V : Face à face

Le Normandy était bien silencieux, depuis son amarrage. Vidée de son personnel, la frégate semblait entièrement inanimée, stationnant auprès des vaisseaux galariens du GSI qui, eux, allaient et venaient sans interruption.

Pourtant, elle n'était pas dénuée de tous ses occupants.

Samantha Traynor y passait plus de temps que dans son logement temporaire de la base. Depuis qu'Allers était partie, la jeune femme ne se sentait plus en mesure de s'y reposer en toute quiétude. Aussi, des tâches l'attendaient sur son poste de travail, car les différents rapports reçus de l'Alliance transitaient par sa console. Traynor faisait l'intermédiaire entre le Normandy immobilisé et le bureau d'Ashley, à qui elle ne cessait de transmettre des documents. Malheureusement le signal le plus espéré, l'appel de Hackett, tardait à arriver…

Steve Cortez, bien qu'ayant du mal à effectuer certains mouvements brusques, s'était bien rétabli. Se souciant peu du repos que tentaient de lui imposer les Galariens, le lieutenant était lui aussi régulièrement de retour dans le bâtiment, dans le but d'entretenir du matériel en soute qui ne devait pas rester ainsi inutilisé.

Au niveau des quartiers de l'équipage, en revanche, une salle restait constamment alimentée, éclairée et occupée depuis maintenant trois jours.

Les images diffusées par les multiples écrans d'affichage vacillaient, montrant tantôt des rapports signés, tantôt des photos prises sur les différents fronts où l'on se battait toujours contre les Moissonneurs, ou bien encore des extraits vidéo faisant office de témoignages… Malgré les pertes incommensurables au sein des différentes espèces de la Voie lactée, le réseau d'agents du Courtier de l'Ombre semblait encore bien actif.

Bien sûr, les informations arrivaient beaucoup moins vite, voir carrément en retard… Évidemment, la quantité de faits rapportés était moindre comparée au temps d'avant l'arrivée des Moissonneurs… Inévitablement, depuis que la guerre s'était installée sur les planètes et les colonies galactiques, le nombre de personnes travaillant pour le Courtier avait été grandement diminué. Pour couronner le tout, les réseaux de communication éparpillés au sein de la Voie lactée étaient eux aussi, pour certains tout du moins, en piteux état... voir carrément détruits.

Pourtant, cela n'empêchait pas encore Liara d'avoir besoin de l'aide plus que précieuse de Glyphe, qui s'afférait à traiter toutes les données reçues et à les classer, pour finalement ne transmettre que les plus importantes à sa patronne.

- La Résistance sur Thessia a-t-elle bien reçu le matériel promis ?

La voix de Liara était lasse, plate et triste, presque aussi monotone que celle d'une IV informative. L'Asari était debout devant les écrans accrochés au mur de son bureau. Elle les observait attentivement et ne bougeait que pour envoyer des réponses ou des ordres à ceux avec qui elle avait pu entrer en communication. Ses yeux étaient rougis et la brûlaient en permanence, conséquence de ses pleurs mêlés aux pixels lumineux qui l'éblouissaient désormais en continu. Elle n'avait séjourné qu'une courte et pénible nuit dans sa chambre galarienne, où elle n'avait d'ailleurs pu se reposer convenablement. Trouvant refuge au sein du Normandy, seul lieu encore capable de la rattacher au commandant disparu, Liara s'afférait à s'occuper l'esprit sans discontinuité.

- La confirmation nous est parvenue hier soir, docteur T'Soni, répliqua aussitôt Glyphe.

- Bien, bien…

Suite à cette courte réponse, Liara tendit les bras pour tapoter sur un clavier devant elle, geste qu'elle effectuait bien moins vite que d'ordinaire. L'un de ses poignets était encore douloureux, conséquence de ses blessures de Londres... Ses mouvements étaient lourds et son propre corps, titubant, lui semblait peser une tonne. Aussi, elle dut fermer les yeux un instant et enserrer son front de l'une de ses mains pour éviter de chanceler davantage. Son état déplorable venait lui rappeler qu'elle était bien une créature organique, malgré sa propension actuelle à agir comme un synthétique dénué de besoins vitaux.

- Vous n'avez pas dormi depuis exactement vingt-sept heures, seize minutes et 54 secondes, l'informa l'IV.

Liara fit une grimace. Peut-être aurait-elle préféré ne pas se rendre compte de sa situation désolante, mais force était de constater qu'elle faisait peur à voir.

- Le repos vous est grandement conseillé, docteur, insista Glyphe.

- Ou... Oui, mais je...

L'Asari balbutia et fut prise d'un violent vertige. Son assistant synthétique avait raison, il lui fallait impérativement décrocher de son amas d'écrans, sans quoi elle finirait par s'effondrer sans ne rien pouvoir y faire.

Elle soupira, se rendant à l'évidence, puis se dirigea mollement vers le lit situé au fond de la pièce longiligne. Pourtant, après quelques pas seulement, elle stoppa son chemin, tournant la tête sur sa gauche pour apercevoir sur une étagère un petit cadre.

Ses lèvres tremblèrent...

À l'intérieur des bordures noires se trouvait une photo de Shepard. Elle était assise sur une caisse, en soute, penchée vers avant et les bras posés sur ses genoux. L'une de ses mains tenait le Predator qu'elle venait de nettoyer. À ce moment là, en pleine guerre contre les Moissonneurs, il était devenu rare de voir Jane Shepard afficher un tel air détendu. Prise en photo au dépourvu alors qu'elle travaillait, elle avait pourtant souri chaleureusement malgré ses réticences à passer sous l'objectif. Glyphe était venu en traître capturer son image, obéissant aux injonctions de sa propriétaire amusée...

Son regard vert émeraude, surplombé d'une cicatrice sur l'arcade gauche qui venait lui barrer un sourcil, contrastait avec ses cheveux rougeoyants. Elle semblait fixer Liara et la transpercer de part en part, lui provoquant un frisson.

Le charme de ce sourire bienveillant frappa l'Asari de plein fouet.

Les yeux bleu pâle du Courtier de l'Ombre s'emplirent une nouvelle fois d'une douleur oculaire semblable à milles aiguillons, et les larmes ne tardèrent pas à refaire surface. Exténuée, elle se saisit du petit cadre et l'emporta avec elle jusqu'à son lit, sur lequel elle s'écroula lourdement.

Ainsi vautrée sur le dos, en étoile, la photo du commandant à ses côtés, Liara clôt fortement ses paupières pour forcer l'eau à quitter ses yeux. Des gouttes salées coulèrent de chaque côté de ses tempes pour aller mouiller la couette sous sa tête. D'abord lent, le rythme auquel elles venaient glisser sur ses joues ne cessait d'augmenter, pour se faire finalement continuel. Bientôt, des sanglots incontrôlables secouèrent son thorax tandis qu'elle serrait les poings comme pour saisir l'inatteignable...

...Comme pour s'accrocher désespérément à une Jane Shepard invisible...

Se mettre au travail comme un robot, sans goût et de façon acharnée, avait au moins eu le mérite de tenir ses songes en respect. Cela avait toujours été le cas, une certaine façon pour elle de se donner l'impression qu'elle était en mesure de contrôler le cours des évènements, ainsi que sa propre personne.

Mais ici, recluse en privé dans son bureau, il avait fallu qu'elle accepte un bref moment de détente pour que toutes ses pensées refoulées l'assaillissent de nouveau.

Au final, se laisser pleinement aller à sa peine n'était pas si désagréable... Sur le coup, cela avait presque un côté libérateur.

Liara tourna paresseusement la tête pour fixer encore le portrait de Shepard, qu'elle tenait de sa main droite. Elle renifla et avala difficilement sa salive, une boule lui tenaillant la gorge.

«Je l'ai abandonnée...»

Ces mots, cruels, l'Asari se les était probablement répétés plus d'une bonne centaine de fois depuis Londres, et le tourment qu'elle s'infligeait ne trouvait aucune fin. En plus du chagrin que lui imposait le deuil, un horrible sentiment de culpabilité la rongeait tout entière.

«Pardon... Pardon Shepard...»

Ébranlée et tressautant à cause de ses pleurs, Liara serra fortement l'index de son poing gauche entre ses dents.

C'était la deuxième fois qu'elle perdait le commandant du Normandy.

Deuxième détestable foi que la N7 lui avait ordonné le repli et la sécurité alors qu'elle-même risquait sa vie... Ses "erreurs" n'avaient pas pardonné : Shepard mourrait, et elle sombrait dans le chagrin. Dans chacune des situations la biotique n'avait fait qu'obéir, pour se noyer ensuite dans de pesants remords qui l'empêchaient de refaire surface. Cette fois en revanche, il n'y avait plus de Cerberus et aucun projet Lazare dans lequel se lancer à corps perdu...

C'était fini.

Quelques-uns de ses camarades étaient venus lui rendre de timides visites sur le Normandy pour prendre de ses nouvelles et les transmettre au reste de l'équipe. Liara n'avait pas tenté de cacher sa peine, bien qu'elle s'était efforcée de garder ses larmes pour elle le plus possible. La tentation de se confier à une oreille attentive avait été forte, mais l'Asari y avait résisté. Malgré les faibles sourires qu'on lui avait adressé, elle n'était pas dupe : le moral des autres n'était guère meilleur que le sien... Ces derniers jours, tous s'occupaient de leurs propres démons.

Finalement, la jeune femme fut envahie de nouveaux songes qui la prirent au dépourvu. Dans la masse brumeuse de son esprit, le visage réconfortant d'une autre personne sembla se dessiner.

Bénézia...

Que n'aurait-elle pas donné pour obtenir le doux réconfort d'une mère, en ce pénible instant, comme dans son enfance, lors d'une blessure banale ou d'un quelconque chagrin de petite fille. Mais la matriarche était partie depuis plusieurs années maintenant, ne laissant derrière elle que des souvenirs.

Elle aussi...

Liara réalisa que les seuls proches qu'il lui restait se trouvaient ici, avec elle, sur Sur'Kesh. Aethyta, son père, avait disparu. Elle travaillait toujours à la Citadelle lorsque les Moissonneurs avaient attaqué, et même si le Courtier de l'Ombre avait promis de sacrées sommes à qui serait en mesure de lui fournir quelconque information à son sujet, aucune piste ne lui était parvenue. Son deuxième parent restait introuvable, tout comme le Drell avec qui elle s'était liée d'amitié, Feron. Si ce dernier était en vie, il ne faisait aucun doute qu'il trouverait un moyen de la joindre tôt ou tard. Il restait l'un de ses agents...

Tout en réfléchissant à ces évidences douloureuses, Liara n'avait cessé de caresser du pouce l'image joviale du commandant. Puis, au bout de minutes qui lui parurent interminables, son doigt ralentit, pour finalement s'immobiliser. Terrassée par la fatigue et la peine, elle fut incapable d'ouvrir ses paupières ou de bouger le moindre muscle, se laissant engloutir dans un lourd sommeil.

-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o

Ashley faisait les cent pas dans son bureau depuis maintenant un bon quart d'heure. Une forte inquiétude s'était emparée d'elle, et ses soupirs de mécontentement ainsi que ses allées et venues rapides d'un bout à l'autre de la pièce n'arrivaient pas à évacuer la tension qu'elle ressentait.

La Dalatrace Linron était en chemin pour la rencontrer officiellement, et son arrivée était imminente.

Padok Wiks l'avait prévenue depuis seulement une heure. La jeune femme avait à peine terminé son déjeuner au réfectoire quand le message du capitaine galarien lui était parvenu. Son estomac fraîchement rempli s'était aussitôt vrillé sous l'effet de l'affolement. Tout ce qu'espérait le lieutenant-commandant, c'était une entrevue sans accroc, dans le calme, avec à la clé une possible bénédiction de la Dalatrace pour rester encore un peu sur Sur'Kesh. Hackett n'avait pas donné de nouvelles, et ses instructions se faisaient grandement attendre. L'équipage ne s'en rendait pas forcément compte, profitant tranquillement d'un repos mérité et salvateur ainsi que des soins que lui proposait le GSI... Mais Williams, elle, était bien plus alarmiste concernant la situation, Wiks n'ayant pas manqué de l'avertir à maintes reprises désormais.

Le GSI était un groupe d'espions et d'agents d'élite, mais en ces temps troublés, il n'était pas incongru d'y soupçonner la présence de taupes ou de personnel corrompu. Il n'avait pas fallu longtemps avant que l'Union galarienne apprenne la venue du Normandy sur ses terres. Comme prévu, la réaction avait été immédiate...

Impossible de savoir si d'éventuelles négociations pouvaient avoir lieu avec la chef Linron, ou si elle tenterait de chasser l'équipage et leur vaisseau sans sommation. Toutefois, l'annonce précipitée de sa visite au sein de la base secrète ne laissait rien présager de bon, et c'est précisément ce qui contrariait Ashley.

- Reste calme Williams... se répéta-t-elle tout en continuant son impétueuse marche circulaire. Un peu d'aplomb, bordel... Allez. Ça va le faire.

Après une forte inspiration supposée lui faire retrouver un peu de courage, Ashley sortit enfin de ses quartiers pour entamer, d'une allure fière et déterminée, le chemin qui la menait au Normandy. Là-bas, ses camarades l'attendaient sûrement tous, à présent. Quelques instants plus tôt, elle avait donné l'ordre à tout l'équipage de l'y rejoindre, comme le souhaitait la Dalatrace... Exiger une rencontre devant le vaisseau et non au calme dans une salle de réunion n'augurait rien de bon non plus, d'ailleurs, mais le lieutenant-commandant n'en laissait rien paraître sur son visage fermé.

L'Humaine, aux faux airs inébranlables, parcourait les allées pâles et humides de pluie d'un pas sûr. Le ciel grondait au loin et semblait lui aussi être signe de mauvais présage, mais Ashley préféra rouler des yeux et ignorer cette superstition qui ne l'encourageait guère. Enfin, peu après, elle gagna la grande baie d'amarrage où l'attendaient ses compagnons ainsi qu'une troupe conséquente d'agents du GSI, menée par Padok Wiks.

Les regards se tournèrent vers Ashley lorsque cette dernière arriva, et après avoir salué le capitaine galarien, elle remarqua bien vite quelques absents au sein de son équipe.

- Où sont les autres ? questionna-t-elle directement.

- Traynor est partie chercher Liara dans son bureau. Elle ne répondait pas à l'intercom... renseigna Joker les bras croisés. Et Tali est en chemin, les médecins ont voulu procéder à quelques vérifications avant de la laisser trop s'exposer à l'extérieur. Fallait absolument examiner l'étanchéité de sa nouvelle combinaison avant qu'elle se promène sous la pluie...

Ashley acquiesça. Heureusement, les retardataires ne trainèrent pas à regagner le groupe. Il s'en était fallu de peu... Si Linron avait découvert que tous n'étaient pas là devant elle, qui savait quelle réaction aurait été la sienne...

Tali, quelque peu affaiblie mais bien remise sur pied, arriva la première. Cela faisait plaisir à tous de voir la jeune femme en vie et rétablie. Pourtant, son moral n'était pas au beau fixe... Lorsque Williams était venue lui apprendre les dures nouvelles que Garrus avait tues, la Quarienne avait été frappée de stupeur. Déçue et frustrée, bien que comprenant les raisons du Turien de garder ces informations secrètes, Tali s'était faite plutôt discrète depuis cet instant.

De longues secondes après l'arrivée de l'ingénieure, Traynor revint également. Derrière elle se trouvait une Liara aux traits tirés et aux yeux rougis, sortie prématurément d'un écrasant sommeil. L'Asari salua ses amis d'un murmure bref, préférant que leur attention se reporte sur leur chef plutôt que sur son visage dévasté.

- Capitaine Wiks, nous sommes tous là, annonça alors Ashley au principal intéressé.

- Tant mieux, se réjouit le Galarien tout en consultant son OmniTech. La Dalatrace Linron arrive. La bonne nouvelle, c'est qu'elle n'est que peu accompagnée...

«Super... Autrement dit, elle n'a pas jugé nécessaire d'emmener des soldats pour nous plomber...» pensa Williams, légèrement rassurée.

Peut-être y aurait-il moyen de communiquer facilement, tout compte fait...

Pourtant, lorsque la silhouette élancée de la dirigeante encapuchonnée se fit apercevoir au loin, son allure rapide et ses poings serrés ne donnaient guère l'impression d'une quelconque sympathie. Wiks s'en rendit certainement compte, car ses grands yeux globuleux clignèrent rapidement et sa bouche se tordit dans une mimique peu engageante.

Heureusement, comme l'avait prévu l'officier du GSI, la Dalatrace n'était entourée que de quelques personnes. Quatre, précisément, et qui en apparence n'étaient que peu armées.

Ashley fit quelques pas en avant pour accueillir l'éminence amphibie, mais cette dernière se planta devant elle et Wiks sans piper mot, les toisant d'un regard noir et sévère.

- Lieutenant-commandant Ashley Williams de l'Alliance, madame, entama alors l'Humaine. Spectre de la Citadelle et nouveau capitaine du Normandy SR-2.

Après cette introduction, Ashley effectua un salut militaire tout comme elle l'aurait fait devant quelconque supérieur. Mais cela ne sembla nullement impressionner Linron, qui ne prit aucunement la peine d'y répondre, ni de se présenter à son tour. Sur les terres tropicales de Sur'Kesh, elle était en position de force. Hors de question de se montrer agréable ou de plier le genou devant des étrangers apatrides qui refusaient de reconnaître son autorité et avaient bafoué ses règles.

- Jolies titres, jolis grades rétorqua Linron d'un air mauvais tandis que de la pluie dégoulinait de sa capuche, rendue humide par le trajet qu'elle avait effectué pour venir à la base. Malheureusement pour vous, ils ne vous sont plus d'aucune utilité, et encore moins ici.

Ashley était loin de s'être attendue à un bon accueil, mais une telle diatribe la surprit tout de même... Et la créature longiligne devant elle n'en avait pas terminé.

- Je suis... surprise, que le capitaine Wiks vous ait sournoisement autorisé l'amarrage sur notre planète, continua-elle en dévisageant l'officier du GSI, qui lui rendit bien son allure dédaigneuse.

- Nous n'avons fait que répondre aux conventions d'aide les plus élémentaires, Dalatrace. Un vaisseau allié rempli de soldats blessés et demandant assistance ne pouvait pas être reconduit aussi impunément hors de notre système. Quant à l'utilisation de la force, vous êtes sans doute au courant des conséquences que provoquerait un tel indicent au niveau diplomatique.

La bouche de Linron se déforma et trembla sous l'effet de l'agacement...

- Au cas où vous ne seriez pas au courant, officier Wiks, c'est l'Union galarienne qui décide de la façon dont nous devons gérer notre planète et notre espèce. Laissez ce genre d'affaires au gouvernement et tenez-vous en à votre rôle militaire, voulez-vous.

- Mais parfaitement, madame, siffla le capitaine. Nous ne faisons que porter secours à nos camarades soldats.

- Hé bien cela ne peut plus durer. Voyez vous, "lieutenant-commandant", des milliers de vaisseaux tout aussi en détresse que le vôtre patientent en dehors de l'espace confiné que nous avons mis en place. Je vous prierais donc de quitter Sur'Kesh aussi rapidement que possible, l'Union galarienne a décrété que vous n'étiez pas les bienvenus ici.

- Nous ne comptions pas nous éterniser, rassurez-vous, maugréa Ashley, courroucée. Nous ne faisons que nous ravitailler, soigner nos blessés, et attendre des ordres du haut commandement de l'Alliance.

Piquée au vif, Linron pointa un long doigt crochu directement devant le visage de l'Humaine.

- Dites-moi, Williams. Le fabuleux commandant qui vous précédait... Ne vous a-t-elle donc pas tenue informée de notre petite discussion au sein du Normandy, lorsqu'elle a pris la décision de balayer d'un revers de la main mes propositions ?

Ashley entrouvrit la bouche et plissa les yeux. Désormais, l'idée de la discussion courtoise semblait s'éloigner à grandes foulées... Derrière l'Humaine, tout le groupe se tendit. Bafouer leur chef tombée au combat pour la survie de la galaxie était bien là la ligne rouge que Linron ne devait pas franchir...

- Vous refusez donc de nous aider à cause de la cure du génophage... À cause de la décision du commandant Shepard ?

- "Je saurai m'en souvenir, commandant. Ce genre d'attitude risque de vous coûter des alliés", l'ai-je prévenue. Elle ne m'a pas écoutée. J'ai bien tenté de l'avertir une dernière fois, avant qu'elle répande le remède au travers du Voile, mais je n'ai fait que tendre une nouvelle fois la joue pour en récolter la gifle. Vous avez pris votre décision, Humains. Maintenant, vous allez franchir le blocus autour de Sur'Kesh, mais uniquement pour un retour expéditif en direction d'où vous venez.

Contre toute attente, Javik avança de quelques pas pour venir se mettre au niveau d'Ashley. Le Prothéen contrarié jaugea la Dalatrace de toute sa taille, ses quatre yeux ronds renvoyant des flammes d'animosité.

- Vous n'êtes que des gobe-mouches ingrats ! cracha-t-il sans retenue. Des dizaines de milliers d'années passées, tout ça pour voir votre peuple de têtards difformes devenir arrogant et déplaisant au possible ! Vous faites partie de cette galaxie et cette guerre vous concerne, que vous le vouliez ou non. Votre ridicule blocus ne vous sauvera pas des Moissonneurs, et votre caractère méprisable va vous envoyer droit dans la tombe.

Les billes noires globuleuses de la Dalatrace s'ouvrirent bien grand. Cette fois-ci, il était trop tard pour faire marche arrière... Pourtant, même si Javik n'avait pas pris de pincettes, Ashley devait avouer que sa comparaison des Galariens avec des batraciens lui plaisait fortement. La tête que faisait Linron valait son pesant de crédits...

- Tout ceci est de la faute de Shepard, et uniquement Shepard ! hurla-t-elle subitement de sa voix nasillarde, balançant ses grands bras dans des gestes colériques démesurés. Cette espèce d'Humaine têtue et incontrôlable est responsable de la destruction de la quasi-totalité des forces galactiques, et ce en une seule fois !

- Peut-être que les forces galactiques auraient pu être davantage préservées si nous avions reçu toute l'aide disponible, répliqua Vega dont les mots lui échappèrent. Nous avions besoin de toute le monde pour remporter cette victoire ! La bataille se déroulait sur Terre et VOUS l'avez manquée !

- Et vous serez bientôt à votre tour envahis par les Moissonneurs, conclut Javik malgré les clameurs d'Ashley, qui tentait de les faire taire. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils ne viennent vous chercher, mais contrairement aux autres espèces, vous serez seuls. Votre éradication viendra d'autant plus vite.

- Vous rendez-vous compte de ce que vous dites ? s'offusqua la chef galarienne. Vous avez été aveugles, tous ! Vous avez élevé au rang de guerrière invincible, de déesse, que sais-je encore, une simple femme, qui vous a conduits droit au massacre ! Créatures irrévérencieuses, bornées et stupides ! Vous devriez avoir péri sur Terre, tous autant que vous êtes ! Si le commandant Shepard s'en tire mieux que vous sur le plan honorifique, c'est simplement car elle a eu la politesse de crever avec ceux qu'elle a mené à la mort !

Tout l'équipage gronda, s'insurgeant à haute voix contre les insultes proférées à leur encontre ainsi qu'à celle de leur commandant disparu. Les membres du GSI tentèrent bien de s'interposer, mais ce fut sans succès, leurs mots se perdant dans les vives protestations des autres.

Malgré les avertissement de Padok Wiks, nul n'avait espéré de telles réprimandes de la part de la personne à la tête du gouvernement de Sur'Kesh. Visiblement, ses rancœurs envers Shepard dépassaient de loin le moindre sentiment de solidarité.

Liara, qui n'avait pas bougé d'un pouce depuis le début de la rencontre, releva vivement la tête. Les yeux rougis de l'Asari lançaient des éclairs, et ses mâchoires étaient tellement crispées qu'elle s'en faisait presque grincer les dents. Garrus posa une main amicale sur son épaule, mais cela n'avait pas l'air de la calmer d'une quelconque façon. Sa tristesse sembla subitement se muer en une profonde colère, si bien que de légères fumerolles bleues se mirent à voleter autour de son corps.

Voyant la tension monter, Ashley, Javik et Garrus posèrent une main sur leur arme à titre préventif. La réaction des quatre gardes de la Dalatrace ne se fit pas attendre : tous dégainèrent de façon quasi-synchronisée, ce à quoi répondit finalement l'équipage.

Seulement, après quelques secondes à se regarder en chiens de faïence au travers des viseurs, de minuscules points rouges vinrent danser sur les armures des Galariens suivant Linron.

Des snipers du GSI...

Padok Wiks avait visiblement été bien plus prévoyant qu'Ashley ne l'aurait cru.

- Vous oseriez trahir les vôtres, Wiks ? persifla la chef du gouvernement.

- Nous ne faisons que respecter les lois instaurées par la Citadelle. Le Normandy est un bâtiment de guerre allié qui a requis notre aide. Nous la lui apportons, tout comme nous avons soutenu les projets de l'Alliance dans le conflit contre les Moissonneurs. Vous n'êtes pas seule à la tête de l'Union, et peut-être devriez-vous reconsidérer votre position... Vous êtes dans une base du GSI. Si vous ordonnez à vos hommes de faire feu, ce sera un acte de violation auquel nous serons obligés de répondre.

- Nous ne sommes pas venus ici dans l'intention de vous nuire, assura Ashley. Nous ne comptons rester éternellement amarrés chez vous. Ce n'est que temporaire. Nous avions besoin d'aide en urgence ! Des blessés et des morts étaient à bord !

Après avoir dévisagé l'Humaine, Linron effectua un geste de la tête, suite à quoi ses gardes baissèrent les armes.

- Très bien. Je vois que les lois de notre propre planète peinent à être appliquées, de toute façon, et ce même parmi les nôtres.

- Les lois ne sont pas modulables selon votre bonne convenance, madame. Nous ne faisons que les respecter, et nos alliés sont ici de plein droit.

- Pour le moment, capitaine Wiks. Pour le moment. S'ils ne sont pas partis demain au crépuscule, je reviendrai le jour suivant, mais pas seule, soyez-en assuré. Qui sait ce qui se passera à ce moment-là.

Sans guère plus attendre, la Dalatrace leur tourna le dos et s'en fut sans leur adresser la moindre attention supplémentaire, ses hommes sur les talons. Elle dépassa la baie d'amarrage pour quitter les lieux, laissant de nouveau la pluie battante tremper sa longue tenue grisâtre.

- Je hais les politicards, pesta Ashley. Bande de connards arrogants.

Après quelques secondes de silence, Padok Wiks, quant à lui, lança un regard ombrageux en direction de Javik :

- Têtards difformes, avez-vous dit...?

- Vous auriez mieux fait de rester au stade de simples animaux primitifs, à patauger dans les marres puantes et glaireuses auxquelles vous apparteniez autrefois.

Après cette nouvelle pique largement assumée, le Prothéen prit congé du groupe sans demander quelconque permission. S'il respectait et reconnaissait les compétences de ses camarades, l'autorité d'Ashley lui glissait dessus comme des gouttes d'eau sur son armure...

Le lieutenant-commandant soupira, suite à quoi elle plaqua de façon virulente la paume de sa main contre son front...

Cette rencontre avait été bien pire que ce à quoi elle s'attendait...