VI : MORTE OU VIVE
Si la pluie s'était arrêtée peu avant la tombée de la nuit, le ciel était quant à lui encore bien orageux. Ses éclairs venaient régulièrement illuminer le paysage nocturne ainsi que la base galarienne, dont la pâleur resplendissait par à-coups. Une forte odeur de végétation humide emplissait les narines de tous les occupants du complexe, plus ou moins accoutumés à cette puissante senteur.
Le fracas et les stries chaotiques de la foudre illustraient parfaitement les pensées qui fusaient dans la tête de Liara. Après l'entrevue épouvantable avec la Dalatrace, l'Asari n'avait cessé de ruminer, tentant tant bien que mal de retrouver un peu de calme. S'étant par la suite de nouveau réfugiée dans son bureau, elle n'y avait au final passé que très peu de temps. L'espace était trop exigu, confiné. S'il lui avait d'abord servi de cocon rassurant dans lequel exprimer sa tristesse, l'endroit était inadapté pour laisser s'éteindre sa colère. Elle avait besoin d'air, et la bise agréable de Sur'Kesh qui lui caressait le visage emportait peu à peu avec elle la rage de la jeune femme.
L'agitation résultant d'un fort sentiment de contrariété n'était pas quelque chose d'habituel chez Liara... Mais à situation exceptionnelle, conséquences exceptionnelles. Marcher d'un pas furibond au travers de la base afin d'organiser le capharnaüm dans sa tête avait tout compte eu quelque utilité. Pour tirer les conclusions de ses réflexions, l'Asari avait fini par se planter devant une rambarde, qu'elle tenait fermement de ses deux poings. Son regard se perdait au loin dans l'obscurité, ses pupilles rétrécissant par instants sous la lumière aveuglante de l'orage.
La Dalatrace était allée bien trop loin. Que sa rancune envers Shepard soit justifiée ou non, de quel droit se permettait-elle de juger si durement une personne qui avait combattu pour la sûreté de tous ? Qui avait donné sa vie pour sauver des billions de personnes aux quatre coins de la galaxie ! Croyait-elle réellement que les Galariens, isolés, parviendraient à l'emporter face aux Moissonneurs ? Si leur espèce avait pu vivre encore à peu près tranquillement, il ne faisait aucun doute que, bientôt, ils seraient fauchés à leur tour par la menace venue de l'Abîme. Les actions de Shepard ayant attiré l'attention de l'Augure et ses comparses, cela avait au moins permis aux créatures amphibies de Sur'Kesh de gagner du temps...
Et voilà que "son éminence" les rejetait de sa planète, eux qui avaient tant œuvré pour la Voie lactée.
- Tss !
Le Courtier de l'Ombre vociféra sous l'agacement. La Déesse seule savait la patience, la ténacité et la rancune dont Liara pouvait faire preuve. Quoi qu'il en soit, l'Asari n'avait pipé mot devant Linron, se contentant d'encaisser ses dures paroles, qu'elle peinait à digérer.
Si Shepard avait été là, peut-être les choses auraient-elles été différentes... Allez savoir. Le commandant du Normandy n'était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds, elle. Avec un peu de chance, elle aurait pu réussir à raisonner la Galarienne...
Mais non. C'était Ashley qui prenait les décisions, à présent.
Liara murmura à voix basse ce qui ressemblait à des jurons, car même en colère, la culpabilité ne daignait visiblement pas la laisser tranquille.
Quelle ironie, elle qui s'était donné tant de mal pour retrouver le cadavre du commandant et le confier, sans grand espoir, à Cerberus... Le projet Lazare avait réussi, Shepard avait recouvré la vie... Pour la perdre une fois de plus des mois plus tard.
«Un jeu d'enfant Liara, tu n'as plus qu'à aller la chercher de nouveau...» ironisa l'Asari dont les yeux s'embuaient de larmes.
Si seulement les choses étaient aussi faciles et simples...
Shepard avait probablement été pulvérisée par le rayon rouge vif de l'Augure. L'énorme Moissonneur avait gardé le faisceau comme une bête féroce devant son antre, détruisant tous ceux qui s'en étaient approchés de trop près...
Le commandant méritait amplement des funérailles, que personne ne pouvait organiser en sa mémoire... Il n'y avait nulle dépouille à honorer et pire encore, le temps passé en pleine guerre était loin d'être propice à cela. Mais après tout...
Peut-être l'Augure ne l'avait-il pas touchée de plein fouet ? Des explosions fracassantes causées par ses attaques avaient expulsé des décombres, qui auraient pu lui tomber dessus et recouvrir son corps...
Peut-être des soldats humains sur place, en retrait cependant, l'avaient-ils ramassée ? Était-ce seulement possible ? Les communications coupées par la suite auraient pu empêcher le Normandy de recevoir d'éventuelles nouvelles...
Peut-être était-elle encore en vie quand la bataille s'était terminée, soldée par le repli général et la désertion... Qu'aurait-elle pensé de tout cela, gisant au sol sans rien pouvoir y faire ?
«Sois raisonnable... Elle est morte...» pensa l'Asari alors que le tonnerre retentissant se faisait entendre de nouveau. «Pas deux fois... Aussi forte et tenace qu'elle puisse être, elle ne peux pas y échapper une deuxième fois. C'est impossible.»
Et puis, il y avait ces adieux qu'elle lui avait fait avant de courir en direction du faisceau... Elle savait que c'était la fin en cas d'échec, délaissant ses amis derrière elle. Eux l'avaient abandonnée en retour, obéissant à ses ordres.
«On aurait dû aller chercher son corps... J'aurais dû rester à Londres... Peut-être... Vérifier, au moins...»
Les bras de la Citadelle s'étaient pourtant ouverts ! À défaut de réussir à faire fonctionner le Creuset, quelqu'un avait actionné le mécanisme de la gigantesque station. Qui d'autre que Shepard pouvait avoir réussi cela ? Était-il seulement possible que le commandant s'éteigne sur les ruines de Londres quand son plus puissant ennemi s'était trouvé là, devant elle ? Si l'Augure ne l'avait pas touchée directement, n'aurait-elle pas tout fait pour se battre ?
Liara n'avait même pas remarqué qu'elle avait une main plaquée contre sa bouche, serrant ses joues entre ses doigts comme pour se rendre compte qu'il y avait beaucoup trop de "peut-être" et de "si" dans ses questions. Son autre main cramponnait la barre de la rambarde comme pour s'assurer qu'elle était bien accrochée, gardant ses deux pieds fermement ancrés sur le sol.
Un frisson désagréable lui parcourut l'échine lorsqu'une autre vérité vint à elle : ce que les Moissonneurs faisaient de leurs ennemis vaincus n'était pas beau à voir...
Les yeux de l'Asari oscillèrent de gauche à droite sur les falaises environnantes, apeurée de l'évidence dont elle se rendait compte seulement maintenant. Si les sbires des créatures venues de l'Abîme avaient mis la main sur le commandant, elle avait pu être à son tour empalée au bout d'une pique et transformée en vulgaire zombi... Imaginer celle qu'elle aimait se décomposer sur un pieu pour finir en tas de chair décérébré lui fit froid dans le dos.
Liara le savait, il n'y avait qu'une façon d'en avoir le coeur net... Si la passion qui l'animait tentait de se faire entendre, la voix de la raison se faisait heureusement plus forte encore. Elle était encore naïve et trop insouciante quand elle était allée récupérer les restes de Shepard, l'autre fois... De l'eau avait coulé sous les ponts depuis. Elle n'était plus habitée par cet espoir fou et cet optimisme ridicule dont elle avait pu faire preuve... du moins, essayait-elle de s'en persuader à l'heure actuelle.
- Par la Déesse ! s'exclama-t-elle vivement devant le ciel grondant tout en faisant un rapide demi-tour...
... Pour sursauter face à Tali, qui fut tout aussi effrayée qu'elle.
- Keelah ! jura la Quarienne, les deux mains sur la poitrine. Vous m'avez fichu une de ces frousses !
- C'est...! J'étais perdue dans mes pensées, je ne vous ai pas entendue arriver ! Peut-être à cause du vent ou bien, je n'étais peut-être pas attentive, mais...
Liara, dont les yeux étaient ébahis, entrouvrait la bouche, comme bloquée par ses propres mots qu'elle n'arrivait pas à formuler. Cela étonna l'ingénieure. Plusieurs jours durant, l'Asari était restée recluse dans son bureau et muette comme une tombe. Elle s'était enfuie de l'entrevue avec la Dalatrace en affichant un air maussade et courroucé... Ici, devant Tali, elle semblait avoir étrangement retrouvé de la vivacité.
- Est-ce que ça va ? interrogea la Quarienne sceptique. Je vous ai vue errer dehors dans l'après-midi, et depuis longtemps maintenant vous êtes là à regarder au loin... Je me suis dit qu'un peu de compagnie vous ferait du bien, mais... Si vous voulez encore rester seule, je peux le comprendre.
- C'est gentil Tali, merci, mais... Je crois que c'est plutôt à moi de vous demander comment vous vous sentez.
- Bien mieux. Ce n'est pas encore la grande forme, évidemment, mais ça s'améliore. Quelques douleurs ci et là qui me pourrissent un peu la vie, mais ce n'est pas comme si je n'y étais pas accoutumée. Les Galariens sont vraiment doués pour la médecine. Je ne pensais pas que leurs traitements seraient aussi efficaces, mais force est de constater qu'ils connaissent bien la physiologie quarienne. Aussi, le docteur Chakwas a été remarquable. Sans elle, j'aurais eu peu de chances de survie.
La jeune femme imita la précédente position de l'Asari en s'appuyant contre la balustrade, mais à cause de son casque violacé remis à neuf, nul ne savait où pouvaient bien se poser ses yeux. Puis, elle reprit dans un murmure :
- Je n'étais pas loin d'y passer, là-bas... Je n'ai même pas eu le temps de comprendre ce qu'il m'arrivait. En deux secondes, c'était le trou noir. J'ai repris pleinement conscience ici, dans un lit d'hôpital et branchée à toutes sortes de machines.
- Je suis désolée, soupira Liara en baissant le regard. C'était... Impoli de ma part de n'être pas venue plus tôt et...
- Laissez tomber. Je comprends, la coupa l'ingénieure d'un ton empathique. Vous n'avez pas besoin de vous justifier. La mort de Shepard est difficile à vivre pour tous, alors... Vous...
L'Asari serra les lèvres tout en fronçant les sourcils, tiraillée par quelque idée qui lui trottait dans la tête. Elle ne souhaitait pas réellement confier ses doutes sur la question à la Quarienne, mais bien avant qu'elle n'ait eu le temps de s'en rendre compte, elle avait déjà ouvert la bouche.
- Tali, si jamais... se risqua-t-elle, peu sûre des termes à employer.
Heureusement, un coup de tonnerre lui offrit quelques longues secondes de répit.
- S'il y avait la moindre chance que... Éventuellement... Enfin...
Son interlocutrice tourna la tête dans sa direction, interrogative, signe qu'elle attendait la suite qui peinait à venir. De mémoire, la Quarienne n'avait pas vu Liara aussi embarrassée depuis leurs débuts à bord du Normandy. Quelque chose perturbait son esprit, elle en était persuadée.
- Pensez-vous que Shepard aurait pu... "survivre" ?
L'ingénieure se figea un instant sans prononcer la moindre réponse, et Liara regretta bientôt sa question. Pourtant, elle ne sembla pas outrée comme le Courtier de l'Ombre s'y attendait.
- Je n'ai rien vu... Mais je ne crois pas que le rayon d'un Moissonneur puisse épargner qui ce soit, pas même Shepard blindée...
- C'est ce qui m'ennuie, en vérité. Personne n'a rien vu. Nous lui avons tourné le dos parce qu'elle nous l'a ordonné, et que certains d'entre nous étaient blessés. C'était le chaos là-bas. Des débris volaient dans tous les sens, il y avait des explosions de parts et d'autres du chemin que nous empruntions.
- Je crois comprendre où vous voulez en venir...
- Et si nous avions eu tort ? s'exclama l'Asari en observant Tali les yeux remplis d'espoir.
Ses tentatives visant à dissimuler son optimisme nouveau échouaient l'une après l'autre. Tant pis pour le côté raisonné... L'excitation et l'espérance, fusse-t-elle complètement folle, venaient de lui redonner un souffle de vie, et la Quarienne l'avait bien remarqué.
- Vous êtes consciente qu'il y a moins d'un pour cent de chances qu'elle respire encore, n'est-ce pas ?
- Je... Oui, souffla Liara, qui se calma subitement, retrouvant un peu de chagrin dans sa voix. Imaginez seulement... Ce que les Moissonneurs pourraient faire de son corps. Un vulgaire zombi sans âme qui se retournerait contre les siens... Ce n'est pas juste. Ce n'est pas...
L'Asari poussa un fort soupir, pour ensuite dévisager sa camarade d'un air grave, sérieux et affligé.
- Vous étiez à bord de la base des Récolteurs, vous avez vu ce qu'ils y faisaient.
Tali remua. Ces souvenirs ne lui étaient pas franchement agréables. Tous ces humains capturés, destinés à alimenter l'ébauche de Moissonneur qui leur était destinée... Si Shepard n'était pas vivante mais possédait encore une enveloppe corporelle, qu'elle n'était ni un zombi ni une créature parfaitement endoctrinée, il était fort probable que son ADN soit mis de côté pour la création d'un nouvel être à l'effigie de l'espèce humaine en cours de destruction.
- J'ai essayé... confia Liara. J'ai essayé de me montrer raisonnable, de penser qu'il me fallait accepter le deuil mais... Je ne peux pas. Je crois que je suis seulement en train d'en prendre conscience à l'instant même où je vous parle. Trop de fois elle m'a montré que baisser les bras n'était pas la solution. Il ne reste peut-être qu'un minuscule centième de chance qu'elle en ait réchappé, en effet. Et il est probable que je ne trouve pas la moindre trace de Shepard non plus. Mais tant que le pourcentage n'est pas équivalent à zéro...
Elle marqua une pause.
- Je vais... Je vais en faire part aux autres, demain au déjeuner. Ils vont sans l'ombre d'un doute me trouver complètement démente ou insensée, et ils auront en partie raison. Je veux quand même leur exprimer mes doutes, et éventuellement mon souhait de... retourner sur Terre...
La pluie se remettait à tomber, offrant un son agréable à l'écoute par dessus ceux de la jungle alors que les mots de Liara semblaient être tombés comme un couperet. Le bruit de l'environnement venait meubler l'absence de paroles entre les deux femmes, mais après de longues secondes de silence, Tali finit par hausser les épaules.
- Depuis cette ruelle miteuse près de l'Antre de Choras, j'ai placé ma confiance en elle, moi aussi. Je l'ai suivie partout où je l'ai pu, devant parfois conjuguer avec les besoins de mon propre peuple... qui en plus a déserté lors de l'assaut le plus important. IDA a beau dire que tout le monde courait au suicide, la vérité, c'est qu'on ne peut pas le savoir. Peut-être qu'avec des renforts on aurait pu réussir. Keelah... Dire que Garrus m'avait assuré que tout s'était bien passé... Pour le commandant, je lui suis redevable de beaucoup de choses. Ma survie, la foi qu'elle a placé en moi, son aide pour retrouver mon honneur devant les miens lorsque ces derniers m'ont jugée... La liste est longue. Autant être franche avec vous, Liara, je ne crois pas en sa survie. En revanche, Shepard ne mérite pas de devenir un zombi, pas plus que d'alimenter un Moissonneur ou de se décomposer dans des ruines...
La Quarienne tendit le bras afin de poser une main amicale et réconfortante sur l'épaule de l'Asari aux yeux embués d'eau.
- J'en suis. Si vous allez là-bas, si vous avez besoin de soutien pour cela... Vous pourrez compter sur moi.
- Merci... Merci infiniment, Tali.
Le Courtier de l'Ombre cligna des paupières et laissa s'échapper des larmes sincères, pleines d'émotion. Sa main vint saisir celle de son amie, à qui elle adressa un regard d'une grande tendresse. Pas un seul instant elle n'avait espéré trouver le moindre allié pour ce que sa conscience qualifiait de "lubie".
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Le matin n'avait pas été particulièrement tendre avec Tali. La jeune femme, encore fraîchement rétablie, avait du mal à retrouver une santé digne de ce nom. Au réveil, de douloureuses courbatures venaient lui rappeler que son corps avait beaucoup souffert et que son système immunitaire n'était pas enclin à lui laisser la vie facile... C'était le cas pour le reste de son espèce, après tout, mais elle doutât que tous aient expérimenté les joies des effets d'une explosion et de ses projectiles...
Les Galariens surveillaient l'ingénieure de près, contrôlant que les ajustements et autres réparations sur sa combinaison tenaient bien la route. Aussi, ils semblaient se plaire à venir lui rendre visite, constatant avec satisfaction et vantardise que leur patiente était tirée d'affaire. Tous les jours on venait encore lui administrer quelque traitement d'appoint, mais à présent, il n'était rien que le docteur Chakwas ne pouvait gérer. Ainsi remise sur pieds, la Quarienne pouvait aller à sa guise dans la base et avait reçu, comme tous ses camarades, une petite chambre de fortune où s'installer.
Tout en se rendant au réfectoire pour le déjeuner, Tali ressentait quelque inquiétude. Elle n'était pas vraiment sereine depuis la veille et s'attendait à ce que l'annonce qu'allait émettre Liara ne soit pas des mieux accueillies. Elle lui avait affirmé son soutien dans sa décision, effectivement, mais elle n'était pas persuadée que l'idée de l'Asari ferait beaucoup d'adeptes... La Quarienne craignait désormais que Liara se retrouve seule pour poursuivre son plan, ou pire, qu'elle quitte l'équipage dans le but d'y parvenir.
Les mines maussades n'étaient pas plus réjouies qu'à l'accoutumée lors du repas. C'était presque devenu une habitude, depuis l'arrivée du Normandy sur Sur'Kesh. Peu nombreux étaient ceux qui daignaient entamer de réelles conversations, et les rares tentatives d'humour peinaient à faire mouche. Bien souvent, les seuls sujets de discussion tournaient autour de l'Alliance ou de l'amiral Hackett, duquel tous attendaient vainement le signal. Seulement, ce jour là, l'ombre de l'inquiétude planait sur toute l'équipe, se faisant plus pesante encore qu'à l'ordinaire.
Les compagnons d'arme le savaient : ils devaient impérativement quitter la planète avant le coucher du soleil, sans quoi la Dalatrace Linron et ses acolytes les en chasseraient de force. Pour aller où ? Nul ne pouvait le dire... Ce serait Ashley qui déciderait des opérations à venir, mais son visage renfrogné et son mutisme semblaient parler pour elle : elle n'en avait pas la moindre idée.
Tali l'observait silencieusement derrière la visière violacée de son casque, sans que personne ne le remarque. Elle voyait bien l'embarras qui rongeait l'Humaine et s'avoua ne pas souhaiter être à sa place. Peut-être cela donnerait-il un argument en faveur de Liara, après tout. Si le Normandy n'avait aucun but à suivre, pourquoi ne pas tenter le coup ? L'Asari, qui mangeait par petites bouchées sans prononcer le moindre mot, avait l'air résignée. Les autres s'étaient étonnés de la voir revenir et sortir enfin de son bureau, mais sa présence les réjouissait tout autant. Peut-être son annonce allait-elle provoquer un peu de grabuge...! Allait-elle leur faire part de ses pensées sans tourner autour du pot, ou allait-elle l'amener plus en douceur, de façon à convaincre le plus grand nombre ?
À la fin du déjeuner, le Courtier de l'Ombre chercha du regard son alliée, comme vérifiant son approbation avant de se lancer. Quand Tali hocha doucement la tête pour lui donner son feu vert, Liara porta un poing devant sa bouche et se racla la gorge, attirant l'attention de ses amis attablés à ses côtés. Des regards un peu surpris se tournèrent alors vers elle, la faisant hésiter quelques secondes avant qu'elle prenne la parole.
- Ashley, avez-vous une durée approximative du temps qu'il faudra à l'amiral Hackett pour...
Pour quoi, d'ailleurs ? Quels ordres le vieil homme allait-il bien pouvoir leur donner alors qu'il ne restait plus rien ou presque à protéger, si ce n'était l'ingénierie (et toute la clique qui gravitait autour) qui avait travaillé sur le Creuset.
Liara ne trouva que dire afin d'achever sa question, mais tous en avaient toutefois compris le sens. Le lieutenant-commandant quitta son assiette des yeux pour fixer l'Asari. Ashley n'était pas sotte. Le retour subit de Liara et sa soudaine prise parole après des jours d'absence laissaient présager qu'elle avait une idée derrière la tête. Williams préféra jouer la crédulité et répondre simplement, et de façon sincère, à la question.
- Je n'en ai pas la moindre idée. J'imagine qu'il va nous chercher une tâche où ce vaisseau et son équipage surqualifié seront utilisés à bon escient. Mais quand tous les plans sont partis en couille, que les forces sont disséminées, et qu'on n'arrive même plus à communiquer avec sa planète natale, il arrive que les choses prennent un peu de temps.
- Il va bien falloir qu'on bouge d'ici pourtant, fit remarquer Joker. J'aimerais qu'on puisse se tirer sans avoir les Galariens au cul, de préférence...
Ashley se redressa sur sa chaise et inclina la tête tout en toisant ses camarades de ses prunelles brunes.
- Vous avez des suggestions concernant notre prochaine destination ?
- Moi oui, répondit Liara qui se leva, appuyant ses bras sur la table.
- Je vous écoute.
- La Terre. Londres.
Une fois n'est pas coutume, des yeux ronds et ébahis fixèrent l'Asari. Personne ne s'attendait réellement à cette réponse, à dire vrai, et si Williams avait senti venir le coup fourré, même elle n'avait pas pensé à une telle demande.
- L'amiral aura mieux à nous soumettre, je pense. Le combat est fini là-bas. Nous avons perdu...
- Nous avons aussi perdu Thessia, et pourtant, moi, je suis encore là. Palaven a failli tomber aussi mais résiste encore, et Garrus est toujours là également. Vous êtes le nouveau capitaine du Normandy, vous êtes en vie, et attendre les directives de l'Alliance sans rien faire n'est peut-être pas des plus utiles.
- Vous éludez la question, Liara, se risqua Ashley, qui voulait aller droit au but. Pourquoi irions-nous sur Terre maintenant, alors que les Moissonneurs ont pulvérisé nos forces et qu'on ne sait même pas ce qu'il s'y passe ?
- Parce que nous avons laissé croupir sur place notre commandant ! s'exclama l'Asari d'un ton plus virulent. Sans savoir si elle vivait encore ou non !
Un silence désagréable s'installa alors en guise de réponse. Personne n'était vraiment ravi d'entendre ces mots... Pourtant, Liara enfonça davantage le clou.
- Pourquoi sommes-nous tous là abattus, le regard vide et l'air morose ? Ne vous-êtes vous pas posé la question ? Oui nous avons perdu sur Terre... Nous avons échoué. Mais ce n'est pas notre première défaite contre les Moissonneurs depuis le début de cette guerre. Pourtant, malgré les coups durs, nous avons continué de nous battre pour échafauder de nouvelles stratégies, de nouveaux plans. Alors je vous le demande... En quoi cette situation est différente des autres, selon vous ?
- Moi je sais, répondit James après un nouvel instant de silence.
Les mots de la biotique semblaient faire mouche auprès de ses camarades. Vega croisa les bras et secoua la tête, faisant une grimace avant de poursuivre :
- La culpabilité.
Puis il se leva et entama de courts allers et retours derrière son siège, tout en continuant.
- On sait tous très bien pourquoi on tire la gueule. Parce qu'on a perdu Shepard. Et on l'a peut être perdue parce qu'au lieu de la suivre en direction de ce foutu faisceau, on lui a obéi et on s'est replié. Si quelqu'un me dit qu'il s'en veut pas d'être retourné poser son cul dans le Normandy, je le croirai pas.
- Vous avez raison, rajouta Garrus d'un air presque penaud. J'y ai réfléchi aussi, et plus ça va, plus je me dis que la retraite n'était pas la meilleure solution. Mais maintenant les dés ont été jetés, et nous avons perdu la partie... Soyons raisonnables une minute. Même si elle avait survécu aux attaques de l'Augure, cela fait des jours maintenant... La zone est envahie de zombis en tous genres, la ville a été pulvérisée... Tali a échappé à la mort de peu à cause d'une explosion qui l'a gravement blessée... J'ai du mal à imaginer, bien que je le souhaiterais de tout mon coeur, que Shepard soit en vie. Il est possible que ce qui lui est arrivé soit de notre faute, mais je ne vois pas en quoi retourner mourir sur Terre nous lavera de notre culpabilité.
- Et moi non plus, répliqua Ashley. Ce que Shepard aurait voulu, c'est que nous continuions son combat, pas que nous foncions dans le tas tête baissée pour la suivre dans la tombe. Nous l'appréciions tous ici. Pensez-vous réellement qu'elle souhaiterait que l'on risque nos vies pour aller chercher ce que nous ne pourrons trouver ?
Williams marquait un point, Liara en était bien consciente. Le commandant préférerait la survie de ses coéquipiers à sa propre existence, elle l'avait déjà prouvé à plusieurs reprises... Pas un seul instant elle n'aurait souhaité qu'ils mettent leur vie en péril pour tenter de la retrouver, surtout lorsque les chances de réussite étaient aussi minces...
- Le commandant Shepard savait ce dans quoi elle s'engageait, annonça IDA d'un ton neutre. Je suis persuadée que c'est la raison pour laquelle elle vous a ordonné le repli. Elle ne voulait pas vous perdre, et en cas d'échec, vous seriez là pour continuer le combat.
- Et moi je ne suis pas convaincu qu'une créature, organique ou synthétique, puisse passer outre la moindre attaque d'un Moissonneur... persifla Javik en direction de Liara. Vous croyez réellement qu'elle puisse leur survivre ? Si elle était là-bas, blessée ou non, en vie ou non, ils l'auront trouvée. Ils auront envoyé des créatures pour la faucher comme les autres. L'Augure était en face d'elle. Il n'aura pas été ravi d'avoir été ainsi défié... À la moindre trace de Shepard, ses sbires se seront précipités pour l'éliminer. Soyez réaliste et cessez de laisser parler votre passion à la place de votre esprit. Êtes-vous aussi déraisonnable parce que vous vous êtes unie au commandant ?
L'Asari renvoya au Prothéen un regard noir.
- Vous parlez comme si vous saviez ce qu'il lui est arrivé, mais la vérité, c'est que nous n'en savons rien, commenta-t-elle. Personne n'a vu son corps, personne n'a vu quoi que ce soit ! Les bras de la Citadelle ont été ouverts, et il a fallu quelqu'un pour en actionner le mécanisme. Elle a pu mourir comme elle a pu s'évanouir avant d'atteindre les commandes du Creuset... Peut-être des soldats lui ont-ils porté secours ? Les Moissonneurs ont pu en faire leur esclave, la transformer en bête décérébrée. Nous n'en savons rien ! Oui, Javik, j'ai cru moi aussi, un moment, que cette idée n'était rien de plus qu'un caprice guidé par mes sentiments à son égard. Ce n'est pas le cas. Même si Shepard avait péri, auriez-vous laissé les Moissonneurs prendre son corps pour aller alimenter leur future machine ? Pour en faire un de leurs agents sans âme endoctrinés ?
- T'Soni a raison, renchérit James tout en empoignant le dossier de sa chaise. Y'a trop de paramètres inconnus là-dedans. On peut toujours aller jeter un coup d'oeil nous-mêmes et faire un rapport détaillé à Hackett de ce qu'il se passe sur le terrain histoire de faire d'une pierre deux coups. Quand les forces inter-espèces ont battu en retraite, tous les Humains n'étaient pas morts, que je sache. Il y a forcément des groupuscules de résistance, même s'ils sont peu nombreux. Les communications sont peut-être pourries, mais ça veut pas dire pour autant qu'il n'y a plus personne en vie.
- C'est fort probable, ajouta IDA. De plus, il est vrai que le docteur T'Soni n'a pas tort. Même si les chances de survie de Shepard sont extrêmement maigres, elles existent. Je souhaiterais également vérifier que nous ne nous sommes pas fourvoyés et aller sur Terre.
Joker manqua de s'étouffer avec sa boisson quand il entendit l'être synthétique articuler ces mots. Sa copilote n'avait plus rien de la simple intelligence artificielle désormais. Elle était capable d'une indépendance bien marquée et d'une personnalité lui étant propre pouvant raisonner en faisant abstraction de la logique qu'on lui avait imposée au départ.
- Quoi ? Mais, IDA ! C'est du délire ! Vous êtes au courant au moins, tous, que si les Moissonneurs sont encore là-bas, on va se faire exploser avant même d'entrer dans l'atmosphère !
- Vous êtes parvenu à nous conduire jusqu'à la base des Récolteurs sans accroc il y a quelques temps, indiqua Tali, marquant sa prise de position. Il n'y a rien que vous ne puissiez faire, Joker.
- Vous pensez vraiment que le jeu en vaut la chandelle ? Que nous devrions risquer le Normandy et tout son équipage ? Je ne suis pas certain que Shepard aurait approuvé, vraiment...
- Et je n'approuve pas non plus, trancha Ashley. Ce vaisseau est sous le commandement de l'Alliance. Hackett va nous demander de reprendre du service d'un moment à l'autre. Nous avons déjà été à demi-mot jugés de déserteurs, ce n'est pas pour nous comporter comme de vulgaires pirates agissant sous leurs seuls désirs ! Enfin écoutez-vous ! Il nous faut aller de l'avant, maintenant, et continuer à nous battre ! Se faire littéralement sauter la cervelle est vraiment la façon dont vous voulez rendre hommage à Shepard ?
- J'aimerais rendre hommage à Shepard en lui rendant la considération dont elle a fait preuve à mon égard par le passé, rétorqua Tali. Sans elle je ne serais pas ici. Presque aucun d'entre nous ne le serait, d'ailleurs ! Nous lui devons tous beaucoup. Et je n'ai pas envie non plus d'imiter ceux de mon peuple qui ont abandonné l'Humanité en se retranchant sur Rannoch ! S'il y a le moindre espoir de la retrouver, morte ou vive, je veux pouvoir me regarder dans une glace et me dire que j'ai fait tout mon possible.
Alors que Tali terminait sa phrase, toutes les voix s'élevèrent dans un brouhaha tonitruant. Chacun souhaitait faire entendre son opinion à l'autre, et rapidement deux factions se formèrent au sein de l'équipage.
Pour moult raisons qui étaient les leurs, certains souhaitaient retourner à Londres chercher le commandant.
D'autres, plus pragmatiques et enclins à suivre la logique, préféraient aller de l'avant et faire honneur à Shepard en obéissant à ses derniers ordres. Si une dernière mission suicide était à faire, mieux valait-il qu'elle soit à l'encontre directe des Moissonneurs dans le but de les détruire une bonne fois pour toutes.
La porte du réfectoire s'ouvrit pendant que les avis s'exprimaient avec conviction. Personne ne remarqua Traynor débouler, accompagnée de Cortez. Ces deux derniers furent plus que surpris de voir l'engouement de leurs compagnons pour une discussion à laquelle ils n'avaient pas pris part. Cette clameur contrastait fortement avec les précédents repas, qui s'étaient déroulé dans un calme quasi religieux.
- Anderson ! cria Samantha. L'amiral Anderson est en liaison avec nous sur le Normandy, il est vivant !
Malheureusement, les mots de Traynor se perdirent au milieu du vacarme. Steve Cortez mit alors deux doigts à ses lèvres et siffla, y mettant presque aussitôt fin. Quand les regards se tournèrent vers les deux Humains, entrés sans s'être fait remarquer, Traynor s'agita de nouveau, comme folle.
- L'amiral Anderson est vivant, il a réussi à nous joindre sur le Normandy ! réitéra-t-elle, excitée. Il demande rapidement quelqu'un pour lui répondre, car les communications sont instables ! Faites vite !
