Il est à toi, ce lapin.

- Pour toi, insista Milo en posant d'autorité la peluche entre les mains de Camus. Pour toi. »

Voyant que Camus hochait négativement de la tête, Milo n'abandonna pas la partie.

« Camus, garde-le, s'il te plaît. Comme ça, tu seras sûr que je suis ton ami. Hein ?

- Milo, c'est trop, tenta une nouvelle fois l'intéressé. Il va te manquer, si tu me le donnes. C'est très gentil… Mais je ne le mérite pas. Je n'ai rien fait pour mériter ça.

- Pour toi, Camus. Garde-le », continua Milo sans se fatiguer.

Camus, voyant qu'il n'aurait pas gain de cause, finit par céder et ne plus rien dire. Il poussa un simple soupir, la peluche bien ancrée dans ses jolies petites mains.

« Merci, Milo », prononça-t-il alors simplement, en posant une main au niveau de son cœur pour qu'il comprenne sa gratitude.

Le petit Scorpion, qui venait de constater que son nouvel ami avait accepté le cadeau, se para d'un sourire lumineux.

« C'est merci, que tu as dit, hein ? S'écria-t-il, ravi. Merci.

- Oui. Merci, se répéta Camus avec un maigre sourire.

- Tu souris encore ! S'extasia Milo, comblé. Tu vois ! Il va te rendre moins triste, ce lapin. Je suis sûr qu'il te fera du bien. »

Camus ne dit rien. Il se contenta de sourire doucement.

« Eh, Camus, l'appela Milo. Merci, français. Merci, grec. D'accord ?

- Merci, essaya le Verseau en grec. Comme ça ?

- Oui ! Merci, comme ça », confirma Milo, tout sourire.

Camus hocha de la tête. Il ne pourrait malheureusement pas le faire comprendre à son compagnon dans une langue qu'il connaissait, mais il était très touché de son attention. Et surtout, qu'il essaye même de parler sa langue alors qu'il le connaissait à peine.

« Milo, je ne peux pas accepter de prendre ta peluche sans rien te donner en retour, déclara-t-il avec grand sérieux. Même si tu ne pourras pas comprendre ce qu'il y a écrit dedans, je te donne ça. C'est tout ce que j'ai sur moi. C'est un de mes préférés. Tu le veux ? »

Milo l'écouta simplement parler sa langue, interdit. Camus lui tendit le livre qu'il avait pris avec lui et qu'il avait farouchement gardé sous le bras.

« C'est pour toi. Pour toi, Milo, essaya-t-il en grec, mimant phonétiquement les mots que lui avait dits son camarade auparavant. Pour toi ? »

Milo ouvrit de grands yeux étonnés en voyant Camus lui tendre le bouquin qu'il avait fermement protégé contre lui pendant tout le voyage jusqu'à son temple.

« Pour moi ? Répéta-t-il, ébahi. Tu es sûr, Camus ?

- Livre. Pour toi, confirma l'autre. Pour toi. »

Milo, les sourcils haussés, resta figé. Il était impressionné que Camus ait décidé de lui donner quoi que ce soit lui aussi. Il n'en revenait pas.

Le Scorpion prit alors le livre que lui tendait le Verseau avec instance, après un moment d'hésitation assez long.

« Merci, Camus, prononça-t-il comme il put. J'en prendrai soin, promis. »

Camus hocha simplement positivement de la tête, l'air satisfait.

Milo, par la suite, l'invita à s'asseoir sur le sol de la chambre. L'air radieux, il lui montra ses jouets un à un, et il essaya d'expliquer comme il put comment il jouait à Camus. Les deux jeunes chevaliers passèrent alors l'après-midi dans un calme relatif à s'amuser dans la chambre de Milo. Le Scorpion était ravi de s'être fait un nouvel ami, et le Verseau, même s'il ne comprenait pas grand-chose au bavardage incessant de Milo, était clairement dépaysé, et c'était le moins qu'on puisse dire. Non seulement, le petit grec lui parlait dans une langue qu'il ne saisissait pas, mais en plus, il était bavard, et il débordait d'énergie. Camus avait passé le plus clair des mois précédents tout seul au fond de son temple, ou à faire des promenades solitaires sur les crêtes du domaine, et il n'avait vraiment connu aucune compagnie, mis à part celle, brève, de temps en temps, de Saga, qui lui disait des mots en grec qu'il ne saisissait pas bien plus. Alors, son isolation ne l'avait pas aidé à progresser en langue. Et Milo, lui, semblait vraiment vouloir lui apprendre des choses. Il le regardait attentivement, il lui indiquait des objets, et il les prononçait en grec pour qu'il s'en souvienne. A chaque fois que Camus disait le mot correctement, il lui faisait un grand sourire et il lui demandait immédiatement « français ? ». Le grec tenait apparemment beaucoup à entendre la traduction de ce qu'il disait dans la langue de Camus. Milo s'efforçait de retenir les mots que lui disait son ami, lui aussi. Le Verseau n'avait même jamais reçu autant d'attention de sa vie.

Le soleil était en train de se coucher sur le domaine quand Camus se dit qu'il avait sans doute beaucoup abusé de l'hospitalité de son hôte.

« Milo, finit-il par l'appeler à contrecœur, à l'issue d'un jeu. Il est tard… Si je ne retourne pas au temple du Verseau, je risque de me faire gronder.

- Verseau », répéta Milo dans la langue de Camus. C'était le seul mot qu'il avait compris. Camus avait réussi à lui apprendre la traduction de son signe astrologique, et aussi du sien. Scorpion.

Camus se leva de là où il était assis. Il récupéra dans la foulée la peluche rouge qu'il avait précautionneusement posée à côté de lui pendant leur jeu.

« Milo, reprit-il en lui désignant le lapin. Tu es sûr de toi ? Je le garde ? Pour moi ?

- Pour toi, oui, confirma le Scorpion avec un gentil sourire. Et livre pour moi. Oui ?

- Oui. Milo… Je dois rentrer, lui annonça Camus en montrant la direction vague de son temple avec un bras. Verseau. Moi… Verseau. Je dois rentrer au temple du Verseau. »

Milo se leva lui aussi. Il acquiesça simplement.

« J'ai compris. Tu dois rentrer, c'est ça, Camus ? Au temple du Verseau.

- Oui. Verseau, confirma Camus, qui espérait que le message était passé.

- Oui, confirma Milo avec un sourire. Mais tu reviendras jouer, hein ? Et puis moi, demain, j'irai voir le Grand Pope et je lui demanderai comment parler avec toi. Promis.

- D'accord. Je n'ai pas tout compris, mais… Je dois y aller, Milo, » reprit le Verseau.

Celui-ci commença à se diriger vers la sortie de la chambre, et Milo resta sur place. Il le regarda s'éloigner simplement, avec la peluche qu'il lui avait confiée en main. Puis, lorsque Camus fut à la porte, il se retourna dans un joli mouvement fluide.

« Au revoir, Milo, fit-il en le regardant dans les yeux.

- Au revoir, Camus, répéta Milo, qui avait compris. A plus tard. »

Le Verseau le gratifia d'un léger sourire, puis, il sortit définitivement de la pièce.


Le lendemain matin, il n'était même pas dix heures et demie que Shion, Grand Pope de son état, vit une petite furie aux boucles bleu-violettes débouler dans son bureau. En observant le chevalier le plus fraîchement nommé de sa garde dorée arriver sans trop de cérémonie devant lui, un air passablement déterminé au visage, et le cheveu hirsute, le Grand Pope haussa ses sourcils inexistants. Le petit Milo. Que faisait-il là ?

« Milo du Scorpion, le salua-t-il de derrière son bureau et ses paperasses. Que me vaut l'honneur de ta visite, chevalier ? »

Le Scorpion miniature, qui n'avait tout de même pas oublié le protocole en seulement une semaine d'investiture, s'agenouilla devant son supérieur.

« Tu peux te relever, Scorpion d'Or, déclara-t-il tranquillement. Viens t'asseoir. Tu as quelque chose à me demander ? »

Ledit Scorpion, ravi d'avoir gain de cause, fit un grand sourire et sauta sur la chaise en face du bureau du Pope.

« Altesse, je veux apprendre à parler avec Camus, lui annonça-t-il sans détour, un air de défi dans les yeux.

- Tu veux apprendre à parler avec Camus… Releva son supérieur, surpris d'une demande aussi abrupte. Je ne suis pas sûr de comprendre…

- Il ne comprend pas quand je lui parle ! S'exclama tout de suite Milo, qui n'en était visiblement pas heureux. Et Camus, c'est mon ami. Et moi, mon ami, je veux le comprendre et je veux qu'il me comprenne !

- Camus du Verseau… Est ton ami ? Releva Shion, étonné.

- Oui ! C'est mon ami rien qu'à moi ! Confirma Milo fermement. Et quand on pourra parler, on sera les meilleurs amis du monde !

- D'accord… Agréa le Grand Pope sans se poser trop de questions. C'est une bonne chose qu'il ait un ami.

- Oui. Je suis son ami, se répéta Milo avec ferveur.

- Et que veux-tu de moi, exactement ?

- Je veux apprendre à parler à Camus ! Réitéra Milo. Je veux apprendre à parler sa langue, là… « Français ». C'est comme ça qu'il l'appelle. Mais je ne sais pas ce que c'est, moi ! Et il y a une écriture toute bizarre sur son livre que je comprends pas ! J'ai essayé de la décoder, mais ça veut pas marcher !

- C'est normal, Milo, lui expliqua Shion. Camus vient de France. Il est français. Et en France, ils n'ont pas le même alphabet que nous.

- France ? C'est où, ça, la France ? » L'interrogea Milo, très curieux.

Shion poussa un soupir. La journée allait être longue. Farfouillant sur les papiers de son bureau, il trouva une carte d'Europe, et la posa bien en évidence sur le bureau pour que Milo la voie.

« Là, lui indiqua-t-il en pointant le pays du doigt. Ça, c'est la France… Et là, la Grèce.

- Ah, fit Milo en regardant attentivement la carte. C'est loin ou c'est pas loin ?

- Tout dépend de ce que l'on appelle loin. Par rapport à là d'où vient Aldébaran, par exemple, ce n'est pas tellement loin, la France. C'est le même continent. L'Europe.

- D'accord. »

Milo contempla la carte quelques instants, pensif. Puis une expression d'autant plus déterminée s'invita sur son visage.

« Grand Shion ! Je veux apprendre le français ! S'exclama-t-il.

- Tu veux apprendre le français ? L'interrogea son supérieur, surpris. Mais à quoi cela te servirait-il ? Nous sommes en Grèce, ici.

- Mais pour parler avec mon ami Camus ! S'écria le Scorpion, sur le ton de l'évidence.

- Il serait plus logique que Camus apprenne le grec, déclara son supérieur avec plus de sévérité. S'il daignait se mêler davantage à ses pairs, il parlerait déjà la langue du Sanctuaire, à cette heure-ci !

- Mais moi, je veux apprendre le français ! Se fâcha Milo. Je veux parler français avec Camus ! Et quand je parlerai français, je lui apprendrai le grec ! Vous ne comprenez rien, ou quoi ? »

Milo se para d'une moue colérique, sur son visage enfantin. Il croisa les bras sur sa poitrine, visiblement mécontent. Shion retint un sourire amusé.

« Tu es sûr de vouloir apprendre une autre langue, Milo ? Fit-il avec plus de douceur. Sache que c'est une chose qui peut s'avérer longue et difficile. Camus finira bien par apprendre le grec, tu sais.

- C'est quoi, le plus difficile, entre obtenir l'armure d'or du Scorpion et apprendre une langue ? S'enquit innocemment Milo.

- L'armure, sans aucun doute, le renseigna posément le vieil homme.

- Eh ben alors ! Vous me prenez pour une mauviette ? S'exclama-t-il avec véhémence. Je vais apprendre à parler le français ! Vous allez voir ! Même que je le parlerai tellement bien que Camus, il sera impressionné ! »

Shion poussa un profond soupir.

« Vous allez m'aider, Grand Pope ? Je veux vraiment parler avec Camus ! Continua vivement Milo.

- Si tel est ton désir, je ne m'y opposerai pas. Et si cela peut faire sortir le Verseau de son antre… Fais à ta guise.

- Et comment je peux apprendre le français, Altesse ? »

Shion prit un instant pour réfléchir.

« A la bibliothèque… Il doit bien y avoir un dictionnaire français-grec quelque part, le renseigna-t-il. Peut-être cet ouvrage vous aiderait-il à vous comprendre, tous les deux. Tu pourrais commencer par ça. Ensuite… Tu verras, en fonction de ce dont tu as besoin. La documentation de la bibliothèque t'est ouverte. Tu n'as pas besoin de t'en remettre à moi pour y emprunter ce que tu veux. Tu es un chevalier d'or, Milo.

- D'accord. Donc, le dictionnaire français-grec ? Il y a des mots des deux langues ?

- Oui. La traduction pour chaque mot du grec en français, et inversement.

- Ouah… Mais c'est trop génial ! S'extasia l'enfant. Avec ça, je suis sûr que Camus va me comprendre ! Oh, merci, Grand Pope, vous êtes super ! »

Sur ces mots, Milo sauta directement de sa chaise et partit en courant vers la sortie, sans que celui-ci ne puisse le retenir.

« Merci beaucoup, Altesse ! Je vais chercher le dictionnaire ! Passez une bonne journée !

- Qu'Athéna te bénisse, Milo du Scorpion », prononça Shion, amusé, alors que ce dernier sortait en trombe de son bureau.


Camus était tranquillement en train de lire un livre sur son modeste lit, la peluche que lui avait donné le Scorpion sous le coude, lorsque des coups sonores résonnèrent à la porte de ses appartements. Il en sursauta. D'habitude, personne ne venait jamais au temple du Verseau. Que se passait-il ? Etaient-ils attaqués ?!

Le Verseau en titre referma rapidement le livre qu'il avait en main, et il courut jusqu'à la porte d'entrée de chez lui. Il se prépara mentalement, sur le chemin, à faire face à un flot de paroles qu'il ne saisirait pas. Il en était déjà fatigué d'avance.

La porte qu'il ouvrit lui révéla le visage lumineux de Milo, qui semblait déjà sautiller d'excitation rien qu'à l'idée de le voir.

« Milo, prononça Camus en le reconnaissant. Euh… Je veux dire, Milo du Scorpion. Qu'est-ce que tu fais là ? Le Sanctuaire est attaqué ? »

Milo se contenta de lui répondre d'abord par un grand éclat de rire.

« T'embarrasse pas des protocoles, s'exclama-t-il, riant toujours de bon cœur. Je suis ton ami ! On s'en fout des titres de chevalier, Camus ! Et regarde ! Regarde ce que j'ai apporté ! »

Le grec, très fier de lui, avait en main un ouvrage très lourd. Il le brandit immédiatement devant le nez de Camus pour qu'il puisse en voir le titre.

« Dictionnaire… Français-Grec, lut le Verseau à voix haute.

- Oui ! S'écria Milo en français. Comme ça, tu vas pouvoir me comprendre, et moi aussi ! »

Camus écarquilla les yeux.

« Tu… Tu es allé jusque dans la bibliothèque… Chercher ça… Pour qu'on se comprenne ? » S'enquit le petit Verseau, visiblement déstabilisé. Il ne s'était absolument pas attendu à ce que le jeune grec s'intéresse à ce point à lui pour faire cette démarche. Cela le troublait immensément. Personne au Sanctuaire ne lui avait jamais témoigné le moindre intérêt. Et il rencontrait d'un coup le Scorpion, qui sans explications, lui ramenait de quoi communiquer avec lui ?

S'il ne comprenait pas l'acharnement de son interlocuteur, il en était en revanche très touché.

« Merci, Milo, prononça-t-il en grec.

- Ben, c'est normal ! Fit celui-ci avec un sourire radieux. Bon, j'ai mis beaucoup trop de temps à le trouver, ce truc. Elles sont immenses, les étagères de la bibliothèque ! Y'a tout plein de machins pas intéressants. Mais heureusement, il y avait ce livre ! Et maintenant, on va pouvoir se parler comme des amis, pas vrai ? »

Camus le regarda simplement. Il n'avait évidemment pas compris le baratin de Milo, mais cela, il devait bien avouer qu'il commençait à s'y faire. C'était une évidence. Le petit grec était bavard. Enfin, cela compenserait avec lui-même, se dit-il.

« Entre, lui proposa le Verseau en ouvrant davantage sa porte. C'est très gentil à toi d'avoir fait ça. Tu sais, tu n'étais pas obligé…

- Je peux entrer ?! S'extasia Milo, ravi que Camus l'accueille. Trop génial ! »

Le petit Scorpion ne se le fit pas dire deux fois. A peine Camus se fut-il écarté du passage qu'il se rua à l'intérieur, tout content.

« Ouah ! C'est mieux que chez moi, commenta Milo, en voyant que la maison de Camus était tout de même mieux équipée que la sienne. Toi, t'as une vraie table ! C'est classe ! Et t'as un vrai lit ? »

Milo n'attendit même pas de réponse. Il fouilla tous les appartements du Verseau sans trop se gêner, sous l'air ébahi de celui-ci. Le Scorpion était-il en permanence une boule d'énergie, comme ça ? Comment faisait-il pour ne pas se fatiguer ?

Camus suivit Milo, qui avait couru comme une flèche à travers son temple. Il trouva le jeune grec assis sur son lit. Le français en avait en effet un de vrai, avec un vrai sommier et un vrai matelas. Enfin, quand il pensait assis… Milo était surtout en train de rebondir sur le matelas en question, riant aux éclats.

« T'as un vrai lit ! Comment tu dois trop bien dormir ! S'exclama-t-il. T'en as, de la chance. T'es là depuis longtemps, toi ? Moi, ça fait qu'une semaine, alors à côté de toi, j'ai rien du tout pour dormir la nuit !

- Doucement, Milo, tenta de le calmer Camus. Tu vas abîmer mon lit, à sauter dessus comme ça. »

Milo, qui n'avait évidemment rien compris, se contenta de lui faire un très grand sourire. Il cessa néanmoins son agitation pour s'affairer à autre chose. Il ouvrit immédiatement le dictionnaire qu'il avait amené, et il tapota sur le matelas à côté de lui.

« Eh, Camus ! Viens, assieds-toi ! Il faut que je te montre un mot important, lui annonça-t-il avec grand sérieux. Celui-là, je veux être sûr que tu le comprennes. »

Camus, qui avait saisi la gestuelle, s'assit à côté de Milo pendant ce que celui-ci avait ouvert le dictionnaire, et le feuilletait déjà avidement. Le français regarda son camarade chercher avec curiosité. Il se demandait ce que Milo voulait lui montrer.

« Voilà ! Là ! S'éclaira-t-il, en pointant du doigt un mot au milieu d'une page. Ce mot-là. »

Camus baissa le regard sur le terme que pointait Milo. Il y avait les signes en grec, et puis, à côté, en français, un mot simple. « Ami ».

« Camus, l'interpella doucement Milo. Tu comprends, maintenant ? Je suis ton ami. Ami… Toi, moi, amis. »

Camus le dévisagea, d'un air presque choqué. Milo… Lui disait qu'il voulait qu'ils soient amis ?

« Ami ? Répéta-t-il d'une voix tremblante, en pointant le mot du doigt. Grec… Ami ?

- Oui ! Confirma Milo avec un sourire rassurant. Grec, ami. Français ?

- Ami, prononça Camus doucement. En français… Ami. »

Milo élargit son sourire. Camus avait l'air… Très intimidé. Pourtant, il ne comprenait pas pourquoi. Il venait de lui dire qu'il était son ami !

« Ami, répéta-t-il en français, ravi d'avoir appris un aussi joli mot. Camus… Toi, moi, amis. Oui ?

- Oui, confirma timidement Camus en grec. Toi, moi, amis. Oui. »

Milo sautilla sur le matelas, comblé. Camus avait compris, et il voulait bien être son ami ! Voilà une journée qui s'annonçait bien !

Pourtant, il s'interrompit lorsqu'il vit les jolis yeux de Camus devenir tout humides. Il s'affola immédiatement. Pourquoi est-ce que son ami était tout triste ?!

Sans réfléchir, il alla immédiatement se saisir du lapin rouge, que Camus avait laissé sur son lit. Il lui mit d'autorité la peluche dans les mains, dans l'espoir qu'il le soit moins. Son lapin, c'était le meilleur. Avec, son ami irait mieux.

« Camus ! » L'appela-t-il, tout en recommençant à feuilleter fébrilement le dictionnaire. Il posa le doigt sur un premier mot. Le petit français le regarda faire. « Pourquoi », lut-il dans sa tête. Milo prononça le mot à voix haute en grec, puis, il tourna encore les pages, pour s'arrêter sur un deuxième mot. « Triste ».

« Je ne suis pas triste, mentit Camus faiblement, dans sa langue.

- Je ne sais pas ce que tu as dit, mais ça a l'air d'être un mensonge, commenta Milo en fronçant les sourcils. Toi, triste. Pourquoi ? Moi, ami. »

Camus serra un peu plus fort le lapin contre lui. Il ne devait pas montrer sa faiblesse. Mais malheureusement, c'était un peu tard. Milo avait vu.

Le français prit alors doucement le dictionnaire des mains du grec. Il en tourna les pages plus délicatement que son ami, néanmoins. Il pointa du doigt un premier mot.

« Seul, dit-il en français.

- Seul, répéta Milo en grec.

Camus hocha de la tête. Puis, il chercha un deuxième mot. Il le désigna à Milo, qui le prononça à voix haute pour lui. « Longtemps ».

« Milo, essaya-t-il de lui faire comprendre. Moi… Seul… Longtemps. Je n'ai jamais eu d'ami. Tu comprends ? Je ne sais même pas comment on en a. »

Milo se para d'une moue désolée. Il reprit le dictionnaire des mains de Camus. Il chercha ce qu'il voulait lui répondre, procédant de la même façon que Camus, qui lui répéta à voix haute, en français, les mots qu'il lui désignait.

« Camus… Moi, apprendre français. Toi, plus seul. Plus triste. Toi, moi, amis, toujours. Oui ? »

Camus hocha timidement de la tête.

« Oui, prononça-t-il simplement en grec. Merci, Milo. »

Milo se contenta de lui faire un très joli sourire, en le regardant de ses iris bleu ciel. Puis, doucement, pour ne pas brusquer son ami, le Scorpion s'approcha du Verseau. Et, puisque le petit français n'esquissa pas un geste pour se dérober, le grec le prit tranquillement dans ses bras. Il sentit vite le pouls accéléré de l'autre enfant contre lui, qui ne lui rendit pas tout de suite l'étreinte, déstabilisé.

« Camus… N'aie pas peur, chuchota-t-il. Maintenant, je suis ton ami. Moi, ami pour toi. Toujours. »

Camus ne répondit rien. Ses bras s'apposèrent simplement dans le dos du grec. De son nouvel ami… Pour toujours.


Le temple du Verseau était vide. Du moins, tout aussi vide que l'âme en peine qui avait décidé de venir le visiter au beau milieu de la nuit.

Milo du Scorpion.

Le Verseau avait disparu il y avait désormais un mois. Disparu avec l'entrain et la fougue du Scorpion, qui n'avait pas réussi à revenir en ce lieu depuis que son propriétaire en était parti. Définitivement, et éternellement, sous une couche abondante de glace.

Le temple n'avait pas changé. Athéna avait décidé de le laisser tel quel. De toute manière, le Scorpion se serait opposé farouchement à ce qu'on en touche le moindre grain de poussière. Pour lui, il n'y avait qu'un seul chevalier d'or du Verseau. Il ne pourrait jamais y en avoir qu'un seul. Hyôga, tout meurtrier qu'il soit, n'égalerait ni sa puissance, ni sa prestance… Ni… Ni l'homme formidable qu'il avait été.

Rien ni personne ne saurait jamais remplacer le Verseau. Son français.

Milo avait même tenté d'éviter l'édifice du regard, plus haut dans la montagne, durant les dernières semaines. La disparition de Camus... Il ne pouvait pas gérer. Il ne pouvait plus regarder son temple sans avoir envie de se répandre en larmes. Mais cette nuit-là, une force mystérieuse l'avait attiré là-bas. Sans qu'il ne comprenne vraiment lui-même. Il avait l'impression que c'était le moment. Pourquoi ? Pour rien.

Il n'y avait jamais eu d'explications rationnelles sur ce qu'il avait pu ressentir pour le Verseau, de toute manière. Leur lien… Ne s'embarrassait pas d'explications. Il était. C'était tout. Et dorénavant, il n'était plus. Celui-ci s'était brisé avec la vie de Camus. Et le cœur de Milo.

Milo erra sans trop de but à l'intérieur du temple du Verseau, slalomant entre les meubles, dont il connaissait l'emplacement exact sans même avoir à les regarder. Ses pas le menèrent facilement, hagard, jusqu'à la chambre vide du Verseau. Il le revoyait, là, en train de lire… Avec une grâce qui s'ignorait, sur son lit. Le gronder pour son intrusion sans même s'annoncer. Le réprimander pour ses manières de rustre et de sans-gêne sans pour autant en penser un seul mot. Le toiser de son beau regard arctique.

« Arrête de m'engueuler, Camus, marmonna Milo en français. Je sais bien que je ne dérange pas. »

Du reste… Pourrait-il seulement le déranger, désormais ?

Milo s'assit sur le lit légèrement poussiéreux de n'avoir pas été occupé pendant plusieurs semaines. Il poussa un profond soupir, dépité.

« Je ne sais même pas ce que je fais là, Camus, déclara-t-il, seul entre les murs de sa chambre. Personne d'autre que toi n'a sa place dans ce temple. Je suis juste un intrus. Comme celui qui viendra prendre ton armure un jour. C'est gentil de m'avoir laissé t'envahir autant. Même alors que tu n'es plus là, je t'envahis. »

Milo se laissa tomber en arrière sur le matelas. Il regarda simplement le plafond, l'air absent.

« Tu sais, t'es injuste de me laisser comme ça. Tu pars, mais moi… Je reste là, avec tous nos souvenirs. Et je ne sais pas quoi en faire. Je n'ai plus personne avec qui les partager. Parce que ce sont les tiens. Ils ne concernent personne d'autre. »

Le Scorpion s'interrompit. Il poussa un soupir profond.

« A commencer par ta langue. Tu sais ce qui est le plus absurde ? C'est que maintenant, je sais la parler parfaitement. Je sais parler français, continua-t-il dans la langue de Camus. J'ai appris ta langue… Parce que j'ai toujours voulu te comprendre. Et j'ai toujours voulu que tu me parles. Tel que tu étais. Pour que tu n'aies jamais à te demander derrière quels mots tu devais te cacher pour me parler à moi. T'avais juste à parler français pour moi, et moi, je t'écoutais. Mais tu ne parleras plus, maintenant, hein ? Et je ne pourrai plus t'écouter. Tu me laisses avec ton silence. »

Milo se mit à rire mélancoliquement.

« C'est idiot, maintenant, continua-t-il. J'ai appris le français pour toi. Au Sanctuaire, tu étais le seul à parler cette langue. Tu ne la parlais avec personne d'autre que moi. Et moi, je ne la parlais avec personne d'autre que toi. C'était notre code secret. Et maintenant que tu n'es plus là, je sais parler une langue qui ne profite plus à personne. »

Le chevalier s'interrompit. Il passa distraitement les mains sur les couvertures sous lui. Pour tâter leur texture qu'il connaissait si bien. Maigre consolation que le toucher de ces tissus, quand il avait connu les cheveux souples et doux de Camus. Sa peau délicate et soyeuse. La fraîcheur de son cosmos.

« Toi qui aimes les comparaisons imagées… Apprendre une langue que personne ne sait parler… C'est aussi bête que de s'entraîner à obtenir une armure, si on n'a aucune guerre à combattre derrière. Même si… Je crois que j'accueillerai la prochaine… Avec soulagement. Je t'ai perdu toi… Je n'ai plus rien à perdre, maintenant. Même pas la guerre. »

Milo se déporta plus loin sur le lit. Il se hissa piteusement dessus, et il enfouit la tête dans les oreillers qui s'y trouvaient. Il respira profondément dedans, tentant de calmer la détresse affreuse qu'il ressentait. Il savait que cela serait dur de revenir ici, seul. Mais il ne s'était pas attendu à ce que ce soit aussi douloureux. Il avait l'impression d'avoir mal de partout. Que son corps n'était même pas assez grand pour contenir sa peine.

« Ils sentent presque plus ton odeur… Tes oreillers, prononça-t-il d'une voix brisée. Camus… Elle s'efface. Je ne veux pas que tu t'effaces. Tu ne peux pas. Tu ne peux pas être parti. Je ne veux pas que tu t'en ailles. Je ne suis rien sans toi. »

Milo, désespéré, enfouit davantage la tête dans le coussin qu'il tenait. Il laissa vagabonder ses doigts dessous, pour l'agripper compulsivement. Jusqu'à ce que ceux-ci tombent sur un truc mou, coincé dans la literie. Qu'est-ce que c'était ?

Milo attrapa l'objet doucement entre ses mains, et il le tira de sous les oreillers de Camus. Il se redressa pour mieux l'observer.

Une peluche. Un lapin rouge qu'un enfant enthousiaste avait offert à un autre, timide, en gage d'amitié. Camus l'avait gardé. Précieusement. Malgré tous ses préceptes. Malgré tous ses « un chevalier ne doit pas se laisser aller à ses émotions ». Il l'avait caché au fin fond de son lit.

Milo serra la peluche contre son cœur, et il se mit à pleurer.


« Eh, Camus. Regarde ce que j'ai retrouvé, sur mes étagères. »

Camus leva la tête du bouquin qu'il lisait tranquillement. En ce début de soirée, il était étendu sur le lit du Scorpion pour le consulter. Milo devait sans doute venir de rentrer de ses activités quotidiennes. Depuis qu'Athéna les avait ressuscités, les chevaliers d'or s'attelaient à diverses tâches de reconstruction et d'entraînement de nouvelles recrues au cosmos… Et le Scorpion s'était porté volontaire pour diriger le deuxième exercice. Il disait que rester avec les apprentis, ça canalisait son énergie. Le Verseau, quant à lui, s'occupait d'activités plus intellectuelles. Il faisait parfois un peu d'enseignement théorique aux apprentis (et il avait la joie de croiser Milo lorsqu'il le faisait), ou alors, il aidait à gérer certains impératifs administratifs quand le Grand Pope était débordé. Souvent, Camus finissait plus tôt que Milo. Il rentrait alors chez eux, au Temple du Scorpion, et il attendait son amant avec un bon livre. Athéna, dans sa bonté, l'avait autorisé à habiter là-bas quasiment à plein temps.

« Tu reviens à peine d'entraînement, et tout ce que tu trouves à faire, c'est fouiller dans les étagères ? L'interrogea Camus, d'un air circonspect. Et ça, au lieu d'interrompre immédiatement ma lecture ? Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait de Milo ? Lui, il serait venu me déranger directement. C'est louche.

- Et qu'est-ce que tu crois que je suis en train de faire ? S'amusa Milo en s'approchant de lui. C'est juste que cette fois, j'ai trouvé un prétexte pour t'embêter, c'est tout.

- Tu t'embarrasses de ce genre de subtilités, toi ? Ce n'est vraiment pas ton genre, lui asséna le Verseau.

- C'est pour voir comment tu réagis quand je le fais, répliqua le Scorpion. Tiens, regarde. »

Milo lui tendit simplement un ouvrage lourd et usé, qu'il avait probablement ramené du salon. Il s'assit ensuite tranquillement aux côtés de Camus sur le matelas.

« Dictionnaire français-grec, lut le Verseau avec un sourire. Il est en moins bon état que lorsque tu l'as emprunté pour la première fois, c'est le moins qu'on puisse dire.

- Au moins, il a servi à quelqu'un, lui sourit Milo. Et il a bien servi. Tu sais que c'est avec ça que j'ai tout appris ?

- Ce n'est pas avec moi ? L'interrogea Camus en haussant les sourcils.

- Si. Avec toi aussi. Mais toi, tu apprenais le grec en parallèle, alors… Je m'en suis beaucoup servi pour décoder ton livre. Tu sais, le premier que tu m'as donné quand on s'est rencontrés. Grâce à lui et à ce dico… Et à tous les autres livres que je t'ai piqués… J'ai appris à le parler parfaitement, ton fichu français.

- Parfaitement, parfaitement… Minimisa le Verseau. C'est toi qui le dis, ça, parfaitement.

- Quoi ? Tu trouves que je le parle mal ? S'étonna le Scorpion.

- On parle rarement parfaitement une langue, Milo. Tu sais, moi-même, je ne crois maîtriser totalement aucune des langues que je parle.

- Ouais, à ce compte-là, personne ne sait rien parler du tout, commenta Milo.

- C'est une théorie intéressante. »

Milo secoua la tête avec un ricanement.

« Tu pinailles, quand même, mon petit français, le taquina-t-il dans sa langue. T'es pas satisfait de moi ?

- Si, Milo, le contredit Camus. Tu as été généreux d'apprendre une langue qui ne te servirait qu'avec moi. Tu n'étais pas obligé.

- Je n'étais pas obligé de t'aimer non plus, à ce que je sache. Et pourtant, je l'ai fait. Et je le fais toujours.

- Je sais. »

Le Scorpion passa un bras dans le dos de Camus, et il l'attira contre lui. Sa main resta fermement ancrée contre sa taille, et y fit une caresse douce au passage. Le français en profita pour déposer la tête contre l'épaule bien taillée du grec. Milo fit un simple sourire.

« Je me posais une question, Camus… C'est pour ça que je t'ai montré le dico… Maintenant que tu parles autant de langues… Est-ce qu'il y en a une qui a ta préférence ? »

Camus réprima un sourire.

« Je ne parle pas tant de langues que cela, se défendit-il.

- Tu ne parles pas beaucoup de langues, toi ? Releva Milo en haussant un sourcil. Laisse-moi rire.

- Tu te passes aisément de mon autorisation pour ça, répliqua distraitement Camus.

- Y'en a au moins trois que tu parles parfaitement, reprit le Scorpion avec grand sérieux. Français, russe, grec… Puis, t'as quand même des bases assez solides en anglais, et en japonais, avec ton canard d'ancien disciple. Et je suis sûr que tu connais des rudiments dans encore plein d'autres langues. J'ai raison ou j'ai tort ?

- Tu as sans doute raison, admit-il. Mais tu sais, je n'emploie que rarement l'anglais et le japonais.

- Ça ne change rien à ma question. C'est laquelle, que tu préfères parler, de langue ? »

Camus garda le silence quelques instants, songeur.

« Toutes les langues ont leur charme, je trouve, lui annonça-t-il. Il m'est difficile d'en choisir une seule.

- Mais ?

- Qui te dit qu'il y a un mais ?

- Je le sais, c'est tout. Alors ?

- Alors… Je pense avoir une préférence pour le français », lui avoua-t-il à voix basse.

Milo se fendit d'un sourire tendre.

« C'est parce que c'est ta langue natale ? L'interrogea-t-il, curieux.

- Non. C'est parce que c'est la seule langue que je ne parle qu'avec toi. »

Milo se mit à rire doucement, très touché. Le Verseau le faisait fondre. Il ne devrait pas avoir le droit de lui dire des choses pareilles. La prise de sa main sur la taille de Camus se raffermit un instant, pour le lui faire comprendre.

« Et toi, mon Milo ? Quelle langue préfères-tu ? S'enquit le français sans bouger de son épaule.

- Moi ? Ça ne compte pas. J'ai jamais été un as en langues.

- Depuis quand esquives-tu mes questions ?

- Je n'esquive pas. C'est juste que j'en connais moins que toi, des langues… Et je préfèrerai toujours la langue que tu préfèreras, mon Camus. Alors, je te dirai que c'est aussi le français, que je préfère parler. Et puis, ça me donnera raison m'être acharné autant.

- Et regarde comme tu as réussi.

- Oui. Tu es fier de moi ?

- La fierté n'a rien à voir là-dedans.

- T'es impressionné, alors ? Tu sais, le jour où je suis allé chercher ce dictionnaire… J'ai dit à Shion que je t'impressionnerais un jour, à parler aussi bien français.

- Tu as dit ça à Shion, toi ? S'amusa le Verseau. Vraiment ?

- Oui. Il me disait que ça ne servait à rien d'apprendre le français. Que tu allais finir par parler le grec.

- Dans l'absolu, il n'avait pas tort…

- Si. Il avait tort, le contredit Milo. Je n'ai pas appris le français pour que ça me serve à quelque chose. Je l'ai appris parce que je voulais qu'on soit amis. C'était ça qui était important. Je voulais te comprendre. Je m'en fiche bien, du pays dans lequel on habite. Moi, je me suis intéressé à toi, c'est tout. »

Entendant ces mots, le Verseau releva la tête de l'épaule de Milo. Une fois qu'il fut entièrement redressé, une main fine se déporta sur la joue du grec, et lui fit tourner la tête vers lui avec douceur, pour que leurs yeux se croisent. Camus s'avança, et embrassa la joue de son amant.

« Eh bien, dans ce cas, je suis impressionné, Milo, lui annonça Camus avec un sourire discret. Tu vois ? Tu as tenu tes engagements. »

Milo lui fit un sourire radieux. Voilà une chose qu'il était ravi d'avoir accomplie.

« Je ne les aurais brisés pour rien au monde. Je t'aime, Camus, prononça-t-il dans un français impeccable.

- Je sais. Je t'aime aussi, Milo, répondit Camus dans un murmure. Quelle que soit la langue. »

Milo laissa échapper un petit rire, heureux d'avoir entendu Camus lui dire une telle chose. Alors, d'autorité, il attrapa la nuque du Verseau et le rapprocha de lui, pour l'attirer dans un baiser langoureux.

Le Scorpion aimait bien parler français, certes… Et il aimerait ça le restant de ses jours… Sans aucun doute. Mais il avait, il fallait se l'avouer, une nette préférence à occuper sa langue à embrasser son français. S'embrasser, au moins, c'était un langage qui n'appartenait qu'à eux.

Langage qu'il adorait, quand c'était pour le parler avec Camus. C'était même, sans doute… Le meilleur de tous.