II : Doutes

Le réfectoire du Normandy et les quartiers alloués à l'équipage, des chambres jusqu'aux baies d'observation, étaient réquisitionnés pour accueillir les blessés désormais. Il avait fallu leur faire quitter l'infirmerie, qui de toute façon était devenue bien trop étroite pour entasser tout le monde. En plus d'isoler Tali, cela permettait de créer plus de places allongées et de circuler dans de meilleures conditions. Les lits étaient tous occupés, et même le canapé et les fauteuils du salon de la baie d'observation avaient été mis à contribution. Toutefois, le gain d'espace n'atténuait en rien l'urgence de la situation...

Les soldats encore valides et ceux de l'équipage qui le pouvaient également assistaient Chakwas au mieux. On les voyait déambuler à toute allure mais de façon maladroite dans les allées de fortune, médicaments, compresses et médi-gel à la main. Il fallait trop souvent enjamber des corps meurtris et du matériel, le tout dans une ambiance presque aussi chaotique que celle qui régnait sur Terre. On ne s'entendait plus parler au milieu des cris de douleur, des râles de souffrance et des geignements. Une forte odeur de sang emplissait désormais l'air ambiant, dépassant le cadre de l'infirmerie et s'accrochant aux narines de l'équipage.

Samantha Traynor avait eu des hauts le coeur à plusieurs reprises. Sa fonction au sein du vaisseau n'impliquait pas l'assistance médicale, plan sur lequel elle avait bien des lacunes. Malgré ses faibles capacités en la matière, la jeune femme s'attelait tout de même à la tâche du mieux possible, se contentant parfois juste de faire preuve d'empathie auprès des blessés. Seulement, la vue du sang qui coulait avant l'application de médi-gel ainsi que les plaies sales et profondes ne manquaient pas de provoquer chez elle quelques grimaces involontaires, qu'elle tentait de réfréner. Après tout, elle n'avait pas à se plaindre ni à faire sa timorée : contrairement à pas mal de ses semblables, elle était en bonne forme. Pendant que les autres s'étaient fait massacrer sur le sol terrien, elle n'avait pas quitté l'espace sécuritaire du Normandy... Si on avait besoin de son aide pour administrer les premiers soins, elle se devait de répondre présente.

Pendant que Chakwas courait en tous sens, Traynor aperçut un homme à l'agonie, allongé à même le sol à côté des tables du réfectoire. Alors qu'il baignait dans son sang et semblait à l'article de la mort, se plaignant dans quelques murmures saccadés que sa blessure au ventre le terrassait, la jeune militaire s'approcha de lui à vive allure pour s'agenouiller à son chevet.

- Restez avec moi, lui ordonna-t-elle tout en lui saisissant une main.

Cette dernière, repeinte de liquide rouge dégoulinant, lui serra la sienne d'une force insoupçonnée.

- On va... On va vous stabiliser, d'accord ? Tenez bon... Je n'ai plus de médi-gel sur moi mais...

Samantha tourna la tête, cherchant le docteur dont elle n'arrivait pas à saisir la position. Elle tenta de l'appeler mais ses cris furent emportés dans le brouhaha environnant... Des regards rapides à droite et à gauche lui firent prendre conscience de la situation épouvantable dans laquelle tous se trouvaient : c'était la pagaille. On pouvait clairement deviner, juste en observant la foule alentour, que les blessures étaient loin de n'être que physiques.

Sur les visages amochés, attristés et salis, toute étincelle d'espoir semblait s'être volatilisée. Les mines renfrognées qui ne se déformaient pas sous les maux infligés au corps paraissaient anéanties. Le moral était catastrophique, et ce pour deux raisons majeures.

Tout le monde était conscient que l'assaut sur Terre avait été un échec cuisant. Les troupes savaient bien ce dans quoi elles s'étaient embarquées, après tout, mais jusqu'à présent, on leur avait toujours laissé entendre que la victoire demeurait possible... Que c'était en ce jour crucial que se jouerait le destin de la Voie lactée... Ils y croyaient, car c'était là leur salut... Et ils avaient échoué.

Ils avaient échoué et perdu la figure la plus emblématique de la guerre, celle qui avait suscité tout cet élan de motivation et rallié les différents peuples sous une seule et même bannière.

Shepard manquait à l'appel, et son absence se faisait cruellement ressentir.

- Le... Le commandant... tenta de questionner l'homme auprès de Traynor.

Dans le but de se faire écouter et d'attirer son attention, il s'était davantage agrippé à la main de la jeune femme, sur laquelle il apposait toujours davantage de sang.

- Où est...

Il ne put achever sa phrase, pris d'une violente quinte de toux qui le faisait souffrir, crachant tripes et boyaux. Traynor hésita. Après tout, elle-même ne savait pas ce qu'était devenue Shepard. Elle n'avait qu'entendu les différentes communications la concernant et reçu les rapports à son sujet.

- Je l'ai vue... Courir... continua difficilement le soldat. Le faisceau, et puis... Plus rien.

Ses yeux désespérés semblaient fixer ceux de Samantha dans l'attente d'une réponse, mais elle fut incapable de lui apporter satisfaction. L'embarras la gagna. Même en tant que membre important au sein de l'équipage, elle n'était au courant de rien. Personne ne l'était, mais les hypothèses allaient bon train et le nom du commandant était accroché à toutes les bouches, murmuré à tous les étages du Normandy... Pourtant, au sein du vaisseau et partout ailleurs, on considérait que Jane Shepard ne faisait plus partie de ce monde. L'Augure lui avait tiré dessus...

L'homme gémit, et de son bras libre il vint appuyer sur la plaie qui lui barrait l'abdomen. Suite à son geste, un flot d'hémoglobine se déversa, imbibant ses vêtements et barbouillant ceux de Traynor. Il n'avait reçu qu'une faible dose de médi-gel visant à le soulager brièvement en attendant le deuxième passage du médecin, et visiblement, c'était très insuffisant. L'hémorragie reprenait abondamment, et bientôt le militaire viendrait augmenter le compte des victimes déjà nombreuses des Moissonneurs...

Samantha en était persuadée, il allait mourir. Il allait mourir sous ses yeux sans qu'elle ne puisse rien faire pour le soulager. Elle n'avait pas l'habitude de voir les gens trépasser, et encore moins lorsqu'elle leur tenait compagnie. La panique s'empara d'elle tandis qu'elle tentait de le maintenir éveillé. Que pouvait-elle bien faire de plus ? Elle n'avait plus de médi-gel, avait déjà appelé à l'aide et essayait tant bien que mal de maintenir un point de pression sur la plaie qui saignait... Si Shepard avait été là, elle lui aurait donné des ordres lui indiquant la marche à suivre. Elle aurait sans doute su, elle, comment accompagner le soldat aux portes de la mort... Elle aurait pu le calmer, lui disant qu'il avait bien accompli son devoir et qu'il pouvait partir en paix, trouver un repos bien mérité... Mais non. Le commandant n'était pas là et le Normandy ressemblait actuellement à une vaste fourmilière, dans laquelle on aurait mis un coup de pied et tué la reine.

- Hé ! Hé ! Tenez bon ! s'exclama Traynor tout en secouant légèrement son interlocuteur alors que de l'eau venait embuer ses yeux. Vous ne pouvez pas lâcher, d'accord ? Restez avec moi, ça va bien se passer...

Comme si quelque divinité avait eu pitié d'elle et avait daigné exaucer ses prières, James Vega accourut à son secours. Le pauvre avait encore la vue qui lui jouait encore des tours... Par moments de violentes douleurs venaient pulser dans son crâne et envoyer le décor autour de lui tournicoter, mais James était un homme brave. Il estimait son état bien moins préoccupant que celui de bon nombre de personnes ici présentes, et il souhaitait se rendre utile. Alors qu'il terminait de déplacer du matériel, il avait aperçu, non loin de sa position, Traynor qui appelait à l'aide, complètement désemparée.

Vega s'agenouilla à son tour auprès du blessé. Il demanda à Samantha d'écarter sa main qui compressait la plaie par dessus celle du soldat, puis il exécuta aussitôt les gestes de secours qu'il avait appris à effectuer, appliquant le gel en grande plâtrée. Seulement, il arrivait trop tard. Même la quantité importante de médi-gel ne parvenait pas à stopper l'écoulement de sang, qui devenait bien trop abondant. Malgré les protestations de Traynor, qui secouait davantage le bras du militaire qu'elle maintenait, ce dernier finit par expulser un dernier râle et basculer lentement la tête vers l'arrière, ses muscles se relâchant... Après quelques secondes passées la tête baissée, James posa ses doigts ensanglantés sur le visage de l'Humain et lui clôt doucement les paupières.

- C'est fini, annonça-t-il à Samantha, tandis que cette dernière faisait tout son possible pour ne pas laisser s'échapper une larme. Vous devriez peut-être plutôt filer un coup de main auprès de gens moins... Enfin...

Les mots maladroits de James froissèrent presque la jeune femme. Pourtant, elle le savait, il n'avait pas tort et ne disait pas cela à mal. Se rendant compte de sa rudesse, il se radoucit et lui adressa un léger sourire.

- Ça va aller Traynor ?

- Oui... Oui bien sûr, acquiesça cette dernière, pourtant peu sûre d'elle.

- Bien, termina Vega tout en se relevant, suite à quoi il massa sa blessure au cou, encore douloureuse malgré la prise en charge.

Quelques secondes après, il s'était envolé vers d'autres camarades en difficulté. Samantha se laissa lourdement choir sur les fesses : elle avait besoin de prendre quelques minutes pour se remettre de ses émotions (encore fallait-il y parvenir). Elle inspira grandement, tout en tentant de faire abstraction du chaos ambiant et de l'odeur nauséabonde du sang coagulé qui souillait ses vêtements.

«Ok Sam, calme-toi... T'as entendu James, n'est-ce pas ? Ça va aller... Tu peux être utile ailleurs.»

Traynor promena son regard aux alentours, recherchant quelque personne en détresse qu'elle pourrait au moins apaiser, à défaut de garder en vie... Ses yeux finirent par se poser sur Liara, prostrée contre le mur devant les portes qui menaient à son bureau.

L'Asari, toujours en état de choc, était recroquevillée sur elle-même : ses bras s'enroulaient autour de ses genoux, ramenés contre sa poitrine et sur lesquels elle appuyait le menton. Sa tenue tout comme son visage étaient mouchetés de sang pourpre lui appartenant, tandis que divers petits pansements ornaient sa tête par endroits. Elle semblait insensible à tout ce qu'il se passait autour d'elle et ne remuait pas le moindre cil. Les allées et venues de l'équipage et des rescapés à l'intérieur du Normandy ne provoquaient chez elle aucune réaction, et ce même lorsqu'on manqua de peu de la bousculer. Son attention avait l'air perdue dans les confins de l'Abysse tant elle demeurait imperturbable, et Samantha en eut froid dans le dos. Seules ses paupières daignaient bouger en de très rares occasions, lui donnant un air quasi robotique... Aucune larme ne s'enfuyait de ses yeux bleus, qui fixaient inlassablement le sol. Certes, les blessures physiques du docteur T'Soni étaient à présent stabilisées... Sous ses vêtements tâchés, d'autres bandages venaient d'ailleurs enserrer sa peau colorée. En revanche, son air complètement amorphe restait préoccupant. Nul doute qu'il faudrait se pencher sur son cas après avoir secouru tous les blessés...

Bien que Samantha se doutait fortement des raisons qui avaient poussé l'Asari au mutisme, elle n'était pas sûre de pouvoir se rendre utile d'une quelconque manière... Peut-être était-ce même indécent de venir entamer avec elle quelconque discussion concernant leur chef disparue.

Ayant déjà bien du mal à admettre elle-même la mort de Shepard, Traynor n'osa pas imaginer le cauchemar dans lequel devait être plongée Liara...

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L'infirmerie ressemblait à une chambre d'hôpital aseptisée. Cette vaste pièce avait été totalement vidée de ses occupants dans l'unique but de pouvoir y installer Tali. Juste après en être sortie, le docteur Chakwas avait lancé une procédure de stérilisation des lieux afin d'isoler la jeune femme dans un environnement sain pour son organisme. Le médecin avait fait ce qu'elle avait pu, administré les composants chimiques qui permettraient de leur faire gagner du temps avant que les infections ne réduisent à néant les chances de survie de sa patiente... Maintenant, il n'y avait plus qu'à espérer.

Malgré ses blessures et les microbes qui s'en prenaient à elle, la Quarienne avait toujours l'air à peu près consciente. De légers sursauts venaient de temps en temps faire tressaillir son corps meurtri, lui occasionnant des geignements plaintifs qui montraient que même les médicaments n'arrivaient pas à éradiquer la douleur. Des quintes de toux de plus en plus violentes lui faisaient cracher ses poumons tandis que la fièvre s'emparait lentement d'elle : on pouvait le voir aux gouttes de buée qui perlaient à l'intérieur de son casque fissuré...

L'attaque avait été violente, et malheureusement, Tali s'était trouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Un tir de l'Augure sur un véhicule du groupe Marteau avait fait exploser ce dernier, projetant au passage des monticules de débris tranchants et de terre souillée qui avaient tranché combinaison et peau de la jeune femme. Garrus avait accouru pour lui porter secours sitôt qu'il l'avait vue vautrée sur le sol, et fort heureusement, quelques minutes après, Shepard leur avait demandé de partir. Le Turien avait alors pris la jeune femme dans ses bras pour la ramener en direction du Normandy au plus vite, sans quoi il n'y avait que peu d'espoir de la garder en vie. Son sang s'était rapidement mêlé aux saletés de toutes sortes, et son masque lézardé ne laissait rien présager de bon... Respirer l'air ambiant sans le moindre filtre lui faisait grandement risquer les complications pulmonaires, qui s'installaient déjà probablement au vue de sa toux.

Garrus et Ashley étaient tous deux postés devant une des vitres qui bordaient l'infirmerie. La petite foule aux alentours ayant à présent été traitée au mieux, les deux compères prirent le temps de s'enquérir de l'état préoccupant de la Quarienne. Lorsque le Turien avait terminé les tâches qu'il lui était possible d'exécuter pour soulager le docteur Chakwas, il était aussitôt venu observer Tali, l'inquiétude se lisant sur les traits perçants de son visage balafré. Shepard était la seule de leur équipe à n'avoir pu échapper à la mort... Garrus se refusait de perdre une personne supplémentaire. Il fallait qu'elle vive...

Quand le docteur passa non loin d'eux, Ashley l'interpella, l'obligeant à faire un détour parmi ses patients pour pouvoir la rejoindre.

- Elle va s'en tirer ?

L'Humaine ne passa pas par quatre chemins pour obtenir l'information qu'elle désirait. Le médecin hocha la tête de côté, peu sûre de sa réponse, et ses lèvres s'étirèrent dans une moue traduisant son scepticisme.

- Difficile à dire, hésita-t-elle. Nous avons fait au plus vite pour la mettre dans un environnement stérile et lui administrer des antibiotiques, mais ses blessures sont multiples et sévères.

Garrus serra les dents et grogna, peu satisfait de la tournure que prenaient les choses.

- On a ce qu'il faut pour elle ? demanda-t-il, soucieux. Enfin... Je veux dire... Il n'y a plus qu'à attendre, c'est ça ?

- Je... J'ai bien peur que ce soit insuffisant, regretta Chakwas dont les épaules tombèrent presque de découragement. Clairement, le protocole que j'ai mené permet de lui éviter la surinfection et de tenir plus longtemps, mais à terme... Il faut rapidement lui trouver des traitements plus adéquats à sa physionomie. Et si elle s'en sort, il va aussi falloir lui réparer sa combinaison, sans quoi tout ceci n'aura pas servi à grand chose... Si nous ne trouvons pas une zone sûre où atterrir pour lui prodiguer davantage de soins, nous allons indéniablement la perdre.

L'abattement pouvait clairement se lire sur le visage de Garrus, qui ne quittait pas Tali des yeux, tandis qu'Ashley tentait de rester plus pragmatique dans ses réflexions. Bien qu'habituée à perdre du monde autour d'elle, Williams ne souhaitait pas non plus voir ses camarades alourdir le bilan déjà catastrophique des victimes.

Avant que l'un des deux n'ait eu le temps de répondre quoi que ce soit, le docteur poursuivit ses explications.

- Et puis... Tali n'est pas la seule dont la situation est préoccupante. Sans compter tous les soldats que nous avons ramassés à la va-vite, d'autres membres de l'équipage auraient besoin de matériel plus sophistiqué pour se remettre complètement. Javik a perdu connaissance pendant plusieurs minutes et certaines de ses blessures demandent une évaluation plus poussée. Nos connaissances sur les Prothéens sont bien maigres, et à dire vrai il n'est pas en mesure de me renseigner suffisamment... Il... divague un peu suite à un traumatisme à la tête. Le lieutenant Cortez a également une plaie profonde et envahie de fragments de toutes sortes qui nécessiterait une opération d'urgence, et je m'inquiète pour le docteur T'Soni. Sans compter les... Les corps des morts à bord du vaisseau. J'en ai recensé quatre...

Ashley soupira. Comme si les problèmes n'étaient pas déjà assez nombreux... La jeune femme se frotta le front et réfléchit aux solutions qui s'offraient à eux : elles étaient peu nombreuses. Qu'aurait fait Shepard dans un instant pareil ?

- J'ai vidé l'infirmerie de fond en comble pour aider tout le monde, rajouta Chakwas, ce qui ne manqua pas de provoquer chez le lieutenant-commandant une grimace, signe de contrariété. Il ne reste que du matériel très basique, et pas en grande quantité.

Garrus détourna finalement son regard de la Quarienne mal en point, comme s'il venait juste de comprendre que le médecin parlait. Pourtant, il avait bien enregistré le moindre de ses mots, saisissant l'importance de la situation qui était la leur. Il n'attendit pas qu'Ashley daigne proposer quoi que ce soit : pour lui, le constat était gravissime et la suite des opérations plus qu'évidente.

Il fallait sauver les leurs coûte que coûte.

- Joker, IDA, quelles solutions nous reste-t-il en matière de... Planètes non envahies, disposant de ressources et de technologie évoluée ? Ah et... Au plus proche de notre position, évidemment...

La voix de Garrus parvint au timonier telle celle d'une divinité lui soufflant quelque miracle à l'oreille. Enfin, les choses allaient peut-être bouger... car le pilote était bien incapable de savoir dans quelle direction diriger le Normandy à l'heure actuelle. L'initiative que prenait le Turien lui semblait résolument salvatrice, pour le vaisseau tout comme ses passagers.

- Euh... répliqua aussitôt Joker. Il me semble pas qu'il y en ait des masses qui réunissent tous les critères mais... IDA ? Une idée ?

- Absolument, affirma l'IA tout en pianotant à une vitesse prodigieuse sur les hologrammes orangés face à elle. D'après mes estimations, il n'en reste qu'une. Il s'agit de Sur'Kesh. De la Bulle Locale pour nous rendre au Bassin d'Annos, cela ne nous fait qu'un relais à emprunter. C'est la seule planète en mesure de nous accueillir et de nous fournir ce dont nous avons besoin.

Devant l'infirmerie, après qu'IDA ait pris la parole et que Chakwas soit retournée à ses patients, Ashley se mâchonna la lèvre inférieure tout en levant les yeux au ciel. Elle espérait une issue moins... déplaisante. Non pas que la capitale galarienne l'importunait en quoi que ce soit, à vrai dire, mais elle était parfaitement au courant des déboires qu'avait eu le commandant du Normandy avec une de leurs Dalatraces. Les relations diplomatiques étaient devenues compliquées depuis que Shepard avait mis fin aux espoirs des Galariens de voir le génophage perpétrer... La Dalatrace représentante des siennes en visite sur le vaisseau avait fulminé, puis s'était retranchée sur sa planète en maudissant le nom du commandant.

- Vous êtes vraiment sûre que c'est la seule option ? interrogea Ashley qui se mordait les doigts à l'idée d'avoir à traiter avec la chef alien.

- Ash, depuis quand IDA est pas sûre de ce qu'elle annonce ? rétorqua Joker d'un ton sarcastique tout en pointant l'inutilité de la question.

- Oh... J'imagine que vous n'êtes pas tous au courant que le génophage a été guéri et que certains Galariens n'en sont pas ravis ? ironisa la jeune femme. Vous êtes certains que le fait de voir le Normandy débarquer et demander leur aide ravira la Dalatrace qui a eu affaire à Shepard ?

- On a pas le temps de parler diplomatie, trancha sèchement Garrus tout en indiquant d'un mouvement du bras Tali, puis les blessés entassés aux alentours. Vous avez vu l'état de l'équipage et de tous ceux qu'on a secourus en route ? L'urgence est d'abord de protéger les nôtres. Pour le moment, on a pas de cap, pas même de but. Le mieux qu'on puisse faire, ce serait d'abord d'aider ceux qui ont besoin de soins. Par la même occasion, il faudra bien qu'on se ravitaille et qu'on fasse quelque chose de ceux qui sont morts.

- Très bien, conclut Ashley.

L'Humaine devait se rendre à l'évidence : les relations diplomatiques n'étaient pas le principal souci qui pesait sur leurs épaules. La politique spatiale et les gouvernements importaient-ils vraiment maintenant que la galaxie faisait face à sa propre destruction ?

- Je vous suis. Mettons le cap sur le relais de la Nébuleuse de la Tête de Cheval puis sur Pranas. Nous verrons bien ce qu'il se passera une fois là-bas...

- Vous avez entendu Joker ? insista Garrus, qui se réjouissait de la décision prise.

Le Turien voulait agir, ne pas se morfondre de la situation et de l'échec... Pour ne pas sombrer à son tour dans la morosité, il lui fallait être en mouvement, trouver que faire et être l'un des acteurs des évènements à venir. Voir le Normandy errer sans fin dans le vide galactique le faisait souffrir tout autant que le reste de la journée qu'ils avaient vécue...

- Affirmatif ! s'écria le timonier qui entamait déjà les manœuvres, suivi de près par son acolyte artificielle. Cap sur le système Pranas, IDA, et... Mince alors ! On reçoit un appel de l'amiral Hackett. Il demande quelqu'un sur le champ en communication vidéo.

Ashley et Garrus se trouvèrent pantois l'espace de quelques secondes, comme s'ils s'attendaient à entendre Shepard répondre à l'affirmative... Seulement, ce fut le silence qui remplaça la voix du commandant, et l'amiral patientait.

- Vous devriez y aller, proposa le Turien qui s'adressait à Ashley. De par vos compétences et votre grade... ainsi que votre race, vous êtes la plus qualifiée pour prétendre à ce poste.

- Je...

Le lieutenant-commandant n'était guère sûre de vouloir assumer de telles responsabilités. Pourtant, elle devait se rendre à l'évidence : qui au sein du Normandy était mieux placé qu'elle pour répondre à Hackett ? La carrière d'Ashley avait tellement été semée d'embûches... Trop de fois on l'avait mise de côté pour l'innocente mais cruelle faute de porter le nom de "Williams", alors que ses résultats étaient exemplaires... Peut-être était-ce là l'occasion de prouver qu'elle avait les capacités requises pour tirer le Normandy et son équipage du bourbier dans lequel il se trouvait. Peut-être était-ce là sa chance de montrer qu'elle pouvait faire les choses correctement.

Quoi qu'il en soit, il n'y avait pas le temps pour de telles réflexions. L'amiral n'allait pas attendre une éternité, et il fallait bien quelqu'un pour lui faire face.

- Bien, lâcha Ashley en prenant une profonde inspiration. J'y vais, Joker.

La militaire fit un signe à Garrus, qui l'encouragea en retour d'un hochement de tête amical. Prenant congé du Turien, elle se rendit alors d'un pas décidé vers l'ascenseur, dans le but de se rendre en salle de communication.

Quand elle fut enfin devant le réceptacle holographique, Ashley serra brièvement la mâchoire avant de voir apparaître sous ses yeux une image bleutée et pleine de grain de l'amiral.

- Williams, commença celui-ci sans perdre de temps. Je suis ravi de voir que vous êtes en un seul morceau et apte à me répondre.

Hackett semblait avoir la mine grave, plus encore qu'à l'accoutumée. Les traits tirés du vieil homme laissaient deviner que la décision qu'il avait prise un peu auparavant le rongeait déjà à petit feu. En plus de l'échec de l'assaut sur Terre, de l'avancée des Moissonneurs et tout ce que cela impliquait, des milliers de vie avaient été perdues de par son seul et dernier ordre... Nul n'avait été épargné par les conséquences de cet assaut sur la planète d'origine des Humains, et leur poids semblait peser bien lourd sur les épaules de l'amiral. Malgré tout, l'homme se tenait toujours droit et fier, son grade et sa carrière lui imposant une certaine retenue qu'il n'était pas prêt de laisser tomber. Il restait l'un des chefs éminents de toutes les opérations menées dans cette bataille...

- Vous de même amiral, répliqua Ashley, dont les mains s'agrippaient à la barre métallique devant elle. Le Creuset et l'escorte n'étaient pas à l'abri des Moissonneurs...

- Bien plus que le Normandy, qui s'en est pourtant tiré sans le moindre heurt.

Le ton employé par le vieillard était amer, ses paroles transpiraient presque le reproche. La gorge du lieutenant-commandant se serrait, car la décision de Shepard puis d'IDA d'évacuer et de désobéir aux ordres était allée bien à l'encontre des injonctions de Hackett. Celui-ci s'adressait à elle de la même façon que si elle avait été l'instigatrice de ces actes... Elle n'eut pas le temps de répondre quoi que ce soit, l'homme prenant de nouveau la parole.

- Que s'est-il passé en bas ? questionna-t-il sévèrement. Pourquoi le Normandy a fait marche arrière aussi tôt, avant même que les grandes vagues de désertion n'aient lieu ?!

- Shepard a ordonné notre évacuation, expliqua simplement Ashley. Lors de l'assaut sur le faisceau, beaucoup de membres de l'équipage ont été grièvement blessés. Nous avons aussi secouru des soldats autour de nous pendant notre retraite. Ceux qui ont été touchés suite à l'attaque de l'Augure étaient condamnés à périr au sol et... Je pense que le commandant prévoyait que... Enfin... On ne saura jamais, amiral... Nous lui avons obéi. Quand vous avez donné l'ordre final d'avancer, IDA nous a empêchés de retourner sur les lieux. Elle... avait calculé les probabilités de réussite et...

- Vous rendez-vous compte que ce sont les actes d'insubordination comme celui-ci qui sont peut-être la raison de toute cette débâcle, Williams ?

La voix de l'amiral se faisait froide et accusatrice, mais dans le fond, Ashley se devait de lui donner raison. Qui sait ce qu'il se serait passé si tout le monde avait obéi, si des soldats avaient réussi à passer le faisceau et à atteindre les commandes de la Citadelle ?

- Oui, monsieur... répondit la jeune femme de façon professionnelle, gardant un aplomb incroyable.

- Je ne veux plus que vous remettiez mes ordres en question, est-ce bien clair ? Ni vous, ni l'intelligence artificielle de ce vaisseau.

- Oui, monsieur.

- Personne n'a reçu la moindre nouvelle de Shepard, continua Hackett. La dernière fois qu'elle a été aperçue, c'était juste avant que les bras de la Citadelle ne s'ouvrent. J'en ai conclu qu'elle avait réussi à passer... Puis plus rien. Je suppose que vous ne pouvez guère m'en dire plus ?

- C'est exact, affirma Ashley tout en se redressant davantage. On l'a perdue de vue à ce moment, et elle n'a plus jamais répondu. Les communications ont été examinées et il semble que nos derniers appels ne soient même pas parvenus jusqu'à elle... Nous avons donc pensé qu'elle...

Un silence embarrassant s'installa quelques secondes, qui parurent pourtant durer davantage de temps. Il restait difficile pour tout le monde d'admettre que le commandant Shepard n'était plus... Ce n'était pourtant pas la première fois. Seulement, désormais, il n'y aurait plus de Cerberus pouvant la ramener à la vie. Plus de corps à récupérer, plus rien à espérer. Il n'y avait pas de deuxième chance de résurrection pour Jane Shepard, et évoquer son nom provoquait un drôle de sentiment navré à ceux qui le faisaient.

- Vous êtes donc en charge du Normandy désormais, Williams, annonça lourdement Hackett, promouvant la jeune femme de façon officielle au travers de ses mots. Quelle est votre situation ?

Sous le coup de l'émotion, Ashley entrouvrit la bouche et mit un instant avant d'être en mesure de répondre.

- L'état à bord est préoccupant, expliqua-t-elle alors. Nous avons beaucoup de blessés graves et nous ne disposons plus du matériel adéquat pour venir en aide à tout le monde de façon convenable. Certains sont dans un état critique qui requiert une technologie plus avancée que celle dont nous disposons et... nous avons eu quelques pertes. Nous venions à l'instant de prendre la décision de nous rendre sur Sur'Kesh. Doit-on l'annuler ?

- Non. Vous avez bien fait. Dans l'immédiat vous êtes libre d'agir comme bon vous semble. Les scientifiques et les équipes qui ont travaillé sur le Creuset sont encore avec moi, ainsi que des vaisseaux de l'escorte et de la flotte qui ont pu s'en sortir indemnes. Je dois encore réussir à contacter la Terre, car nous sommes sans nouvelles de beaucoup des nôtres là-bas, mais il y reste encore du monde. La liaison avec Anderson a aussi été coupée et j'aimerais savoir ce qu'il s'est passé de son côté. En clair, nous disposons encore de quelques troupes que nous ne pouvons abandonner. L'Humanité est également coupée des autres races, conciliennes ou non, qui ont fini par déserter.

L'amiral soupira lourdement, repensant à tous ces rapports de plus en plus nombreux qui étaient venus annoncer les vagues de repli...

- Je vous recontacterai quand j'en saurai plus sur tout cela. D'ici là, occupez-vous de ceux que vous avez à bord. Si Sur'Kesh est le seul endroit qui vous est accessible dans l'immédiat, je vous fais confiance. Prenez garde toutefois, car les Galariens n'ont pas tous été de notre côté concernant le Creuset et la décision de Shepard liée au génophage.

- Oui monsieur, répliqua Ashley en saluant son supérieur hiérarchique.

- Hackett terminé.

L'image du vieil homme s'effaça aussi rapidement qu'elle était apparue, laissant seule une Ashley quelque peu déconcertée. Sa promotion était aussi brutale que la défaite de Londres, et à dire vrai, légèrement imposée. Toute sa vie, l'Humaine avait travaillé d'arrache-pied pour redorer le blason de sa famille et obtenir un poste à responsabilités. Elle était taillée pour ça, avait ça dans le sang.

En revanche, elle était parfaitement lucide au sujet de sa propre personne : jamais elle n'aurait l'aura nécessaire pour remplacer Shepard...