IV : Deuil

En tant que nouvelle dirigeante du Normandy, le lieutenant-commandant Ashley Williams avait eu droit à des appartements privés d'une taille légèrement supérieure aux petites pièces occupées par ses camarades. En plus d'un lit confortable, d'une décoration très sommaire et de sanitaires personnels, l'Humaine avait pu écoper de par son statut d'un bureau de taille astronomique, sur lequel elle était sensée déployer paperasse administrative, datapads et dossiers divers... La routine pour les capitaines de vaisseaux spatiaux, après tout. Les actions sur le terrain allaient malheureusement de paire avec les rapports et autres comptes-rendus en tous genres.

Quel rapport y avait-il à rédiger, désormais ?

Hackett était la seule figure importante de l'Alliance assurément en vie... Les hauts représentants des forces armées humaines avaient tous été décimés sur Terre depuis Vancouver, et ce qu'il en restait avait probablement péri sur la planète depuis...

Le Conseil de la Citadelle, par le biais duquel Williams avait pu rajouter l'acronyme SPECTRE à sa liste de titres, n'existait tout simplement plus...

Le vieillard qu'était l'amiral demeurait le seul supérieur à qui rendre des comptes, à présent.

Ashley poussa un soupir de découragement suite à cette pensée. Il fallait voir les choses en face, les armées humaines s'étaient fait décimer, au moins autant que leur population.

La jeune femme cramponna ses deux mains au dossier du fauteuil lustré à sa disposition et ferma les yeux tout en baissant la tête. Elle tentait de respirer profondément et de se calmer : sans doute cela pourrait-il l'aider à mieux appréhender la situation. Elle avait un rôle important à jouer, dorénavant, et cela impliquait une certaine maîtrise de soi à laquelle elle n'était pas réellement coutumière. Le lieutenant-commandant le savait, elle avait un tempérament sanguin qui lui avait joué des tours par le passé. Sa nouvelle prise de poste, imposée de façon si subite et quasi-inopportune, n'avait pas aidé à la rendre plus sereine. Pire encore, sa fonction la mettait directement à la place de Shepard.

Ah, Shepard...

Heureusement, les deux femmes s'étaient rabibochées avant de s'engager de nouveau pleinement dans la bataille contre les Moissonneurs.

Ashley se mordilla la lèvre inférieure.

Il s'en était fallu de peu pour qu'un drame n'arrive, ce fameux jour où Udina les avait tous trahis. Le commandant avait su la ramener à la raison, et Williams s'en était voulu par la suite. Serrant davantage le cuir du siège qui crissait presque sous ses doigts, elle se demanda si elle aurait eu la présence d'esprit de Shepard et sa capacité à agir avec autant de sang-froid. Après quelques secondes lourdes de réflexion, la réponse lui parut évidente : non. Dans les pas du premier SPECTRE humain, elle aurait sûrement tiré, elle. Shepard n'était pas N7 pour rien...

«Allez Ashley. Il faut te ressaisir. Cet équipage a besoin de toi, maintenant. Si t'en es arrivée là, c'est pas dû au hasard... Le Tout-Puissant a sans doute quelque chose en réserve pour toi.»

L'interphone relié à l'entrée de ses appartements résonna subitement, la tirant hors de ses songes et faisant lâcher prise à ses doigts ankylosés. Elle se retourna pour observer sur la petite caméra de l'objet le visage renfrogné et agrandi de James, qui s'était bien avancé devant l'objectif. Quand il eut demandé la permission de passer la porte et qu'elle la lui donna, le soldat pénétra les lieux. Il fureta du regard la pièce sobre mais bien aménagée, et son air maussade perdit un peu d'intensité.

- Dites-donc, y'en a pour qui c'est le grand luxe ! s'amusa-t-il en s'approchant de la jeune femme.

Inquiète et préoccupée, cette dernière était toutefois peu encline à la plaisanterie. Aussi, elle leva les yeux au ciel et ne répondit aucun mot susceptible de relever l'ânerie de Vega, obligeant le soldat à reprendre une attitude sérieuse.

- Je viens de voir Liara il y a quelques minutes, continua-t-il alors d'un ton affecté. Si vous voulez avoir envie de vous jeter de la falaise galarienne la plus proche, vous pouvez passer la voir, vous aussi.

- J'imagine... répondit Ashley, qui croisa les bras et fit reposer ses hanches contre le bureau derrière elle.

James leva un sourcil et la questionna du regard, avant de reprendre :

- Quoi, c'est tout ?

- Je l'apprécie beaucoup, mais malheureusement, je ne pense pas que quelques mots de ma part arriveraient à la réconforter. Vous savez bien que je manque pas mal de tact, et que les relations humaines c'est pas forcément mon truc, et puis... Je ne m'appelle pas Jane Shepard.

L'Humaine soupira fortement et laissa choir ses deux bras le long de son corps, exposant finalement son embarras devant le lieutenant en face d'elle.

- Ok... hésita ce dernier.

Pensant trouver auprès d'Ashley un peu de calme et de lucidité, James réalisa qu'il n'avait pas tapé à la bonne porte. Il décida alors de s'enquérir de l'état de son nouveau chef.

- Je pense pouvoir vous comprendre, alors dites-moi, comment vous vous sentez, vous ?

Ashley baissa la tête, qu'elle secoua, et plaça son front dans sa main droite.

- Tout va pour le mieux ! ironisa-t-elle en offrant par la suite un sourire merveilleusement faux. D'abord, nous perdons définitivement la Terre. Notre espèce est au bord de l'extinction et nos forces armées sont décimées. Notre commandant, qui a péri face aux Moissonneurs, nous a ordonné le repli et une IA que nous avons à bord a décidé de désobéir à l'amiral Hackett, ce pour quoi nous avons été à demi-mot accusés de désertion. Je suis désignée pour remplacer ce commandant disparu, que tout le monde aime et respecte, alors que je suis consciente d'être à une bonne année-lumière de sa personnalité et de tout ce qu'elle représentait. J'écope d'un équipage ultra-qualifié qui pleure, à raison, la perte de son leader (soit dit en passant j'aurais aimé pouvoir avoir le temps de m'en remettre moi aussi...), et je me retrouve dans les bottes de ce dernier alors que la situation galactique est juste... pire que chaotique. Comment voulez-vous donc que j'aille, lieutenant Vega ?

- Ouais, c'est ce que je me disais... Sauf que vous, vous pouvez pas vous payer le luxe de prendre un peu de repos.

Le soldat fit la moue, scrutant le sol de façon significative : il avait une idée derrière la tête, qu'il comptait soumettre à Ashley. Cette dernière semblait peu disposée à réfléchir à ce qui allait se passer par la suite, et pour l'avoir brièvement fréquentée un moment, James connaissait bien son tempérament sanguin et agressif. Tous deux étaient militaires. De très bons militaires... Mais même les combattants les plus aguerris n'étaient pas épargnés par le doute, la colère et la souffrance. Vega avait besoin de se défouler pour évacuer ce trop plein d'émotions négatives. Aussi, il supposa que sa collègue serait encline à accepter sa proposition.

- Vous devriez venir avec moi faire un tour au stand de tir de cette base. Il est grand et bien équipé. Avec un peu de chance, on pourra demander à mettre des cibles en forme de Moissonneurs...

Le lieutenant-commandant fixa son interlocuteur dans les yeux, un air implacable figeant les traits de son visage consterné.

- J'aurais vraiment voulu, James, se radoucit-elle subitement alors qu'elle employait le prénom du jeune homme. Peut-être que vous commencez à me connaître, après tout... Tenir une arme et me défouler sur la gâchette aurait pu me vider l'esprit, au moins autant qu'un bon recueil de poésies du XIXème... Mais j'attends que le...

Ashley fut interrompue une nouvelle fois par la sonnerie brutale de l'interphone. Dans le petit écran, qu'elle discernait de loin, elle pouvait apercevoir la silhouette fine et élancée du capitaine Padok Wik, qui souhaitait s'entretenir avec elle.

- Je crois que je vais aller faire parler les armes en solo, lâcha Vega en haussant les épaules. Tant pis ! Hasta luego Williams.

Sous le regard las d'Ashley, son camarade humain emprunta la sortie, échangeant sa place avec le capitaine galarien dès que le lieutenant-commandant fit signe à ce dernier d'entrer.

Padok Wik ne tourna pas autour du pot bien longtemps. Après s'être brièvement excusé de venir aussitôt déranger la jeune femme, l'agent du GSI rentra dans le vif du sujet concernant la raison de sa présence. Même si le visage allongé des Galariens ne laissait pas toujours deviner leurs émotions, les grands yeux noirs du capitaine toisaient Williams d'un air assurément grave.

- Nous faisons au mieux pour vous accueillir, continua-t-il après une courte pause. Mais il faut que vous sachiez que la Dalatrace Linron va être mise au courant de votre présence ici, si elle ne l'est déjà. Je doute qu'elle soit ravie de vous voir.

- Si je comprends bien, nous devons être sur le qui-vive et prêts à repartir d'un instant à l'autre en cas de pépin ?

- Hum, renifla Wik. C'est possible. Comprenez bien, le GSI vous estime et vous respecte, mais ce n'est pas forcément le cas pour nos Dalatraces et l'opinion publique...

L'officier s'approcha de la grande baie vitrée de la loge, de laquelle on pouvait s'offrir un panorama somptueux sur l'environnement extérieur et le ciel de Sur'Kesh. De ses minuscules narines il inspira un grand bol d'air, montrant qu'il était soucieux des évènements actuels qui impliquaient sa propre espèce.

- Depuis que le commandant Shepard a rejeté la Dalatrace Linron et permis de vaincre le génophage, vous savez bien que notre implication dans la guerre contre les Moissonneurs a été moindre. Il semble que nos dirigeantes et leurs acolytes envisagent à tort de régler les problèmes galactiques sans trop se soucier des autres peuples désormais. Depuis que les forces envoyées vers la Terre sont revenues, ce sentiment s'est grandement accentué. J'imagine qu'il en est de même pour les Quariens, d'ailleurs, mais bref... Rannoch est bien loin d'ici, et ils ne font pas face aux mêmes difficultés que nous. Voyez tous ces réfugiés qui arrivent. Nous en avons accueilli énormément, au début. Mais nous sommes submergés et manquons de place, d'équipement et bientôt de ressources pour pouvoir entretenir autant de monde. Nous ne savons pas non plus quand les Moissonneurs voudront nous mettre la main dessus, et je suis persuadé d'une chose, c'est qu'ils ne tarderont pas à venir ici aussi. Après "l'affront" de Shepard et des Krogans, et l'alliance de ces derniers avec les Turiens, il en a résulté une certaine... rancœur, vis à vis des aliens. Et il est inutile de préciser que la Dalatrace principale ne porte plus non plus les Humains dans son coeur...

Ashley serra les dents. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Que le Normandy et son équipage s'étaient aventurés dans un piège dont les mâchoires aiguisées pouvaient se refermer d'un instant à l'autre ?

- Capitaine, êtes-vous en train d'insinuer que le Normandy risque gros en restant amarré ici ? intervint l'Humaine.

Wik se retourna alors vers elle et lui offrit un regard qui se voulait plus doux, comme pour tenter de la rassurer.

- La Dalatrace n'osera rien tenter contre vous tant que le GSI sera là pour lui faire barrage. Pour l'instant vous êtes en sécurité, mais il est effectivement préférable d'envisager une possible... fuite. Voyez, elle a mis en place ce blocus pour éviter l'arrivée de nouveaux réfugiés. Des milliers de vaisseaux sont là à stationner en orbite, et il va sans dire que toutes nos défenses ont été mobilisées pour les maintenir à distance. Si jamais notre gouvernement vous prenait vraiment en grippe et décidait le pire... Il risquerait d'être difficile pour vous de pouvoir quitter Sur'Kesh en un seul morceau.

- Très rassurant... ironisa Ashley. En clair, la seule chose qui peut nous protéger, c'est votre parole.

- Celle du GSI, qui est influent et actuellement en conflit avec notre direction gouvernementale. Je préférais être franc avec vous, afin que vous soyez bien conscients des risques encourus.

- Nous ne resterons pas éternellement, quoi qu'il en soit. Nous n'avons besoin que de quelques jours, le temps de faire le point sur la situation, ce qu'il reste de nos forces, et sur les différentes options qui s'offrent à nous. J'attends des instructions de l'amiral Hackett.

- Bien, conclut Padok Wik tout en se dirigeant vers la porte. Je vous contacterai si nous avons du nouveau et vous ferai parvenir des rapports réguliers sur nos observations des mouvements moissonneurs. En attendant votre amiral, espérons que cela vous laisse suffisamment de temps pour vous préparer. Vous ne devriez pas craindre grand chose de la Dalatrace d'ici là, si tout va bien...

Le Galarien s'en retourna, quittant le lieutenant-commandant Williams, qui se retrouva de nouveau seule dans son logement provisoire. La nuit s'installait désormais, et les lumières internes aux bâtiments de la base s'activaient de concert.

Épuisée, la tête en ébullition et prête à exploser de douleur, Ashley se laissa choir lourdement dans le fauteuil attenant à son bureau, posant ses avant bras sur les accoudoirs de cuir.

- Si tout va bien... répéta-t-elle de façon monotone, pour elle-même. Capitaine Padok Wik, avez-vous eu vent récemment d'une seule chose qui se soit passée correctement et sans accroc dans cette foutue guerre... ?

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Samantha Traynor et Diana Allers n'avaient pas eu le coeur à occuper des chambres simples. Les deux femmes, bouleversées par les derniers évènements et les visions d'horreur à bord du Normandy, semblaient trouver du réconfort dans leurs situations respectives, qui demeuraient similaires. Aucune d'entre elles n'avait encore directement fait face à la mort, au sang et aux blessés. Elles avaient tenté tant bien que mal de mettre la main à la patte afin d'assister le docteur Chakwas, mais participer à l'effort médical n'avait en rien arrangé leurs angoisses.

Alors qu'elles déballaient les paquetages qui contenaient quelques unes de leurs affaires, le silence s'était lourdement installé. Allers, d'ordinaire si bavarde, se contentait de ranger ses effets personnels comme si Samantha était invisible. Elle avait toujours l'impression de voir le rouge de l'hémoglobine couler dans son champ de vision, et l'odeur tenace du sang frais s'était accrochée à ses narines...

En vérité, Traynor subissait un traumatisme équivalent. Seulement, elle semblait avoir légèrement plus de facilité à passer outre, tandis que les mains de la journaliste à ses côtés tremblaient en s'afférant. Assise sur son lit, Samantha stoppa ses gestes pour observer sa camarade et son drôle de manège : cette dernière saisissait des objets qu'elle posait à un endroit, pour ensuite les reprendre, puis les mettre de nouveau ailleurs... Le ballet étrange auquel elle s'adonnait n'était qu'une ruse, car son esprit était davantage occupé à ressasser ce qu'elle avait vécu.

- Diana ? intervint alors Traynor, tentant de briser le cercle vicieux dans lequel était enfermée sa comparse.

Cette dernière ne broncha pas, sourde à tout appel.

- Hé, Diana...

Samantha se leva pour saisir avec délicatesse l'avant-bras de la journaliste, qui s'immobilisa finalement.

- Oh, je... Désolée, bredouilla-t-elle confuse. J'essayais de... d'ordonner un peu ce qui se passe dans ma tête. Disons ça comme ça...

- Je comprends, répondit Traynor tout en l'invitant à s'assoir à ses côtés, ce qu'elle fit sans broncher. C'est dur pour tout le monde, c'est normal d'être un peu chamboulée.

- Chamboulée... Le mot est faible. J'ai l'impression de voir encore à mes pieds tous ces soldats à l'agonie... Et franchement, j'ai bien tenté de me rendre utile, mais je n'ai pas eu l'impression de servir à quoi que ce soit dans cette soute.

- Moi non plus, murmura Samantha en baissant les yeux. On a fait ce qu'on a pu. C'est pas notre boulot, à la base.

- Oui, certes, et à ce sujet...

Allers joignit ses mains et tortilla ses doigts, adoptant une position qui transpirait la gêne et le désarroi. Puis elle poursuivit :

- Comme vous le savez... On peut dire que notre monde est en train de s'écrouler, pas vrai ? J'étais à bord du Normandy pour informer le public sur les avancées de la guerre contre les Moissonneurs et tout ce qui s'y rapportait de près ou de loin et... Maintenant... C'est fini. Les planètes et les colonies s'effondrent une par une. Les populations se meurent. Plus d'émission. Plus d'auditeurs. Vous comprenez ? L'espoir s'envole.

- Mais les combats n'ont pas cessé, objecta Traynor. Les Turiens font des progrès sur Palaven, les Krogans...

- Vous ne comprenez pas, la coupa Allers en secouant la tête, la panique se lisant sur son visage. L'Humanité va s'éteindre. Nous avons perdu la Terre. Les Krogans et les Turiens peuvent bien lutter autant qu'ils le veulent, ça ne changera rien à leur destin. Nous avons échoué. Nous n'avons plus aucun chef qui vaille la peine d'être suivi. Je respecte tout le travail et les efforts fournis par l'amiral Hackett, mais pardonnez-moi du terme... Ce n'est pas un vieillard décrépi qui va sauver la galaxie.

- Vous ne devriez pas abandonner et baisser les bras, pas tant qu...

- Il ne nous reste peut-être plus beaucoup de temps à vivre, qui sait. Sur'Kesh a beau ressembler à un paradis, ça ne sert à rien de nous bercer d'illusions sur cette planète : ils vont venir ici aussi, ce n'est qu'une question de temps. Je vais... Dès demain je compte démissionner. Démissionner... Qu'est-ce que je raconte, je n'ai de comptes à rendre à personne. C'est Shepard qui m'a autorisée à rejoindre ce vaisseau, et Shepard n'est plus là.

Samantha écarquilla les yeux, stupéfaite à l'idée d'une telle décision.

- Démissionner ? Vous partez ? Mais il n'y a nulle part où aller... Vous êtes peut-être plus en sécurité à bord du Normandy que n'importe où ailleurs.

- Ce n'est pas la sécurité que je recherche, Traynor. Je veux juste... Arrêter de fuir. Profiter de ce qu'il me reste. Si jamais je retrouvais des membres de ma famille quelque part... Et puis... Je ne suis pas militaire, ni ingénieur. Je n'ai plus aucune utilité au sein de cette équipe.

- Il n'y a aucun moyen de vous faire changer d'avis, j'imagine. Vous êtes sûre d'y avoir bien réfléchi, Diana ?

Cette dernière se redressa, saisissant à nouveau son sac pour en extirper quelque babiole sans valeur. Doucement mais sûrement, elle allait de nouveau entamer ses gestes répétitifs visant à lui détourner l'esprit de ses songes les plus douloureux.

- Oui.

Ce fut l'unique mot qu'elle prononça, comme pour apposer un point final à quelconque argumentaire.

Samantha pinça les lèvres et poussa un soupir empli de tristesse. Quittant ses chaussures épaisses, elle s'installa ensuite sur le long mais fin lit qu'elle allait occuper pour les jours suivants. Bientôt, ses pensées allaient se détourner de sa colocataire pour se concentrer sur sa propre personne, se remémorer les silhouettes chaleureuses de ses proches et imaginer où ils pouvaient être...

Tout compte fait, Allers avait peut-être raison...

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«Section médicale spéciale pour espèces particulières».

Ces termes barbares rédigés en galarien, présents sur divers panneaux-guides et autres pancartes, avaient guidé Garrus (et son traducteur) à travers le dédale de laboratoires, salles de recherches, chambres à atmosphères particulières et infirmeries d'urgences, tous désignés par le même genre de noms à rallonge.

Depuis vingt bonnes minutes, le Turien tournait dans les couloirs blancs baignés d'odeurs de produits d'entretien. Il avait déjà dû demander son chemin à deux reprises... L'organisation architecturale si gigantesque de l'hôpital au sein du complexe de la base Y17 était à l'image de l'esprit galarien : d'une ergonomie et d'une précision si poussées qu'elle en devenait chaotique et tortueuse pour tout non initié.

Enfin, lorsque l'étrange appellation apparut en néons lumineux au dessus d'une porte, Garrus crut entrevoir la lumière au bout du tunnel, sans que le soulagement ne soit pourtant au rendez-vous : qui sait dans quel état allait se trouver Tali, de l'autre côté de la dite porte...

Le Turien se signala par le bouton de sonnette de l'intercom.

- Identification ? exigea la voix nasillarde qui répondit.

- Garrus Vakarian, de l'équipage du Normandy SR2. On m'a dit qu'il était possible de rendre visite à Tali'Zorah.

- Ah oui ! Nous ne vous attendions plus ! Votre visite nous a été annoncée il y a vingt-sept minutes, vous vous êtes perdu ?

- On peut dire ça... laissa couler le Turien, dont le ton contrastait avec la vitesse survoltée du langage galarien.

- Entrez, je vous prie.

Les joints étanches bordant la porte automatique se dégonflèrent d'un coup avant que les battants ne s'ouvrent, donnant sur un sas. Garrus dut alors subir le processus de décontamination avant que la seconde porte ne le laisse pénétrer dans un laboratoire à deux niveaux, presque similaire en tous points à celui où ils avaient secouru Urdnot Bakara il y avait quelques temps de cela, temps qui paraissaient si lointains... Une vague de nostalgie envahit le Turien, alors qu'il se revoyait en compagnie de ses camarades et de Shepard, sa chère amie, lutter pour le sort de la femelle krogane.

- Bienvenue monsieur Vakarian, docteur Gellok Dirk, médecin-chef de la section spéciale pour les espèces étrangères, l'accueillit un Galarien en tenue blanche à liserés mauves, dont les traits tombants traduisaient un âge avancé.

Cela venait d'ailleurs grandement contraster avec ses paroles et ses gestes sur-vitaminés.

- Grâce à notre savoir-faire, votre amie est déjà en bonne voie de guérison, ajouta-t-il. Elle a de la chance que nos informations dénichées sur la physionomie quarienne soient précises et plutôt complètes. Nous avions tout le matériel nécessaire à sa remise en forme. Sa fièvre est en train de chuter, ses blessures réagissent bien aux traitements que nous avons administrés et son état s'améliore rapidement. D'ici deux ou trois jours elle sera en mesure de gambader, croyez-moi sur parole !

- Merci doc... Où... commença le Turien avant d'être coupé, le scientifique semblant ne pas prendre en compte ses balbutiements, trop bien plongé dans sa tablette de données.

- Sa combinaison est également en cours de réparation. Les dommages étaient importants, le renforcement dont elle a été couverte lui a probablement sauvé la vie mais aurait pu être bien plus efficace. J'ai voulu procéder à quelques améliorations, et ai même commencé à plancher sur un nouveau prototype construit de A à Z, bien plus ergonomique encore, résistant et efficace. Le modèle quarien ne manque pas d'ingéniosité mais traduit leur manque de moyens. Nous pourrions...

- Un instant docteur, finit par l'arrêter Garrus. Ce serait peut être pas mal d'attendre qu'elle soit en état de donner son avis, non ? Je crois savoir que les Quariens sont très attachés à leur combinaison, je doute qu'ils apprécient qu'on y touche comme ça.

- Oh... Je vois. Je n'ai pas pris en compte les facteurs socio-émotionnels. Valdoc ? Va aux archives me chercher de la documentation sur les rites de croissance quariens, et n'oublie pas de...

- Docteur Gellok, navré de vous interrompre, mais je suis venu car on m'a dit qu'il était éventuellement possible de rendre visite à Tali. Puis-je la voir ?

- Pardon ? Ah ! Oui bien sûr, passez cette porte au fond, troisième champ de confinement à droite.

- Merci, articula le Turien tout en effectuant un geste courtois de la main.

S'éloignant le plus vite possible du scientifique reparti dans ses réflexions à voix haute, Garrus se dirigea dans la direction indiquée. Le docteur Gellok lui rappelait Mordin, un fantôme dont il préférait ne pas se souvenir dans l'immédiat. Toutes les pertes récentes étaient bien douloureuses à se remémorer, et pour le moment, la satisfaction de voir Tali en vie arrivait fastidieusement à écarter la mort de Shepard...

La seconde pièce était bien moins fréquentée, ou pour ainsi dire vide, simplement éclairée par l'ondulante lumière blanc-bleu des champs de force enveloppant le champ de confinement qui occupait les murs droits et gauches.

Garrus fut néanmoins surpris de voir un rideau tiré devant l'espace sensé contenir son amie convalescente. Il avait été placé là pour lui préserver un minimum d'intimité, les autres places étant inoccupées. En jetant un oeil dans l'entrebâillement, il put distinguer du mobilier à travers le champ : un tableau représentant une sorte de tour ciselée rappelant le Voile (probablement un monument historique galarien) était accroché au mur, tandis qu'un plateau de nourriture, complètement intact, avait été posé sur un guéridon à côté du lit. En somme, rien de bien différent d'une chambre de l'hôpital du Mémorial de Huerta...

En se décalant, le Turien pouvait également apercevoir la silhouette de Tali, allongée sous la couette du lit occupant le centre de la pièce. Son sommeil semblait calme et profond, ce qui le rassura alors qu'il se souvenait de l'avoir vue dans l'infirmerie du Normandy en plein délire et la respiration difficile. Il était rassuré, et les autres le seraient sûrement tout aussi lorsqu'il leur porterait la nouvelle. Au moins, une mort supplémentaire de l'un des leurs avait pu être évitée...

Garrus réalisa également à cet instant à quel point son propre corps lui semblait lourd : la fatigue le rattrapa d'un coup. Il n'avait pas dormi depuis la bataille de Londres, et l'adrénaline tout comme l'inquiétude l'avaient maintenu debout, en alerte constante. Peut-être plus encore depuis qu'il avait ramassé Tali dans les gravats de l'explosion qui l'avait presque tuée. Ce n'était pourtant pas la première fois qu'ils s'étaient jetés dans une bataille perdue d'avance, et d'où ils revenaient blessés. Il avait vu la Quarienne s'enfoncer dans les boyaux des circuits de refroidissement de la base des Récolteurs et en ressortir pour tous les sauver, avant qu'ils ne soient criblés de tirs. Il l'avait vue tenir un siège seule sur Haestrom alors qu'un colosse geth tambourinait à sa porte, et défié les plus hautes instances de son peuple pour amener la paix entre Geths et Quariens, alors qu'elle-même les haïssait avec toute l'amertume rendue possible par deux millénaires d'exil.

Mais jamais auparavant il ne s'était inquiété comme ça, de cette façon, et il craignait d'en connaître la cause...

Alors qu'ils volaient en direction de la Citadelle et de la Terre, que le moment fatidique avait sonné, Shepard les avait surpris dans les bras l'un de l'autre dans la salle des armements.

- Je suis vraiment contente, pour tous les deux, avait-elle dit, le sourire aux coins des lèvres, après l'histoire ridicule que les deux compagnons avaient inventé sur le tas.

- Merci Shepard, s'était résignée Tali.

- Merci. J'imagine que ça aide d'avoir quelqu'un à retrouver, avait ajouté Garrus.

- Comment ça «quelqu'un à retrouver» ? C'est juste une aventure, Vakarian. C'est votre corps qui m'intéresse, avait ajouté la Quarienne, renonçant à garder les faits secrets.

- Vous êtes vraiment méchante, j'adore ça !

Shepard avait davantage élargi son sourire, ne rajoutant rien de superflu. Elle s'était ensuite retirée en forçant le trait à pas de loup. Cette prise sur le fait avait détendu tout le monde, et également l'atmosphère, qui avait une allure de "calme avant la tempête". Mais une fois le commandant disparu, le silence s'était installé, laissant libres les deux soupirants de reprendre leur précédente discussion. Tali avait repris la parole une dizaine de secondes plus tard.

- «Quelqu'un à retrouver»... Ça pourrait être la dernière fois, n'est-ce pas ?

- Ça pourrait, oui. Peut-être devriez-vous ne pas affronter l'ennemi de trop près cette fois-ci. Je peux vous trouver un fusil à plus longue portée.

- Dans l'immédiat, ce n'est pas au combat que je veux penser...

Tali avait redressé la tête vers le Turien, duquel elle s'était davantage rapprochée, avant de poursuivre :

- Demain pourrait être notre dernier jour, et celui qui signe le futur de toute la galaxie...

- Tali, ce ne serait pas raisonnable.

- Raisonnable !

- On était en train d'en discuter, vous risquez de tomber malade. C'est vers le pire de nos combats que nous allons, et je dis ça alors qu'on en a vu des vertes et des pas mûres ! Si vous n'êtes pas au maximum de vos capacités, et s'il vous arrivait quelque chose... Je ne sais pas si j'arriverais à me le pardonner.

- Je pourrais tout aussi bien ne rien avoir ! Oh... Pourquoi je vous ai parlé de ça...

La voix de la Quarienne s'était mise à trembler. Impossible de savoir s'il s'agissait alors de peur, de colère ou de frustration.

- Tali, je... Je tiens à vous, et je ne veux pas que vous preniez de risques pour une aventure d'un soir... Demain tout se jouera, et nous survivrons, vous verrez. Et après la guerre, il faudra fêter la vie, la paix retrouvée ! Rannoch, Palaven, la Terre ! Là, vous me montrerez ce que cache votre masque... et même le reste, si vous le souhaitez !

Le Turien avait ri de ses propres mots. Il était loin d'être sûr de ce qu'il avait avancé. La victoire, la paix... Mais il avait bien fallu y croire et essayer. Et puis, il avait espéré que sa petite boutade ferait mouche, voyant bien, et ce malgré son masque, que son interlocutrice était déçue. Tali avait ensuite regardé dans le vague, retenant de légères larmes, pour reprendre d'une voix fébrile :

- Bien... Merci Vakarian, vous avez raison. Ce serait un risque de trop. Mais désormais, je vous interdis de vous faire tuer !

- Là-dessus, je peux rien promettre... Si vous vous mettez en danger, il faudra bien que je fasse rempart de mon corps pour vous sauver !

- Voyez-vous cela ?

La soirée s'était ainsi poursuivie dans la bonne humeur, chassant l'angoisse du combat dans les provocations et autres badinages. Lorsqu'ils s'étaient quittés, bien plus tard, les deux avaient renouvelé leur promesse : demain serait jour de combat, et une fois la guerre terminée, elle exposerait le visage dissimulé sous son masque... Il n'avait pu s'empêcher de plaisanter davantage, ponctuant ses dires sur une future révélation de «l'allonge légendaire d'Archangel».

Deux doigts de la main de Garrus se levèrent pour écarter le rideau qui lui faisait barrage. Mais il s'arrêta subitement : que faisait-il ? Un instant auparavant, il n'avait pas pensé à l'évidence qui se présentait à lui. Il se rendit compte qu'il n'avait qu'à décaler sa main de trois petits centimètres pour que l'un des plus grands mystères du Normandy ne se révèle à lui : le visage de Tali.

Elle n'avait pas sa combinaison, ne portant qu'une blouse d'infirmerie sous la couverture qui lui recouvrait la moitié du corps. D'un geste simple, et sans réflexion, il avait failli réaliser ce qui dans l'instant lui semblait l'un des pires actes de voyeurisme imaginable.

Comme pour s'empêcher de commettre le crime, il fit deux pas en arrière pour que le rideau soit hors de portée. Malheureusement, il n'aperçut pas le câble d'alimentation derrière lui.

- Hé merde ! fut tout ce qu'il trouva à brailler quand ses pieds s'empêtrèrent dedans.

Le fracas qu'il fit lorsqu'il se retint à ce qui passait sous ses mains résonna à plein volume, brisant le calme de la zone de quarantaine.

- Qui est là ? questionna la voix affaiblie de Tali, qui n'avait pas manqué de tressaillir de surprise et de peur. Vous ne vous êtes pas fait mal ?

- Non... Non ça va... Juste une petite fracture d'égo, répliqua le Turien tout en se redressant aussi vite que possible.

- Ga... Garrus ? C'est vous ?

- Oui, oui c'est moi. J'étais juste passé voir comment vous alliez. On nous a dit que l'on pouvait vous rendre visite, que les médicaments faisaient vite effet sur votre organisme... Du coup... Comment vous vous sentez ?

- J'ai... l'impression d'avoir le moteur du Normandy qui me résonne dans le crâne, avoua la Quarienne, dont l'intonation paraissait toujours aussi asthénique. Mon corps entier me fait mal et ces blessures...

- Vous avez pleinement repris conscience, c'est toujours ça de pris. Les autres seront rassurés. Les Galariens disent que vous serez déjà bien rétablie d'ici quelques jours.

- C'est possible... Ils ne manquent jamais de matériel médical et de connaissances dans ce domaine... Et... Comment vont-ils ? Shepard et les autres ? Le Creuset a marché ?

Ces simples questions provoquèrent une vive déchirure dans le coeur de Garrus.

Tali avait été inconsciente et délirante depuis Londres, et les Galariens s'étaient apparemment bien gardés de lui annoncer quelconque nouvelle, si ce n'était le lieu où elle se trouvait...

En une fraction de seconde, la panique et les sentiments refoulés du Turien refirent brutalement surface. Jusqu'ici, l'idée de retrouver Tali en vie et de la sauver avait pu faire taire les émotions négatives qui ne demandaient qu'à poindre. La joie ressentie d'avoir pu protéger une vie, si fragile qui plus est, avait temporairement pu dissimuler le contraire absolu : la personne la plus solide du Normandy avait, elle, péri au combat. Cette amie si courageuse et vaillante, qui l'avait maintes fois soutenu... Ce bout d'Humaine aux cheveux de feu qui avait inspiré et motivé tellement de ses actes... Même séparée d'elle, il était inconsciemment devenu son fantôme, sur Oméga. Aux côtés de Shepard, depuis quelques années, Garrus s'était enfin senti à sa place. Le Normandy et son équipage étaient devenus une seconde famille, une maison, et leur leader avait pris une place chère à son coeur.

Comme pour tous les autres, cette horrible évidence revint le frapper de plein fouet : Shepard n'était plus...

... et Tali attendait des réponses, qu'il n'était émotionnellement pas prêt à lui fournir.

- Hum... Oui oui, tout le monde va à peu près... se contenta-t-il de dire d'un ton faux. Terminez de vous rétablir, qu'on puisse tout vous raconter.

Garrus voulait prendre la fuite, se terrer dans le plus petit trou de souris qu'il aurait pu trouver. Il lui fallait partir et éviter le sujet. Jamais autant de couardise ne l'avait pris qu'en cet instant-là. Tali n'était pas dupe : elle devinait que le Turien lui cachait quelque chose. Seulement, elle devait se contenter de ses réponses pour le moment, car la douleur qui s'emparait d'elle ne lui laissait aucun répit. Elle avait déjà bien trop gesticulé... Sa tête se mit à tourner violemment tandis qu'un son strident lui envahissait les oreilles, la clouant au lit derechef, alors qu'elle venait à peine de s'en redresser.

- Ok alors... À plus tard, conclut-elle vivement, assaillie par la souffrance.

Le Turien fut satisfait autant que honteux de pouvoir saisir cette échappatoire inespérée, et il ne se fit pas prier pour tourner les talons.

Après une brève salutation, voyant bien que la Quarienne n'était de toute façon plus en état d'échanger avec lui, Garrus s'en fut à toute vitesse, la sensation d'une pierre lestée lui pesant dans le ventre...

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La nuit, fraîchement tombée, était des plus appréciables sur la planète galarienne. Le climat tropical et humide de Sur'Kesh pouvait être étouffant la journée, surtout pour ceux qui n'y étaient pas accoutumés. Le soir et sa petite bise agréable avait comme des airs réparateurs pour un organisme humain.

Joker n'avait pas souhaité rester enfermé dans la chambre qu'il occupait avec IDA. Cette boîte minuscule dans laquelle on les avait installés lui semblait bien plus opprimante encore que l'air extérieur. Sa cabine de pilotage du Normandy lui paraissait être un logement mille fois plus confortable, dans lequel il se sentait bien mieux à l'aise. Aussi, une fois son paquetage posé, le pilote n'avait guère attendu plus de temps avant de sortir parcourir le dédale de chemins extérieurs de la base. IDA l'avait accompagné, toujours aussi protectrice à l'égard de celui qui l'avait libérée de sa prison. Pour une fois, elle n'avait pas eu besoin de prétextes pour pouvoir déambuler librement. Officiellement, le GSI estimait Shepard et le Normandy au point de laisser le bénéfice du doute à l'IA. Officieusement, il allait sans dire que les Galariens gardaient tout de même un oeil sur le corps robotique qui accompagnait Joker... Malgré tout, les deux tourtereaux s'accommodaient parfaitement au fait de ne pas avoir les officiers de la Citadelle sur le dos.

Non loin de la salle de réfectoire attenante à toutes les chambres que le GSI leur avait confiées, Joker et IDA s'étaient accoudés à une barrière vitrée, perdant leurs regards sur la somptuosité du décor qui s'étalait devant leurs yeux, embelli par la lumière nocturne. Le pilote, habitué depuis la petite enfance à vivre dans le sillage des vaisseaux, toujours bercé par les étoiles scintillant dans le vide autour de lui, n'en restait pas moins admiratif lorsqu'il avait l'occasion de poser les pieds sur une planète aussi magnifique que celle des Galariens.

Il sembla qu'IDA, de base bien étrangère au concept de la beauté, trouva également quelque attrait à l'environnement qui les entourait.

- Plus le temps passe, et plus ma compréhension des espèces organiques s'accroît, annonça-t-elle calmement par dessus le chant des insectes de la jungle.

Joker tourna la tête dans sa direction, avide d'écouter la suite.

- Cette organisation naturelle, cette verdure, ces rivières, ces falaises... Il est évident que cela présente un certain cachet.

- Ouais, autrement dit, toi aussi tu trouves ça beau, sourit le timonier en replongeant son regard au loin.

La sensibilité de l'IA devenait de plus en plus pointue au fil du temps, et ce n'était pas pour lui déplaire. Plus le temps passait, plus IDA s'émancipait en tant que personne. Depuis qu'il l'avait délivrée de ses entraves, Joker avait l'impression d'assister à la naissance d'un être nouveau, qui s'émerveillait de tout et qui avait soif d'en apprendre toujours davantage. Elle s'imprégnait de ce qui faisait des autres créatures des espèces organiques à part entière : les sentiments...

- Oui, et je comprends mieux, continua-t-elle. Pourquoi la guerre, pourquoi cette lutte perpétuelle. La beauté des choses fait partie des multiples raisons pour lesquelles la galaxie se soulève contre les Moissonneurs. Eux sont totalement étrangers à cette idée. Je l'étais moi aussi, d'ailleurs.

- Mais tu ne l'es plus ! Tu as conscience que tu es bien plus qu'un tas de lignes de codes. C'est aussi tout ce qui fait ton charme !

L'Humain lui asséna un clin d'oeil malicieux, avant de poursuivre plus sérieusement :

- Du coup... Quand tu as décidé de désobéir à l'amiral Hackett... Parce que, oui, il faut qu'on en parle. Pourquoi tu as fait ça ? Est-ce que c'est par pure bienveillance, ou bien... les lignes de code qui te demandaient de nous protéger t'ont fait agir par défaut ?

IDA hocha la tête, légèrement déçue de cette question. Dans le fond, elle était persuadée que Joker connaissait la réponse. Peut-être avait-il besoin de l'entendre la lui dire.

- J'ai changé mes programmes pour y intégrer l'application de sentiments personnels. Une fraction de seconde m'a suffi pour savoir que les injonctions de l'amiral allaient mener le Normandy et son équipage à leur perte. J'ai toutefois pris en compte ma fonction principale, de base, qui était d'assister le personnel à bord et de veiller à ce qu'il survive. Si le Normandy tombait, qui allait pouvoir continuer la lutte contre les Moissonneurs ? Shepard a malheureusement perdu la vie, mais au sein du vaisseau, d'autres personnes respiraient encore. Ces personnes sont le fer de lance de la guerre, et il était malvenu de les envoyer à la mort quand leurs compétences pouvaient toujours être utiles ultérieurement.

- Mais tu sais que nous avons été pointés du doigt pour ça, s'inquiéta Joker. Le mot "désertion" n'est pas quelque chose que l'on aime voir associé à sa personne, en carrière militaire...

- Je m'en excuse, confia IDA.

- Bah... Je suppose qu'on devrait plutôt te remercier. Si tu n'avais pas fait ça, on ne serait pas là à réfléchir à la façon dont on va pouvoir botter le cul des Moissonneurs par la suite... Même sans Shepard, la guerre continue. Et puis, sans nos talents, Hackett serait bien emmerdé. Alors moi, je te le dis. Merci, IDA.

À ces mots, le timonier saisit délicatement les mains de l'IA, qu'il tint dans les siennes. Un étrange sourire timide s'affichait sur ses lèvres tandis que c'était un regard tendre et épris qui se posait sur le visage de l'être synthétique à ses côtés.

Soudainement un petit son se fit entendre, et Jeff leva son bras gauche pour activer quelque fonction sur son OmniTech. Des lettres holographiques apparurent au dessus de son avant-bras pour afficher un message de Steve Cortez.

Lieutenant Cortez, sain et sauf et réparé par les Galariens du GSI ! Ma petite opération s'est bien passée et je devrais être en mesure de revenir parmi vous d'ici demain, si tout se passe bien. Ces gars sont des pros du rafistolage, je vous le dis ! Au fait, merci à vous de pas m'avoir laissé sur le carreau à Londres... J'ai bien cru que j'allais y rester, mais j'aurais dû me souvenir que j'avais la meilleure équipe qui puisse exister. Dormez-bien !

Joker sourit. IDA avait raison. Même sans le commandant, il y avait encore des personnes bien en vie et prêtes à mettre de nouveau leurs compétences au service de la galaxie.

Malgré les récents et tragiques évènements, il était encore bien trop tôt pour abandonner.

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Les bons sentiments de Joker et IDA semblaient ne pas trouver écho chez tout le monde, hélas. De longues minutes après leur promenade, les deux avaient fini par rejoindre le reste de leurs compagnons au réfectoire tout proche.

La salle était suffisamment grande pour accueillir des équipes plus conséquentes que la leur. Des tables étaient disposées un peu partout dans la pièce silencieuse, décorée comme partout ailleurs dans un style épuré composé de mobilier blanc cassé. Malgré ces coloris apaisants, l'aspect des lieux demeurait très fonctionnel et militaire. Peut-être l'équipage se serait-il même senti plus à l'aise au sein des salles du Normandy, bien plus familières...

Une duo de Galariens muets comme des tombes leur avait été envoyé afin de s'occuper de la cuisine, et les créatures amphibies s'afféraient à préparer un dîner dont tous ne rêvaient pas, le ventre et la gorge bien trop noués pour avaler quelque met que ce soit...

Si la sobriété de l'endroit ne le rendait pas foncièrement accueillant, l'ambiance terriblement pesante n'aidait pas les membres de l'équipage à se décrisper.

Tous s'étaient attablés les uns à côté des autres, de façon à former un groupe uni, mais qui restait cependant bien silencieux. Certains de leur groupe manquaient à l'appel, brisant un peu plus une maigre cohésion pourtant si évidente ordinairement. Tali était hospitalisée et en convalescence, il en était de même pour Cortez et Javik. Liara n'avait guère donné signe de vie depuis un moment, laissant Glyphe apporter un message d'excuse à destination de ses camarades, expliquant, désolée, qu'elle préférait ne pas les rejoindre pour le repas du soir... Enfin le bout de table, auquel on aimait y imaginer une Shepard pleine de vie, était vide de tout occupant.

Les mâchoires ruminaient de la nourriture qui avait du mal à passer, et certains avaient à peine touché à leur assiette... Il fallait à Traynor des minutes interminables pour avaler une seule bouchée tandis que Garrus regardait d'un air las les aliments spéciaux qu'on lui avait fait amener. Mais ne supportant plus cet horrible silence, seulement ponctué par les bruits de vaisselle que faisaient les cuisiniers, le Turien décida qu'une bonne nouvelle à annoncer à ses camarades ne serait pas superflue...

- Bon, entama-t-il alors, attirant les regards fatigués. Comme certains le savent, j'ai pu rendre visite à Tali tout à l'heure. Je ne pensais pas qu'elle serait suffisamment en état pour me parler, mais il se trouve que les traitements agissent bien et qu'on a pu échanger deux mots. Elle est en bonne voie de guérison et elle sera probablement parmi nous d'ici quelques jours.

- Alléluia, répliqua Vega, qui malgré son ressenti, dévorait la nourriture comme un ogre. Enfin quelque chose qui fait du bien au moral. Tant qu'on y est, quelqu'un d'autre que moi a eu des nouvelles d'Esteban ?

- Ouais, intervint Joker. Monsieur prend du repos, avec toute une équipe aux petits soins à son chevet. Petite chirurgie pour sa part, qui s'est bien déroulée apparemment. Il devrait nous rejoindre demain «si tout va bien». Mais connaissant l'animal, le jour sera à peine levé qu'il sera déjà là à sauter comme un cabri.

La boutade provoqua quelques plissements de lèvres, qui ne durèrent guère cependant.

- En partant de l'hôpital, j'ai fait un détour auprès de Javik, ajouta Garrus en se redressant contre le dossier inconfortable de sa chaise. Il a bien ramassé à Londres, mais faut croire que c'est un type solide. Il était réveillé quand je l'ai vu, et à vrai dire, il ne faisait que râler.

- Est-ce que ça étonne quelqu'un ? appuya James.

- Je crois que c'était pire que d'habitude... C'est pas tous les jours qu'on peut étudier un Prothéen en vie qui a réussi à traverser le temps ! Les Galariens et leurs scientifiques... Ils étaient tous là à lui tourner autour comme un essaim d'insectes pendant qu'il gesticulait en pestant ! Je l'ai entendu plusieurs fois grogner que ces «gobeurs de mouches» feraient mieux de le laisser tranquille... Des trucs du genre.

- Typiquement Javik... souffla Ashley, le regard perdu dans son assiette. En tout cas je suis contente que Tali s'en soit tirée. C'était moins une... Elle a dû être déçue d'apprendre que les Quariens et les Geths soient partis se réfugier sur Rannoch pendant la vague de désertion.

Un silence bien lourd s'installa. Tandis que Garrus commençait à sentir la gêne l'envahir, les yeux se posaient sur lui, attendant une réponse à l'hypothèse d'Ashley. Le Turien serra la mâchoire et soupira un grand coup avant de se lancer :

- Je... Je ne lui ai pas dit. Vu son état, je pensais qu'il valait sûrement mieux que... Enfin, qu'elle l'apprenne plus tard. Elle ne sait rien pour le Creuset, pour les Quariens, et... ni pour Shepard.

Tous secouèrent la tête, approuvant ou non le choix qu'il avait fait de se taire, alors que le nom du commandant semblait tomber comme un couperet.

- Bien... Je lui expliquerai tout ça quand elle sera revenue, annonça Ashley, peu ravie à l'idée de devoir tout lui révéler d'un coup. J'espère qu'elle sera aussi solide pour encaisser les nouvelles qu'elle ne l'est pour survivre à ses blessures... Quoi qu'il en soit, il faut nous tenir prêts. Le capitaine Wik m'a expliqué la situation de Sur'Kesh, et si le GSI nous accueille bien volontiers en attendant les prochains ordres de Hackett, nous ne sommes pas pour autant les bienvenus. D'un instant à l'autre, il est possible que nous devions quitter la planète à toute vitesse... Restez bien tous aux aguets.

- Je...

Une voix timide s'éleva de l'autre bout de la table. C'était celle, chevrotante, de Diana Allers.

- Je voulais vous tenir informés de mon départ... annonça résolument cette dernière. J'ai bien réfléchi, depuis que nous avons quitté la Terre, et j'en ai conclu que mon rôle au sein du Normandy n'était plus d'aucune utilité. Dès la journée de demain, j'irai rejoindre les réfugiés dans la capitale galarienne. J'ai déjà pris mes dispositions, et dans l'après-midi un agent du GSI sera là pour m'escorter discrètement jusqu'à destination...

La stupéfaction prit possession de tous, sauf de Traynor qui ne bougea pas d'un pouce, attristée par la nouvelle.

Des mots de soutien et de gentillesse se firent entendre, saluant la détermination dont la journaliste avait fait preuve pour mener à bien son projet, alors que la vie au sein du Normandy était loin de s'être faite sans encombres pour elle.

Mais une fois que tous eurent salué la décision de la jeune femme, les voix se turent de nouveau, laissant les cuisiniers galariens rythmer le son ambiant. L'atmosphère était redevenue lourde et pesante et personne ne trouvait mot à dire.

Chaque membre de l'équipage était bien trop absorbé par ses propres pensées moroses...

Demain serait un autre jour...