III : Répit

Joker adorait la secousse finale lors de la sortie d'un relais, comme le dernier sursaut d'une montagne russe. Une fois la brève saccade passée, les volets blindés du cockpit du Normandy s'ouvrirent pour laisser place à toute l'immensité spatiale dans son insondable silence et son vide intersidéral.

Cette fois-ci, en revanche, le vide semblait anormalement rempli.

Encore en train d'apprécier le petit moment de vibrations familières, Joker eut un hoquet de surprise face à la masse du transporteur elcor de gros tonnage que son propre vaisseau frôla de près. Le porte-conteneurs se trouvait juste devant le relais, et le pilote aurait dû se jeter sur les manettes si la manœuvre d'évitement n'avait pas déjà été amorcée une demi-seconde auparavant.

- Hé ! Mais qu'est-ce qu'il fait là celui-là ?! Il peut pas garer sa poubelle hors du chemin ?! hurla-t-il tandis que la silhouette massive passait hors de vue.

- Il ne s'agit pas d'un espace d'amarrage, le reprit mécaniquement sa copilote synthétique. Dire qu'il est en stationnement est donc erroné.

- Ouais ouais... Encore un qui a eu son brevet de pilote dans une pochette surprise. Merci pour l'évitement IDA.

- À votre service, Jeff. La collision aurait malheureusement été inévitable sans la modification de quelques paramètres...

- Bah tiens ! Comme si le vide était pas assez grand... ironisa le timonier, avant de regretter quelque peu ses paroles à la vue de la situation devant ses yeux.

Du relais cosmodésique jusqu'à la silhouette encore lointaine de la planète d'origine des Galariens, un long et large ruban clairsemé de vaisseaux s'étirait mollement, reliant les deux objets spatiaux sans discontinuer. En plus de tous ceux déjà présents, d'autres bâtiments de provenances et de tailles multiples continuaient d'affluer en continu. Parmi eux, Joker remarqua la signature de plusieurs vaisseaux militaires ayant participé à la bataille de Londres.

- Waouh, sacré embouteillage !

- La Citadelle constituait précédemment le lieu d'accueil le plus évident pour tous les réfugiés de la galaxie, analysa posément IDA sur son ton monocorde, ramenant un peu de sérieux parmi les comparaisons grossières de son acolyte. Maintenant qu'elle est tombée, les potentiels endroits sécuritaires sont rares. Sur'Kesh est probablement l'un des derniers d'entre eux.

- Comme si ça allait pas déjà être assez compliqué avec la Dalatrace... soupira le pilote.

- Qu'est-ce que c'est que ça ?! s'écria Ashley d'un ton semi-paniqué tout en déboulant à grandes enjambées dans la salle des commandes, Traynor et Garrus sur les talons.

- Des heures d'attente et d'emmerdes, répondit Joker d'un ton las, presque désespéré.

- On aurait dû s'y attendre, souleva Samantha.

- Mais on ne peut pas se permettre d'attendre, on a des gens qui meurent aux ponts du dessous ! Passez devant ! ordonna Garrus.

Le timonier s'exécuta, et bientôt la gracieuse frégate se mit à remonter la longue file de vaisseaux disparates de tous tonnages et de tous horizons. Des engins de plaisance aux cargos marchands, certains étaient dans un tel état de délabrement que l'on se demandait s'ils volaient encore ou s'ils se laissaient simplement dériver dans la bonne direction, cette dernière demeurant toujours clairement la même. Plus le Normandy se rapprochait de la planète, plus le trafic se densifiait, jusqu'à finir par s'immobiliser totalement, et pour cause : la flotte galarienne, celles revenues de la Terre ainsi que celles n'étant pas intervenues dans la guerre leur faisaient barrage au dessus de l'atmosphère, toutes armes dehors.

Les réseaux de communication étaient saturés de demandes implorant le laissez-passer, marchandant, séduisant, suppliant, menaçant même dans le but d'obtenir l'asile. Les réponses obtenues n'étaient que des canons armés et braqués prêts à tirer sur les contrevenants. Les écrans indiquaient que les défenses orbitales étaient également en alerte et d'où que l'on arrive, Sur'Kesh ressemblait à un porc-épic ramassé en boule et assailli de nuées d'insectes suppliant de se mettre à l'abri dans ses piquants. Les astres étaient loin d'être les seuls à consteller le vide spatial...

- Établissez une liaison directe sécurisée avec le sol, code prioritaire, ordonna Ashley, les doigts crispés sur le dossier du siège de Joker.

- C'est fait, lui indiqua ce dernier. Communication établie avec le poste de contrôle aérien du système Pranas. Ici le Normandy SR-2, vous nous recevez ?

- Nous vous recevons Normandy, répondit une voix aux intonations typiquement galariennes, rapide et posée.

- Nous demandons l'autorisation d'atterrir, si possible en espace médicalisé, sollicita le lieutenant-commandant Williams.

- Négatif, vous n'êtes pas autorisé à pénétrer l'atmosphère de Sur'Kesh, terminé.

La réponse fut vive, tranchante et immédiate, à tel point que quelques secondes d'hébétement s'abattirent sur l'habitacle du pilote. Certes, personne ici ne s'était attendu à recevoir bon accueil de la part des Galariens, mais de là à se faire ainsi violemment claquer la porte au nez...

- Normandy au poste de contrôle, tenta de nouveau Ashley. Il s'agit d'une situation d'urgence ! Nous avons à bord plusieurs blessés en état critique, qui décèderont bientôt s'ils ne sont pas pris en charge. Nous renouvelons...

- Sur'Kesh est en état de quarantaine et ne doit être approchée par aucun bâtiment d'origine extérieure, désormais. Repartez, Normandy, vous n'êtes pas autorisé à atterrir. Terminé ! trancha derechef le contrôler d'un ton sec.

- Ici le Normandy SR-2 de l'Alliance ! s'exclama Ashley dont le ton de la voix montait franchement alors qu'elle se penchait vers l'interface de commande, comme pour être mieux entendue. Il s'agit d'une violation des conventions d'aide envers les vaisseaux spatiaux en difficulté ! Vous n'avez pas le droit de nous refus...

- Nous assumons cette violation et vous ne pourrez pas passer. Toute tentative de votre part vous exposera à de violentes représailles. Poste de contrôle TERMINÉ.

La menace s'était faite du même ton neutre et professionnel que les précédents échanges, ce qui n'en diminuait pas la brutalité. Comme pour appuyer les dires de la créature amphibie, IDA attira l'attention de l'entourage sur un écran holographique : il indiquait que le Normandy venait d'être verrouillé comme cible prioritaire par l'un des croiseurs galariens à portée.

- Poste de contrôle ! tonna à présent Ashley d'une intonation furieuse. Il s'agit d'un acte de non assistance envers un appareil de l'Alliance interstellaire ! Vous provoquez une violation diplomatique lourde de conséquences et cela ne...

- Repartez Normandy, dernier avertissement !

Le visage à présent cramoisi, l'Humaine se rua sur le panneau de commandes en rejetant férocement le siège de Joker, manquant de peu de le faire tomber. Les deux mains cognant la surface devant elle sous les yeux inquiets du timonier, elle se remit à hurler.

- Ici Ashley Williams du service des forces Spéciales Tactique et Reconnaissance ! J'utilise mon accréditation de Spectre et vous ordonne de nous laisser atterrir ainsi que de préparer immédiatement un accueil médical !

La jeune femme était crispée sur le métal, les mains tremblantes de rage et les tempes battantes. Plusieurs secondes s'écoulèrent dans le silence sous les regards attentifs de Joker, IDA, Samantha et Garrus, qui n'avaient jusqu'alors jamais vu Ashley dans un tel état d'énervement. Plongée dans l'eau froide, le liquide autour d'elle se serait mis à bouillir...

- Normandy SR-2 du poste de contrôle, finit par reprendre la voix galarienne, son air monotone toujours présent mais quelque peu cassé. La Citadelle n'est plus, le Conseil non plus, l'Espace Concilien est envahi et le gouvernement galactique s'est effondré. Les Spectres n'ont donc plus aucun fondement et si le Conseil n'existe plus, cela est également valable pour vous. Je vais donc répéter, dans le cas où vous ne saisiriez toujours pas l'importance de la situation : vous n'êtes pas autorisé à pénétrer l'atmosphère de Sur'Kesh. Si vous persistez dans ce projet, votre vaisseau sera abattu. Bonne chance et bon voyage. Poste de contrôle terminé.

Ashley resta un instant abasourdie, fixant les hologrammes luminescents du tableau de bord en serrant les dents, puis elle se redressa, sonnée, chancelante sur ses jambes. Elle se dirigea près du siège derrière IDA et s'y laissa presque tomber. Comme si les évènements récents n'avaient pas été assez perturbants... Hackett qui les accusait à demi-mot de désertion, sa promotion forcée, la perte de Shepard... Les Spectres n'étaient plus, ni le gouvernement, l'Alliance était effondrée... Tout cela formait un mouroir spatial. Cela faisait beaucoup trop de pression en trop peu de temps, et le lieutenant-commandant avait besoin de quelques secondes pour se ressaisir.

- Activez les systèmes furtifs et passez ! finit par décréter Garrus qui estimait que prendre une décision, même risquée, était de nouveau nécessaire.

- Ce serait inefficace, répondit IDA. Nous sommes verrouillés comme cible et disparaître de leurs capteurs de manière aussi soudaine ne ferait qu'augmenter les problèmes que nous rencontrerions dans le cas d'un éventuel atterrissage...

- Mais la planète est vaste ! On doit bien pouvoir trouver un espace où se poser et chercher du secours sur place !

- Demander de l'aide aux autres vaisseaux réfugiés ? proposa Samantha.

- Je détecte une communication entrante en canal sécurisé, annonça IDA.

Ashley redressa la tête, sortant de son mutisme. Son visage affichait un air plus que blasé.

- Passez-la moi, ordonna-t-elle alors que la synthétique effectuait un geste permettant de nouveau l'ouverture du canal vocal.

La petite ligne droite qui avait oscillé en tous sens quelques minutes plus tôt se remit à onduler vivement au rythme des mots prononcés.

- Normandy SR-2, vous me recevez ? Ici le capitaine Wik du Groupement Spécial d'Intervention galarien.

- Ici le lieutenant-commandant Williams, nous vous recevons, répondit Ashley, tentant de moduler sa voix encore fébrile.

- Nous avons capté votre signal. Enfoncez-vous dans la masse des vaisseaux réfugiés pour brouiller les pistes et faire demi-tour et passez en mode furtif une fois suffisamment éloignés. Revenez ensuite vers Sur'Kesh par le point 18 FP 96 32. De là, nous vous enverrons un signal pour rejoindre la base Y 17 du GSI. Une assistance médicale vous y attendra. Wik terminé.

Un nouveau silence s'installa, comme un doute. La logique aurait voulu que le capitaine du vaisseau confirme ou non l'invitation à se poser, mais Ashley se taisait, perdue dans ses pensées. Se pouvait-il qu'il s'agisse d'un piège ? La communication semblait trop soudaine, trop providentielle, salvatrice. Le GSI les avait soutenus dans la bataille pour la Terre et y avait payé le prix fort. La Dalatrace pouvait aussi avoir repris la main sur le groupement, ou se faire passer pour lui, mais était-elle assez fourbe pour les rejeter puis les attirer dans un guet-apens ? Quel intérêt y trouverait-elle ?

- Bon ! finit par dire Garrus pour briser le silence, pressé par les circonstances. On voulait descendre, non ? Hé bah voilà ! On a une porte d'entrée ! Chaque seconde perdue est peut-être la dernière pour les blessés en bas !

- Oui. Allons-y, confirma simplement Ashley tout en dévisageant le Turien, ne sachant si elle devait lui être reconnaissante ou lui tenir rigueur d'agir ainsi.

- C'est parti messieurs dames ! valida Joker en faisant faire demi-tour au vaisseau pour aller se perdre dans l'amas d'émigrés.

La frégate slaloma gracieusement entre les navettes et les autres bâtiments accumulés, tous patientant dans l'attente d'une évolution de la situation, puis elle ne tarda pas à sortir de la portée des radars galariens, activant peu après son système de masquage des émissions thermiques. Revenant ensuite en arrière, elle entama un jeu de cache-cache afin d'éviter d'être directement visible. Il ne faisait aucun doute que les Galariens avaient connaissance de la nature furtive du Normandy et du point faible de cette technologie : le balayage visuel. Joker ne prit donc aucun risque...

Quand le Normandy et son équipage furent arrivés au dessus de la zone géographique indiquée par Wik, les réacteurs furent poussés à pleine puissance pour passer dans le maillage serré des bâtiments militaires galariens. L'opération sembla être un franc succès car les créatures amphibies ne réagirent pas : aucun canon ne se mit à tonner, aucun chasseur ne fut lancé à leurs trousses.

La teinte bleutée verdoyante de Sur'Kesh sembla dès lors ne jamais avoir été aussi magnifique, comme une promesse d'espoir.

L'atmosphère fut pénétrée sans susciter plus de réaction que n'en avaient eu les cuirassiers des maîtres des lieux, et la frégate put survoler sans crainte la région d'archipels luxuriants et de lagunes cristallines qui abritaient la base du Groupement Spécial d'Intervention. Contrairement à la Terre, Palaven, Tuchanka et Thessia, qui n'étaient plus qu'un champ de ruines, la planète tropicale des Galariens et ses paysages somptueux donnaient à tout le monde du baume au coeur.

Comme promis, un signal parvint du sol jusqu'au Normandy malgré l'état furtif de ce dernier (sans doute le GSI avait-il posté des guetteurs), les guidant jusque dans une vallée boisée parcourue de rivières et de cascades frémissantes. La forêt et les falaises alentour offraient un camouflage naturel à la base des espions galariens, dont les bâtiments pâles s'enroulaient autour de plusieurs plateformes. L'une d'entre elles envoyait des signaux lumineux à la frégate de l'Alliance.

Plutôt que de rester en orbite et d'envoyer le Kodiak comme à l'accoutumée, le Normandy se retrouva bientôt cerné de forces spéciales qui le guidèrent vers une caverne aux formes faussement naturelles, assez vaste pour l'accueillir.

À l'intérieur, une bonne trentaine de personnes attendait en silence, gardant auprès d'elle des chariots élévateurs, des capsules d'isolation médicale et de gigantesques conteneurs remplis de matériel divers et varié.

Alors que la frégate effectuait ses manœuvres, les blessés et la majorité du personnel naviguant étaient descendus en soute pour aider à l'évacuation. Quand le bâtiment fut posé et la rampe avant ouverte, une petite foule composée d'infirmiers, de docteurs et d'ingénieurs galariens le prirent d'assaut. Ils étaient venus aider l'équipage à décharger les victimes, qu'il fallait vite emmener vers leurs zones de prise en charge.

Ashley et la majeure partie de l'équipe d'intervention du Normandy regardèrent avec un mélange de soulagement, d'admiration et d'étonnement cet entrain secourable de la part de l'espèce qui les avait si vivement rejetés en orbite un peu plus tôt.

- Bienvenue sur Sur'Kesh. Quoi que puissent en dire nos compatriotes, c'est un plaisir de vous recevoir, les accueillirent le capitaine Padok Wik et quelques officiers de son entourage au pied de la rampe du vaisseau.

- Merci pour votre aide capitaine Wik, lui retourna Ashley en s'avançant à leur rencontre, Garrus, Traynor et Vega à sa suite.

- C'est la moindre des choses, nous avons honte de la réaction de notre gouvernement dans cette crise. Il ne s'est déjà impliqué qu'à son strict minimum dans l'opération Creuset, et à présent il va à l'encontre de toutes les conventions d'aide... Regardez moi cette pagaille dans le ciel...

- Le GSI ne risque-t-il pas gros à aller contre les Dalatraces ? risqua Vega, mal à l'aise à l'idée de se retrouver pris dans un conflit interne galarien.

- Si, sans doute. Mais le major Kirrahe vous avait déjà assuré notre soutien et ce serait le trahir que de vous abandonner à votre sort maintenant.

- Avez-vous reçu de ses nouvelles ? s'informa Garrus.

- Pas depuis la retraite. Il menait les éléments galariens au sol quand la situation a tourné au vinaigre. Il doit probablement toujours s'y trouver, et... Nous espérons qu'il soit toujours en vie.

Alors que le capitaine terminait sa phrase, trois infirmiers de sa propre espèce les dépassèrent, accompagnés du docteur Chakwas. La petite troupe guidait un module hermétique en direction de la base. Sous la verrière, le compartiment avait été rempli d'un gaz désinfectant d'une étrange couleur violacée, qui venait flouter la silhouette de son occupante. Tali, toujours vêtue de sa combinaison en lambeaux, semblait avoir vaguement repris connaissance. Elle demeurait faible et légèrement délirante, se tortillant fébrilement en réaction aux mouvements ainsi qu'à sa subite présence dans ce sarcophage à la comparaison bien trop évidente avec un cercueil.

L'équipe médicale fut suivie d'un regard inquiet par les interlocuteurs de Wik, qui ne pipa mot devant le petit cortège.

- Ce n'est ni le lieu ni le moment pour parler politique ou stratégie, se reprit l'officier galarien. Il y a un temps pour ça, et je reviendrai plus tard m'entretenir avec vous concernant ce sujet. Nous allons tout d'abord vous accompagner à l'infirmerie où vous pourrez faire un check up complet de votre état physique, après quoi nous vous conduirons aux quartiers que nous vous avons préparés. Prenez le temps qu'il vous faudra pour vous installer, vous remettre de vos émotions et panser vos plaies. Vos blessés et votre vaisseau feront l'objet d'une attention minutieuse, sous votre surveillance si vous le souhaitez.

- Merci. Merci beaucoup, le remercia sincèrement Ashley qui tendit le bras pour effectuer une poignée de main.

- Tout le plaisir est pour nous. Venez, nous allons vous indiquer où vous installer.

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Quelques jours humains avaient suffi au Normandy pour passer de la Terre à Sur'Kesh, les deux planètes trouvant dans leurs systèmes respectifs les relais cosmodésiques les liant au reste de la galaxie. Pourtant, même si cette durée avait été moindre, le temps avait semblé défiler de façon bien trop rapide au goût de l'équipage.

Ce ne fut qu'en cet instant précis que les minutes reprirent leur écoulement habituel, lorsque les pieds meurtris et les visages harassés foulèrent le sol de la planète galarienne. Fraîchement sortie de la clinique, l'équipe d'intervention du vaisseau de l'Alliance se laissait patiemment guider au sein de la base du GSI : tous purent découvrir pleinement l'environnement dans lequel ils évoluaient (pour peu qu'ils daignent lever un peu la tête, ce qui n'était pas le cas de tous).

Le contraste entre ce qu'ils avaient vu de la Terre en la quittant et le paysage encore intact de Sur'Kesh était saisissant. En pénétrant dans le Normandy par la rampe de ce dernier, ils n'avaient laissé derrière eux que ruines et désolation. Les tirs, les cris et les explosions étaient venus bourdonner dans leurs tympans jusqu'à ce que l'immense trappe métallique ne se referme dans leur dos. À présent le champ de bataille avait cédé la place aux falaises et aux forêts luxuriantes, tandis que les éclats des bombes et les hurlements de mort avaient été remplacés par le doux tintement des cascades et les chants d'oiseaux.

Le cadre était idyllique. L'ambiance au sein de l'équipe, beaucoup moins.

On leur fit parcourir de longues allées à ciel ouvert dans un bâtiment clair à plusieurs étages pyramidaux, non loin du centre médical où on les avait tous auscultés un par un afin vérifier leur état de santé. Quand tout le monde avait été passé au peigne fin puis soigné par les mains expertes des médecins du complexe, la troupe avait été libérée, amputée toutefois de trois de ses membres : Tali, Javik et Cortez. Le reste circulait silencieusement et le pas lourd derrière deux agents du GSI, qui les répartissaient dans des chambres mitoyennes de la même façon que l'aurait fait un hôtel humain.

Si certains compagnons de Shepard décidèrent de se parquer dans une solitude réparatrice, il en fut d'autres qui préférèrent loger dans la même pièce. Les Galariens ne manquaient visiblement pas de place ; aussi laissèrent-ils les caractères de chacun s'exprimer, répondant à leurs souhaits d'organisation. Même si la sécurité n'était que temporaire (qui pouvait dire quand les Moissonneurs viendraient emporter l'espèce maîtresse des lieux ?), tous purent apprécier ce premier moment de répit, sans ordres à recevoir, sans armes à dégainer, et sans créatures semi-synthétiques venant les menacer à l'horizon.

Enfin... Apprécier était un bien grand mot...

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Sorti de son logement temporaire, James Vega déambulait dans les allées de la base. Le plâtra de médi-gel qui lui barrait précédemment le cou laissait désormais place à un pansement épais, guère plus esthétique. Au moins, tout cela avait été efficace. Avec un peu de chance, aucune cicatrice pleinement visible ne viendrait compléter sa collection de balafres déjà bien fournie. En plus de cette voyante compresse, d'autres plus petites avaient été posées sur des plaies de moindre envergure. Bientôt, les stigmates physiques de la bataille sur Terre ne seraient plus qu'un souvenir... Psychologiquement toutefois, le résultat serait tout autre.

C'était la deuxième fois que James était forcé de quitter la planète dont il était natif, l'abandonnant à son sort. Deuxième fois également que cette retraite imposée venait de ses supérieurs. Ce repli avait une saveur terriblement amère pour quelqu'un qui s'était juré de ne plus laisser tomber le combat et ceux qui y étaient toujours.

Tout en marchant, le lieutenant serra les dents. À cet instant précis, il sentait la colère monter en lui et n'aurait pas été contre la présence d'un quelconque défouloir sur lequel faire pleuvoir ses poings. Depuis les terribles évènements sur Fehl Prime, James ne pouvait tolérer les échecs militaires l'impliquant. Bien trop souvent il avait vu des gens périr par ce qu'il pensait être "sa" faute, et le poids des victimes lui devenait de plus en plus insupportable à porter. Comble de l'insoutenable à ses yeux, il avait bêtement obéi au dernier ordre de Shepard, évacuant le sol londonien avec ses camarades.

Shepard. Le soldat qu'il tenait pour modèle depuis de longues années maintenant... L'héroïne qui l'avait toujours inspiré et dont il admirait les valeurs, la bravoure et les capacités de leader. Lui aussi avait connu, une fois, le terrible fardeau du choix cornélien à prendre devant des décisions difficiles. Rien que pour cela, le commandant disparu méritait amplement la reconnaissance qu'on lui vouait. Vega le savait, sa position était ardue, et pourtant, jamais Jane Shepard n'avait renoncé au combat qui était le sien. Quel exemple...

Après quelques pas qui le faisaient errer sans but dans la base du GSI, James finit par stopper sa marche hasardeuse. Soupirant, il s'appuya en avant, posant ses coudes sur une balustrade devant laquelle la vallée somptueuse se montrait sous son plus beau jour. Le soleil commençait à descendre, donnant une jolie teinte dorée à l'environnement. Cette lumière rappela au soldat ses jeunes années, lorsqu'adolescent il s'asseyait sur le perron de la demeure de ses parents pour admirer le crépuscule.

Qu'était devenue sa famille à présent ? Il n'en avait pas la moindre idée. Savoir si son père était encore en vie ou non l'importait peu en vérité, tant il lui vouait une haine méritée. Mais Emilio Vega, son oncle, son bienfaiteur... Où pouvait-il bien être ? Était-il seulement en vie ? Cela faisait des mois que nul message ne lui était parvenu, qu'aucune communication n'avait pu être établie... Peut-être valait-il mieux ne pas y penser, tout compte fait, car inévitablement, James en arriverait à la conclusion que son oncle faisait partie des victimes. Une de plus qu'il n'aurait pu sauver...

Ses poings se serrèrent et sa mâchoire se crispa, jusqu'à ce qu'un léger son ne le sorte de ses pensées moroses.

Dans le dos de Vega se trouvait la porte de l'une des chambres que l'on avait confiées à l'équipage. Le jeune homme ne se souvenait plus vraiment qui l'occupait, mais bientôt, il ne tarda pas à le deviner. Délaissant la rambarde sous ses bras, il s'avança près de l'entrée de la pièce, fermée, et tendit davantage l'oreille.

Des sanglots et des reniflements saccadés accompagnaient des geignements plaintifs...

- Liara ? Doc ? hésita James tout en toquant à la porte. Est-ce que ça va ?

«Quelle question de merde, pauvre con que tu es Vega...» pensa-t-il en roulant des yeux.

Suite à ses mots, les pleurs se turent l'espace de quelques secondes. Sans doute l'Asari était-elle gênée d'être ainsi prise sur le fait...

- Ou... Oui, balbutia-t-elle finalement d'une voix faiblarde en guise de réponse.

Le soldat hésita. Une partie de lui lui disait de la laisser tranquille. C'était, après tout, ce que la courte réplique de la biotique semblait lui demander... Une autre se retrouvait là, embarrassée, ne souhaitant pas repartir avant de s'être assurée que sa camarade pourrait passer une soirée le nez et les yeux ailleurs qu'enfouis dans un tas de mouchoirs. Mais James était empathique. Aider les gens et être serviable faisait partie de son caractère.

- Je peux entrer ? questionna-t-il presque timidement.

Liara sembla hésiter, car de nouvelles secondes emplies de silence firent suite à la demande du militaire. Quand ce dernier s'apprêta à s'excuser et repartir, la porte devant lui s'ouvrit sèchement, le faisant presque sursauter. Doucement il avança dans la pièce assombrie, le soleil ne donnant pas sur la petite ouverture sur le mur d'en face. À sa droite, assise sur le sol raide et recourbée dans une position similaire que celle qu'elle tenait sur le Normandy, se trouvait Liara. L'Asari portait des vêtements légers et disgracieux que les Galariens lui avaient fait enfiler à sa sortie de l'hôpital, car les pansements qu'on lui avait mis étaient bien plus nombreux que ceux de Vega... Le blanc des compresses venait contraster avec sa peau bleue un peu partout sur son corps, entouré sur le haut de grands bandages. Visiblement, elle avait été plus exposée qu'on ne l'aurait crû.

Pourtant, ce ne fut pas spécialement cet attirail médical qui attisa la compassion de l'Humain, mais plutôt le visage même de la jeune femme lorsqu'elle releva la tête pour plonger son regard dans le sien. Elle faisait peine à voir... Ses yeux étaient rougis à cause des assauts répétés des larmes, et des sillons humides s'étaient tracés partout sur ses joues ravagées.

James hocha la tête en pinçant les lèvres et, sans piper mot, il approcha de l'Asari, s'asseyant sur le sol à ses côtés. Sa grande main vint se poser sur l'avant bras du Courtier de l'Ombre, qui semblait bien plus fragile que sa réputation. Liara tremblotait sans parvenir à se calmer. À bord du Normandy, sous le choc, elle avait paru entièrement déconnectée du monde qui l'entourait. Désormais, à l'abri de la guerre et au calme, la réalité de la situation venait la frapper de plein fouet. Vega ne savait trop s'il devait parler, se taire, l'entourer d'un bras amical et compatissant... Comme les autres, le jeune homme était aussi secoué par la disparition du commandant... Pourtant, il fit en cet instant là abstraction de ses sentiments personnels pour tenter d'apporter à la biotique un peu de réconfort. Aussi, il se racla la gorge avant de parler :

- Hum... La première fois que j'ai vraiment rencontré Shepard, c'était en tant que «soldat de l'Alliance qui devait surveiller ses moindres faits et gestes.» J'avais qu'une peur, c'était qu'elle finisse par me détester rapidement. 'Savez, moi... Enfin, le commandant est une sorte de modèle au sein de nos forces armées. J'étais loin de faire exception à la règle, alors... Ça me foutait un peu les jetons de me faire haïr direct par "la" star galactique.

Liara sécha une fois de plus ses larmes d'un geste de son avant-bras, sans toutefois sembler porter beaucoup d'attention au récit de James, qui continua pourtant.

- Je pense sincèrement qu'elle aurait pu se tirer des dizaines de fois si elle en avait eu envie. Vraiment ! Elle venait quand même de bousiller un vaisseau récolteur. Vous croyez que le lieutenant Vega et ses gros muscles auraient pu lui barrer le passage ? Nan...

Le jeune homme se surprit lui-même à plisser les lèvres, imaginant la scène qui illustrait ses mots. Quant à l'Asari à sa droite, elle secoua légèrement la tête de son côté. Peut-être arriverait-il à capter son attention finalement.

- Même sans armes, je suis pas sûr que j'aurais réussi à la stopper. Non parce que, imaginez... Vous avez, je sais pas moi... Y'a sûrement des matriarches sur Thessia dont vous admirez les talents, les connaissances, la sagesse ? Si cette personne vous demandait de vous écarter pour aller accomplir une tâche qu'en plus vous jugez juste... Vous lui bloqueriez vraiment le passage, vous ?

Vega leva théâtralement un bras. Il en était sûr, dorénavant, Liara l'écoutait.

- Heureusement, j'ai pas eu à tester mes capacités en persuasion... Parce que Shepard, c'est le genre de personne qui fait les choses bien, dans les règles. Elle savait que les Moissonneurs se pointaient, mais elle était clouée là à Vancouver, accusée d'avoir tué tous ces Butariens, alors qu'elle venait de donner à la galaxie un putain de sursis de six mois. Et là, y'avait en face d'elle un lieutenant qui lui collait aux basques pour éviter qu'elle ne se tire, alors qu'elle en avait même pas l'intention... Franchement, c'est pas que le boulot me plaisait pas, mais j'avais presque honte de devoir la surveiller alors que je l'avais toujours vue comme un modèle.

Reniflant une fois de plus, Liara finit par accorder au soldat un regard triste. Pourtant, ce qui ressemblait vaguement à un sourire se dessina sur ses traits tirés.

- La première fois que je l'ai vue, j'étais stupidement coincée dans une barrière prothéenne, membres écartés et figée comme une statue... J'ai voulu me protéger des Geths en activant une défense et me suis moi-même prise au piège. Je ne sais pas lequel de nous deux doit le plus avoir honte, James...

- Hum ouais. Tout compte fait, j'pense que vous me battez, badina celui-ci. Mais hé, regardez. Malgré nos entrées en scène remarquables, Shepard nous a pas laissés derrière.

L'air à peine plus détendu du visage de l'Asari disparut aussitôt ces derniers mots maladroits sortis de la bouche de l'Humain.

Si. Cette fois-ci, à Londres, le commandant les avait laissés en retrait. Pour les sauver, et pourtant...

- Non, vous avez raison... En revanche... C'est nous qui l'avons abandonnée.

Le ton de Liara était à la fois craquelé et anéanti, et Vega sentit sa gorge se nouer. C'était aussi la conclusion à laquelle il en était venu, lors de ses réflexions un peu plus tôt... Lui donner la confirmation de ses craintes était loin de l'apaiser d'une quelconque manière.

- Que lui est-il arrivé, James ? A-t-elle... A-t-elle souffert lorsque le rayon de l'Augure l'a touchée ? Son corps a-t-il été désintégré comme tant d'autres, ou a-t-elle simplement agonisé quelques minutes sur le sol en voyant au loin le Normandy s'éloigner ?

La voix de l'Asari se faisait chevrotante. Aussi, elle avala difficilement sa salive comme pour mieux digérer ses propres questions. Vega se saisit d'un mouchoir parmi la boîte qui trônait non loin et le tendit à la biotique, qui s'en saisit pour éponger de nouvelles larmes naissantes.

- Quand je tentais de récupérer des infos sur mes proches... se rappela l'Humain. Quelqu'un m'a dit une fois, à la Citadelle... "C'est l'incertitude qui est difficile à vivre".

- Je me souviens, confia Liara, se remémorant les paroles qu'elle avait prononcées au soldat.

- Ne la laissez pas vous détruire, conclut James tout en se relevant. Vous êtes là, et vous êtes en vie grâce à Shepard. Vous lui ferez honneur en poursuivant son combat, parce que c'est ce qu'elle aurait voulu.

Après cela, avant de s'en retourner vers l'extérieur, Vega adressa un sourire à l'Asari, qui le lui rendit afin de ne pas l'inquiéter davantage... Quelques secondes suivirent avant qu'il ne referme la porte derrière lui, laissant le Courtier de l'Ombre dans le silence et l'obscurité qui l'enlaçaient précédemment. Ce que l'Humain ne savait pas, c'est que les larmes de la jeune femme derrière lui se remirent à couler, dès lors que la porte eut été refermée dans son dos.