VII : RÉSISTANCE

Ashley se précipita en direction de la salle de communication vidéo, dans laquelle elle devait réceptionner le message. Le reste de l'équipage ne tarda pas à lui emboiter le pas, la suivant à folle allure au sein du Normandy. Personne n'attendait le moindre message provenant de la Terre, et encore moins d'Anderson. Seul l'amiral Hackett était supposé entrer en contact avec la frégate... Lorsque Traynor avait prononcé le nom "Anderson", une sorte d'hystérie collective s'était aussitôt emparée de toute la troupe.

Le voyant clignotant devant Ashley indiqua, effectivement, qu'une tierce personne espérait une réponse. L'Humaine marqua un temps d'arrêt devant le panneau de contrôle, dont de nombreuses commandes s'illuminaient de bleu. Elle hésita, frappée d'un doute. L'amiral avait beau être en vie, les nouvelles qu'il apportait avec lui ne devaient pas être bonnes... Aussi, le lieutenant-commandant redoutait d'essuyer quelques remontrances difficiles à accepter.

Elle soupira. Dans son dos, ses compagnons s'étaient ameutés au centre de commandement, assis sur les rebords de l'interface en trois dimensions ou accoudés aux barres de sécurité entourant cette dernière. Tous fixaient avec insistance l'alcôve de communication, dans un silence uniquement perturbé par les "bip bip" qu'émettait l'installation ainsi que les jurons du soldat Campbell, plus loin. La pauvre devait se dépêtrer avec le scan d'entrée, détraqué par le groupe l'ayant précédemment franchi à la hâte.

Le lieutenant-commandant restait comme tout le monde, impatiente de savoir ce qu'il était advenu des troupes au sol suite à leur départ. Tout ce qu'elle pouvait en déduire, c'est qu'elles s'étaient retrouvées isolées après la fuite de la flotte intergalactique... Mais cette perspective l'effrayait également : qui pouvait bien dire dans quel état se trouvait Anderson, ainsi que les forces armées autour de lui ? Comment ce dernier avait-il pris le fait que le Normandy se soit retiré du combat pendant le chaos général ?

Retenant sa respiration et sentant tout le poids de ses camarades reposer sur ses épaules, Ashley enclencha le communicateur.

Un nuage de pixels bleus se rassembla pour former la silhouette de l'amiral, coiffé de sa casquette habituelle et vêtu de sa tenue de combat, son baudrier couvert de grenades et de cartouchières par dessus son plastron fissuré et parsemé d'éclats. Son visage était creusé, et même malgré la version artificielle le représentant, les cernes sous ses yeux gonflés étaient visibles et impressionnantes. Il semblait avoir gagné dix années supplémentaires...

- Williams... entama-t-il de façon lasse, sans même citer le grade de son interlocutrice ou ajouter une quelconque salutation.

Le ton de sa voix et la platitude de ses gestes traduisaient son état d'épuisement total. À ce moment-là, Ashley remarqua aussi le bandage enserrant l'une de ses mains, soulignant la forme des deux moignons que furent son annulaire et son auriculaire droit.

- Amiral Anderson, ravie de vous voir en... vie.

Avant que ses yeux ne puissent lui faire prendre conscience de la piètre apparence de son supérieur, la formulation initiale de sa phrase était «en bonne santé». Elle ne lui semblait plus tant à propos.

- De même Williams, ça fait du bien de voir un visage familier.

Une esquisse de sourire se dessina au coin de ses lèvres, tendant à rassurer le lieutenant-commandant.

- Dans ce cas, sachez que le reste de l'équipage n'est pas loin derrière moi, ajouta alors cette dernière d'un ton presque enjoué, faisant monter un vivat enthousiaste dans le centre de commandement.

- Ravi de l'entendre. Avez-vous... Des pertes significatives à déplorer ?

La question, douloureuse, fit aussitôt reprendre un air des plus sérieux à l'Humaine. Que pouvait-elle bien répondre qui ne soit pas déjà évident ? Le silence subit qui s'abattit sur elle ainsi que sur ses compagnons non loin voulait de toute façon tout dire...

- Pardon... s'excusa instantanément Anderson. Je voulais... Enfin, outre Shepard, d'autres membres de votre équipe sont-ils manquants ?

- Ce n'est rien amiral. Notre commando a eu un peu de mal. Nous avons eu des blessés graves et légers, mais heureusement tout le monde a pu s'en tirer. En revanche, nous comptons d'autres victimes dont je vous ferai parvenir les noms via le registre du personnel de bord.

- Bien... Chaque nom en plus sur la liste est bon à prendre, souffla Anderson tout en portant une main à son menton.

- La... liste ? questionna Ashley, perplexe.

- Oui, avec les patronymes des survivants, soupira l'homme. C'est devenu notre consolation ici. Les pertes sont si lourdes que nous préférons compter les présents plutôt que les absents. C'est meilleur pour le moral des gars de rajouter des noms, plutôt que d'en supprimer...

L'explication morbide fit tomber un voile de plomb sur le vaisseau. Au sein du groupe les regards se cherchaient, mêlés d'inquiétude et de tristesse.

- Pardonnez-moi de vous demander ça après ce que vous avez dû traverser, se permit Ashley, mais... Quelle est la situation sur Terre ?

L'amiral s'autorisa une nouvelle pause, une autre profonde expiration, puis il retira sa casquette pour se frotter la tête un instant, comme s'il avait anticipé la question sans toutefois souhaiter y répondre.

- Je vous contacte depuis les campagnes de Guildford, à une bonne dizaine de kilomètres du centre de Londres. Si je n'ai pas pu le faire plus tôt, c'est que nous avons dû travailler dur et discrètement pour pouvoir rétablir la moindre forme de communication. En plus de tout ça, nous n'avons pas cessé de combattre depuis l'opération «Creuset». On estime le taux de pertes entre soixante-quinze et quatre-vingt cinq pour cent. Pour nous tous ici, c'est retour à la case départ... Nous reprenons notre guérilla comme auparavant, les extraterrestres en plus. Sans eux, nous n'aurions jamais pu survivre.

Tout en prononçant ces mots, Anderson tourna son regard derrière lui, vers des interlocuteurs probablement présents hors de la transmission.

- Nous devons nous aussi beaucoup au GSI, l'informa Ashley. Nous sommes sur Sur'Kesh, endroit le plus proche où nous avons pu trouver du ravitaillement ainsi que des structures adaptées aux besoins de l'équipage. Le capitaine Padok Wiks nous a autorisé l'amarrage et a pris tout le monde en charge, contre l'autorité gouvernementale... Je vous ferai parvenir des rapports concernant la situation ici, qui reste très préoccupante. En tout cas, le GSI défie la Dalatrace Linron en nous hébergeant. Ils risquent gros et la situation s'envenime entre l'Union et le Groupement Spécial.

- Merveilleux... Tachez de ne pas compliquer davantage les choses avec les Galariens.

Le laconisme de la phrase de l'amiral traduisait son envie de ne pas s'étendre sur les questions trop politiques. La diplomatie était bien le cadet de ses soucis actuellement, et il ne souhaitait guère ajouter plus de conflits à celui dans lequel il devait déjà se dépêtrer.

- Le Major Kirrahe et ses agents nous sont aussi d'une aide précieuse ici. Ils ont également eu pas mal de pertes, mais leur chef et ses principaux éléments vont bien. Ils sont dispersés dans d'autres cellules autour de Londres pour le moment et souhaitent continuer le combat à nos côtés. Les communications étant à peu près rétablies, le GSI devrait recevoir de leurs nouvelles d'ici peu, si ce n'est déjà fait. Ensuite, concernant de vieux amis... Il y en a un ici qui aimerait vous parler.

L'hologramme d'Anderson s'écarta pour disparaître hors de la projection, laissant apparaître l'énorme masse et la figure balafrée de Wrex. Des impacts fissuraient la carapace crânienne du chef de guerre, tandis que sa lèvre supérieure fendue laissait entrevoir une dent brisée. Malgré ses blessures, il était néanmoins tout sourire !

- Salut les pyjaks, la forme ?

L'énergie du Krogan contrastait avec l'état général de l'amiral. Il semblait surexcité.

- Wrex ! s'exclama jovialement Ashley. Ravie de vous voir en bonne forme !

La déclaration fut appuyée par d'autres cris de joie venus de la salle de commandement, appuyés d'échanges tout aussi enjoués.

- Ça a l'air d'aller pour vous ! continua le lieutenant-commandant.

- Vous n'imaginez pas à quel point ! Je n'ai jamais vu les Krogans aussi grands que ces derniers jours. C'est sûrement la première fois qu'on est aussi unis et fraternels (entre nous et avec les autres aliens) depuis la Guerre Rachni ! J'en chialerais presque.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, on pouvait effectivement discerner un léger frémissement dans la voix de l'ancien mercenaire.

- Et Grunt ? Comment va-t-il ? s'écria Garrus, suffisamment fort pour être entendu depuis l'arrière.

- Le bébé éprouvette ? Il se sent plus pisser ! ricana Wrex. Il a consommé plus de munitions à lui seul qu'une compagnie entière, et il en est à son deuxième flingue brisé à force de cogner l'ennemi avec...

La déclaration provoqua quelques rires bienvenus parmi l'équipage au moral vacillant, chacun y allant par la suite de son petit commentaire.

- Il est en ce moment avec la compagnie Aralakh, dans un patelin pas loin d'ici. Ils harcèlent les Moissonneurs et les dispersent pour les éliminer par petits groupes. C'est plutôt efficace, et ça empêche d'autres bestioles de se focaliser sur des opérations de moindre envergure. Grâce à ce genre d'actions, on a notamment pu remettre en route des moyens de communication.

- Et les autres ? questionna Ashley avide d'en savoir davantage. Miranda, Jack, Samara...?

- Hum...

Wrex se tourna vers une figure extérieure. Peu après, on entendit de nouveau la voix d'Anderson, sans toutefois voir apparaître son image.

- Nous n'avons pas encore rétabli le contact avec toutes les unités et ne connaissons pas leur état actuel... Je me renseignerai. N'attendez pas trop de miracles cependant, ou la déception risquerait de vous frapper de plein fouet par la suite.

- Ouais, enfin... reprit le Krogan qui semblait ne pas souhaiter s'éterniser. On n'a pas appelé le Normandy que pour donner des nouvelles. J'ai des infos qui me sont parvenues depuis Tuchanka. Apparemment, après la fuite de la flotte, le bruit n'a pas tardé à courir que j'étais mort. Si ça se diffuse, Bakara ne suffira pas à maintenir l'union des clans. Ces imbéciles risquent de repartir en couille pour me trouver un successeur, ou replonger aussi sec dans des idées expansionnistes, le tout saupoudré de vengeances et de guéguerres insipides malvenues. Et ça... Il n'est est PAS QUESTION.

Wrex ponctua ces derniers mots tout en frappant ses deux poings entre eux, résigné.

- J'ai pas fait tout ça pour voir ces crétins réduire mes efforts à néant. Fédérer les clans en les convainquant de me suivre, mettre en route les alliances pour la guerre et guérir le génophage... C'était bien assez dur pour pouvoir se permettre d'en rajouter une couche.

Liara observa son OmniTech et sembla en tirer quelques données avant de prendre la parole à haute voix, pour bien se faire entendre.

- Mes rapports en provenance de Tuchanka sont en retard, signala-t-elle. Si vous voulez, je peux faire circuler l'info de votre survie dans les territoires krogans.

- Faites donc si ça vous chante, accorda Wrex. Y'a peu de Krogans qui suivent les infos, mais si ça peut contribuer ne serait-ce qu'un peu à les calmer... Quand bien-même, s'ils me savent tous coincé ici, je connais certains chefs de clans qui ne vont certainement pas rater l'occasion de revendiquer ma place... Il faudrait que vous veniez m'exfiltrer d'ici en faisant usage des systèmes furtifs du Normandy, pour me rapatrier ensuite sur Tuchanka. On en a causé un moment avec votre amiral ci-présent et on s'est mis d'accord. Vous pensez que vous pourriez me faire ça ?

Ashley se retourna, effectua quelques pas envers le centre de contrôle, réclamant l'approbation et le soutien de l'équipage. Garrus gloussa en haussant les épaules, prêt à parler au nom de toute la troupe.

- Voyons... On peut retourner sur Terre faire notre boulot et sauver de vieux amis, ou rester ici à nous morfondre tout en étant coincés entre deux factions galariennes, dont une qui veut nous dégager d'ici sans plus attendre. Je trouve que le choix est vite fait !

- Ce sera peut-être aussi l'occasion de botter le cul de quelques saloperies ! On a un match retour à faire, je crois, renchérit Vega.

- Le Normandy sera prêt à décoller dans l'heure, assura Ashley d'un ton sérieux mais satisfait. Nous n'avons plus rien à faire ici quoi qu'il en soit. Avez-vous pu joindre l'amiral Hackett ?

- Négatif, regretta Anderson. Je ne sais même pas ce qu'il est advenu des scientifiques et de tout le personnel qui travaillait sur le Creuset.

- Leur flotte est celle qui a eu le moins de pertes. L'amiral Hackett et eux se sont également repliés dans une position que nous ne connaissons pas. Ils sont semble-t-il à l'abris des Moissonneurs pour le moment, restant immobiles quelque part. Nous étions supposés attendre les ordres de l'amiral, mais étant donné que vous avez été le premier à vous manifester... et que votre situation est urgente, je lui ferai part de notre conversation ainsi que de vos besoins. Il va aussi nous falloir vos coordonnées.

- Je vais vous les faire parvenir aussitôt. L'activité ennemie est encore forte au sol et en orbite, alors tâchez d'être prudents, conclut Anderson. En revanche, nous sommes suffisamment éloignés de la capitale pour vous permettre de venir sans trop d'encombres.

- Hum... Amiral ? le rappela Williams d'un ton hésitant.

- Oui ?

Le nouveau capitaine du Normandy fut un instant plongée dans l'embarras, songeant presque à se raviser. Mais une question, qu'elle redoutait pourtant et avait anticipé avec angoisse tout au long de la conversation, ne cessait de la tourmenter.

- Comment les troupes... Les éléments au sol, et vous... Comment a été perçue la... Le retrait du Normandy ?

Le regard de l'amiral se fit flou, dans le vague... gêné.

- Même au coeur des fusillades, au plus fort de la charge sur le faisceau de la Citadelle, des hommes avaient encore foi en Shepard... J'ai entendu de nombreuses fois son nom et celui du Normandy être évoqués par la bouche des soldats. Quelque part, tous s'attendaient à voir votre vaisseau fendre la bataille et venir transpercer l'Augure d'un de ses tirs, tout comme ce fut le cas pour Sovereign auparavant... Les bras de la station se sont ouverts, alors tout le monde espérait voir le Creuset s'activer par la suite... mais non. Je n'étais pas sûr à cent pour cent que Shepard puisse être à l'origine de l'ouverture des commandes de la Citadelle, et puis... Vous voir répondre à sa place ne m'a finalement pas surpris. La disparition du commandant, et voir ainsi s'éloigner le Normandy...

Anderson marqua une pause. Une main nerveuse ajusta la casquette qu'il portait sur le crâne, bien que le couvre-chef n'avait nullement besoin d'être remis d'aplomb. Pendant ce temps, le visage d'Ashley ne cessait de se décomposer au fil des secondes.

- Je ne vous mentirai pas, reprit l'amiral peiné. Il y en a ici qui sont déçus, furieux ou encore désespérés de ne pas avoir vu le Normandy à la pointe de l'assaut. Mais moi, je ne vous en tiens pas rigueur, et je l'ai bien fait comprendre aux autres. Inutile de s'attarder sur le passé. Ce qui est fait est fait. On vous en a déjà bien trop mis sur les épaules, et je préfère vous avoir en vie et opérationnels maintenant pour poursuivre le combat comme il se doit.

Le militaire leva la main en direction du clavier pour couper la connexion, puis il se ravisa le temps d'ajouter quelques mots :

- C'est ce que Shepard aurait voulu...

Puis il se déconnecta.

Un horrible silence de plomb s'abattit sur la salle de commandement et ses occupants. Si un peu de liesse leur avait mis du baume au coeur quelques minutes plus tôt, à présent, les regards se faisaient de nouveau penauds, contemplant le sol nerveusement. Bien sûr, ils n'avaient pas la prétention d'être les héros invincibles que les médias, les rumeurs et les récits enjolivés de leurs victoires faisaient d'eux... Mais tous étaient fiers de leur statut de « sauveurs de la galaxie », cette mission qu'ils s'étaient souvent envoyé comme une boutade à tout bout de champ. Shepard les avait habitués aux victoires impossibles, aux missions désespérées pourtant accomplies haut la main. Savoir qu'ils avaient déçu, leur rappeler qu'ils avaient fui alors que tous couraient au désastre leur faisait l'effet d'une balle cryogénique en plein coeur.

Quand Ashley Williams regagna le lieu où se trouvaient ses camarades, bien groupés devant les rambardes métalliques qui bordaient le centre de la pièce, elle pouvait lire l'abattement et l'amertume sur chacun de leurs visages. Les mots d'Anderson venaient de décapiter le moindre semblant d'enthousiasme qu'ils avaient pu ressentir en entendant leur ami krogan... Aussi, le capitaine du Normandy resta devant la petite troupe sans trop savoir que dire, désolée. Elle n'eut pas le luxe d'adresser des mots de réconfort envers son équipe, car une tierce personne prit subitement la parole.

- Hé bien ! Où est donc passé votre bel engouement d'il y a quelques instants ?

Javik employa un air sec, tranchant. Il fit tomber le couperet qu'Anderson avait déjà bien affûté...

- Dans mon cycle, reprit le guerrier, si nous avions déclaré forfait après la perte de notre premier héros, no...

- Ouiiii, sans doute les Prothéens étaient-ils plus braves, plus pragmatiques, plus insensibles, le coupa Liara dans un sarcasme qui ne lui ressemblait pas, tout en mettant l'accent sur le dernier mot.

Le Courtier de l'Ombre venait de se redresser, envoyant une paume vers le ciel en signe d'agacement.

- Je vous l'ai déjà dit maintes fois il me semble : il ne sert à rien de pleurer. C'est une perte de temps ! Cela fait déjà une bonne semaine que vous vous apitoyez à ne rien faire. Shepard est morte. Il faut vous faire une raison.

- Javik, peut-être devriez-v... tenta d'intervenir Garrus, sans succès.

- Rien ne nous prouve qu'elle soit morte ! pesta de plus belle l'Asari.

Javik s'approcha alors de cette dernière, ses quatre yeux globuleux clignant des paupières pour fixer avec précision son interlocutrice rebelle. Il parcourut la faible distance qui les séparait tous deux, venant se figer non loin de son visage comme pour répondre à un défi.

- Tiens donc ? continua-t-il rudement. C'est peut-être pire, alors. Dans la meilleure solution, elle est démembrée quelque part parmi une pile de gravas. Dans celle qui vous plait le moins, qui en outre est la plus probable : si elle bouge encore, il nous faudra sûrement la tuer de nos mains. Ce doit être un zombi à l'heure qu'il est.

- Vous pourriez faire preuve d'un minimum de respect envers elle, siffla Liara entre ses dents, serrées, tandis que ses yeux se mettaient à briller.

De tristesse ou de colère, nul ne pouvait le dire avec certitude.

- Est-ce de l'irrespect que d'être réaliste ?

- Ça va mal finir... On dirait Jack et Miranda, observa Joker en portant une main à son front, navré de voir la tournure que prenait la discussion.

- Assez ! Tous les deux ! intervint Ashley qui s'interposa, se positionnant entre les deux belligérants.

Le lieutenant-commandant affichait un air autoritaire. Ses oreilles avaient bien assez souffert des dernières tirades d'Anderson... Il n'était pas question de voir s'entre-déchirer les membres de son propre commando ! Le barrage que faisait son corps ne suffisait pourtant pas à réduire Javik au silence. L'Humaine tenta alors de le faire reculer, mais il en fallait bien plus à ce dernier pour lui obéir. Résistant du mieux qu'il le pouvait, favorisé dans cet exercice de par sa taille imposante, le Prothéen poursuivit sans grand mal ses diatribes.

- J'ai dû traquer et tuer moi-même, un à un, les membres endoctrinés de mon ancien équipage. Ils auraient fait la même chose pour moi. Il n'était pas question que le moindre d'entre nous soit indispensable. Estimez-vous heureuse de ne pas avoir à faire la même chose pour votre ancien commandant. Vous en seriez sûrement incapable, d'ailleurs. Je pensais que les évènements sur Thessia vous avaient endurcie, mais peut-être avais-je tort.

- Taisez-vous ! ordonna sèchement l'Asari, prête à sortir de ses gonds.

- Keelah, calmez-vous ! essaya Tali tout en s'approchant de Liara, qu'elle voulut emmener plus loin. Ça ne sert à rien de...

- À l'instar de mes compagnons, Shepard n'est pas irremplaçable, continua de débiter Javik d'un ton monocorde, non affecté par la souffrance de celle à qui il s'adressait.

- Je vous ai dit de la fermer ! rugit Ashley, toujours ignorée. Continuez comme ça et je vous fais enfermer dans la soute tous les deux !

- Encore un mot de sa part et je termine pour de bon le génocide prothéen ! s'écria l'Asari tout en pointant un doigt menaçant.

- Je suis l'avatar de la vengeance, le dernier espoir d'un peuple qui n'existe plus. J'ai connu toutes les dernières défaites des miens, et voilà que je la rencontre encore. Mais je suis vivant, et en état de combattre ! Si je dois conduire tout ce vaisseau à sa mort pour venir à bout des Moissonneurs, je le ferai, car comme le disent si bien les Humains, on ne fait pas d'omelette sans casser d'œufs !

- Espèce de... !

Le Courtier de l'Ombre n'eut pas le temps de déchaîner la puissance biotique qui aurait probablement éparpillé le corps du Prothéen sur les consoles derrière lui : un puissant son strident de grincement informatique vrilla les tympans de tout l'équipage. Certains durent mettre le genou à terre tandis que d'autres se recourbèrent, mais tous avaient rapidement mis les mains devant leurs orifices auriculaires. L'horrible bruit ne dura guère plus de quatre ou cinq secondes.

- Navrée de cette interruption, mais je craignais que cette dispute ne dégénère de manière regrettable, s'excusa IDA, unique passager à bord n'ayant eu aucune réaction à l'attaque sonique.

- Refais cela, machine, et ce que je te ferai n'aura rien de regrettable, menaça Javik, peu satisfait de cette interruption désagréable.

- Si cela peut avoir un impact sur la résolution de ce conflit, ajouta IDA sans prendre en compte la remarque du Prothéen, je rappelle que notre situation actuelle est uniquement due à ma propre initiative d'évacuer le vaisseau hors de la zone de combat.

- Cela n'a pas le moindre impact, si ce n'est le fait de prouver une fois de plus qu...

- Bon ! Inutile de rempiler davantage ! finit par déclarer Garrus, las de ces chamailleries. On a enfin des ordres, et on va pouvoir bouger un peu ! Les règlements de compte peuvent attendre. Lieutenant-commandant Williams ?

- Oui hum... répliqua Ashley prise de court, subitement rappelée à ses responsabilités. Que tout le monde se prépare à quitter Sur'Kesh, je vais rapidement m'entretenir avec le capitaine Padok Wiks. Une fois en route, je m'occuperai de transmettre les différents rapports aux amiraux de l'Alliance. D'ici mon retour, je ne veux voir aucune dispute, j'espère que c'est bien clair ! Allez, on se bouge !

Suite à ces injonctions, la troupe partit en direction du scanner de sortie sans rechigner. Certains préféraient directement oublier la précédente altercation et faire comme si elle n'avait jamais existé, tandis que d'autres affichaient un air plus maussade.

Javik et Liara prirent bien soin de rester à distance respectable l'un de l'autre, mais la colère de l'Asari se muait rapidement en déception. Elle s'était radoucie ces derniers temps, veillant à revoir ses jugements sur le Prothéen depuis son dernier démêlé avec lui. Cette fois-ci, en revanche, il était allé bien trop loin, et elle ne l'oublierait pas de sitôt...

Quoi qu'il en soit, il fallait appareiller sur le champ. L'équipage avait du pain sur la planche : enfin, le Normandy allait bientôt décoller.

-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-

- Et voilà m'ssieurs dames, on est officiellement en route pour euh...

Joker se racla la gorge, le poing serré devant sa bouche. Pour une fois, il n'était pas sûr de souhaiter employer son habituel ton sarcastique. Le timonier marqua donc une brève pause avant de reprendre dans l'intercom :

- Pour la Terre, et l'amiral Anderson.

Suite à ces mots, il s'empressa de désactiver le canal de transmission, ne pouvant s'empêcher d'apposer un point final quelque peu amer. Nul autre qu'IDA n'entendrait ses paroles, mais qu'importe...

- Nous retournons donc nous pointer comme des fleurs au lieu duquel nous sommes partis précipitamment la queue entre les jambes...

Sa copilote synthétique ne daigna pas relever la tête ou même répondre. Ses bras se mouvaient rapidement pour actionner et paramétrer de nombreux hologrammes qui défilaient devant elle. Pourtant, Joker savait pertinemment qu'elle avait relevé la touche cinglante de sa phrase. Aussi, il lui lança un regard d'abord surpris, puis suspicieux, non habitué à la voir se terrer dans le silence.

- Ben quoi, qu'est-ce que j'ai dit de mal ?

- Sur Sur'Kesh, vous m'avez remerciée d'avoir désobéi pour sauver le Normandy et son équipage, déclara finalement IDA sans adresser le moindre regard à son interlocuteur. Mais à présent, vous ne semblez pas réellement heureux de cette décision.

- Attends... Je voulais pas te vexer, regretta Joker. C'est pas ce que j'ai voulu dire. C'est que... ça fait un peu bizarre de retourner là-bas, tu comprends ?

- Peut-être ai-je réellement fait une erreur, Jeff.

Joker écarquilla les yeux, daignant accorder à IDA plus d'intérêt que les panneaux orangés devant lui. La culpabilité pouvait-elle aussi atteindre son amie ? Était-elle en proie aux remords comme les autres membres de l'équipage ?

- Nan, répliqua-t-il d'un ton sec. Là, je t'arrête tout de suite. C'est pas cool de retomber dans ce débat. D'accord on est partis alors que Hackett avait ordonné à tout le monde de se jeter dans la gueule du loup. Mais au moins, on est encore là pour continuer le combat.

- Certes, mais au final, la perte morale et psychologique pour l'équipage me semble aussi importante. Peu estiment réellement que notre fuite était la meilleure solution, et cela entraîne notamment de violentes querelles, comme nous avons pu le voir un peu plus tôt.

- Sauf qu'on est en vie ! Et tu savais bien que nos chances de survies étaient infimes...

IDA tourna la tête pour observer brièvement le timonier, reprenant ensuite ses activités.

- Après une évaluation de mes archives, j'en suis venue à la réflexion suivante : les chances de succès lors du passage du relais Oméga étaient de soixante pour cent grâce au module moissonneur que nous avons intégré. La victoire sur la base des Récolteurs, quant à elle, tenait à deux pour cent. L'affaire du projet Suprématie, cinq virgule onze pour cent. La survie de Shepard sur l'astéroïde X57 à peine trois pour cent. Guérison du génophage, six virgule soixante neuf pour cent. La possibilité de dialoguer un jour avec le Léviathan de Dis était de zéro virgule soixante treize pour cent, la paix entre Geth et Quariens de trois virgule vingt cinq...

- Oula oula ! l'interrompit Joker en levant les deux mains. T'as vraiment calculé tout ça ?

- Oui. La totalité de nos actions, à vrai dire. Sur nos missions d'importance, cela nous donne une moyenne totale ne dépassant guère les cinq pour cent de chances de succès, tandis que nous obtenons un taux de quatre-vingt huit pour cent de réussite.

Le timonier, abasourdi, lança à sa compagne synthétique un regard parfaitement stupéfait.

- Et... Pour toi, ça veut dire quoi, du coup ?

Durant quelques secondes, IDA l'observa à son tour de façon fixe. Elle semblait elle-même hésiter à prononcer ses mots, leur reconnaissant une logique quasi-hérétique pour une machine :

- Les statistiques ne sont pas fiables.

Cette conclusion fit pouffer Joker, qui émit un rire franchement jovial. Bien que sérieuse dans ses dires, IDA lui paraissait à la fois drôlement touchante.

- Ok ! badina-t-il tout en éjectant de sa vue un hologramme devenu inutile à ses manœuvres. Et donc, si tu ne nous avais pas évacués, nos chances de succès étaient de combien ?

- Il me manque énormément d'informations pour parvenir à un calcul vraisemblable, mais avec les estimations détenues à ce moment là, je les avais évaluées à zéro virgule zéro zéro trois pour cent de chances de réussite.

- Ha ! gloussa une nouvelle fois l'Humain. Merveilleux ! Avec un score aussi minable, je préfère définitivement ta décision, peu importe ce que ça ait pu entraîner par la suite. Et puis on est là, parés à l'action. C'est ce qui compte. On reviendra péter les Moissonneurs quand on aura un taux de réussite un chouïa plus acceptable !

Joker ponctua ses mots d'un sourire en coin, plissant les yeux de ravissement alors que ces derniers se posaient sur une image radar non loin devant lui. Sur l'écran, on pouvait clairement discerner la présence d'une bonne dizaine de points orangés autour du Normandy. Dans le sillage de la frégate se trouvaient de petits vaisseaux affrétés par le GSI. Les forces spéciales galariennes avaient décidé d'aller à l'encontre de la volonté de leurs Dalatraces, bafouant les interdits en soutenant la mission du Normandy. Des leurs étaient toujours en opération sur Terre, et nul ne possédait réellement la volonté d'abandonner le combat. Si la majeure partie de leur peuple demeurait passive, le GSI n'appréciait guère se voir attribuer ce qualificatif. Depuis maintenant plus de deux ans, les agents du groupe avaient été les témoins de la mise en place du plan des Moissonneurs. Contrairement à leurs dirigeantes, parquées dans l'arrogance et l'autosuffisance, ils estimaient qu'il fallait agir. Plus tard, il n'y aurait plus rien à sauver... Au moins, Shepard avait réussi à rallier une petite partie des Galariens à sa cause. Cela constituait probablement l'une des raisons pour lesquelles un petit détachement de vaisseaux, bien équipés en renforts et en matériel, prenait part à l'expédition.

Le GSI ne faisait pas les choses à moitié. Pour ce dangereux retour sur Terre, Padok Wiks et ses hommes avaient envoyé en mission des soldats bien entraînés et habitués aux opérations difficiles. Cette fois-ci, il n'était pas question d'entrer sur scène en fanfare et de provoquer un remue-ménage tonitruant auprès des Moissonneurs. Wiks et Williams en avaient convenu d'avance : la furtivité et la discrétion seraient de mise. Après tout, l'un des principaux buts de leur venue était d'exfiltrer Urdnot Wrex (les Dalatraces s'en arracheraient sûrement les cornes lorsqu'elle l'apprendraient...). Pour ce faire, les vaisseaux employés par les créatures amphibies étaient tous équipés d'un système furtif efficace. Cette partie de leur technologie n'était peut-être pas aussi pointue que son équivalent au sein du Normandy, mais tant que le travail était effectué proprement et sans bavure, cela ne posait guère de problème. Les Galariens, devenus de façon incontournable au fil des siècles de fins professionnels de la discrétion et de l'espionnage, avaient foi en leur matériel. Leurs talents en ces domaines restaient irrécusables : pour eux, faire la jonction entre le sol et le Normandy ou atterrir et repartir sans éveiller le moindre soupçon ne serait qu'une bagatelle.

Joker ne pouvait s'empêcher d'afficher un rictus, figé presque en permanence sur son visage et s'élargissant davantage quand ses yeux se posaient sur l'image radar. Le timonier voulait encore y croire. Tant qu'il y avait des forces en vie pour lutter, la guerre ne serait pas terminée. Les Moissonneurs auraient bien du mal à anéantir les populations avancées de ce cycle, il en était plus que convaincu. S'ils avaient espéré effectuer leur sombre besogne sans résistance acharnée de la part des créatures de la Voie lactée, ils s'étaient assurément fourvoyés...

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- Allez-y, je suis prête.

La voix douce de Tali, modifiée par la présence de son casque, se faisait presque lasse. Malgré toutes les précautions prises par les médecins de Sur'Kesh, la Quarienne n'en avait pas fini avec les soins médicaux, loin de là. Pour sûr, elle allait mieux. Lors de son arrivée sur la planète galarienne, son pronostic vital semblait bien indéfini... À présent, elle en repartait sur ses deux jambes, dans une forme plus qu'acceptable. Cela lui imposait toutefois l'administration quotidienne d'un traitement en perfusion dont elle se serait bien passée. Fort heureusement, les Galariens avaient été clairvoyants, prévoyant dans sa combinaison un minuscule espace destiné à recevoir quelque aiguille en urgence.

Le docteur Chakwas opina du chef et prépara la poche de médicaments injectables. Quelques minutes après, les gouttes s'écoulaient par un petit orifice pour aller se déverser dans l'organisme de l'ingénieure, confortablement installée sur un des lits de l'infirmerie du Normandy.

- Voilà, formula simplement le médecin. Il ne vous reste plus qu'à attendre sagement désormais.

- Hé oui. Je n'ai pas vraiment le choix, sourit Tali en haussant les épaules. J'imagine que je n'ai pas trop le droit de me plaindre. Je suis en vie, cela tient déjà du miracle...

- Effectivement, je ne pensais pas réellement que vous vous en tireriez, vu l'état dans lequel vous étiez. Enfin, n'en parlons plus. En revanche, j'aimerais que vous soyez prudente sur Terre. Votre corps ne manquera pas de vous rappeler qu'il est toujours fatigué et sous le coup de la récupération. Cela pourrait prendre un peu de temps. Ne forcez pas trop, d'accord ?

- Je vais prendre vos remarques avec la plus grande considération possible, souffla la Quarienne, comme si elle ironisait devant une mère poule prenant soin de sa couvée.

La bouche du docteur se tordit en une drôle de moue, bien sceptique face aux dires de son interlocutrice. Elle se retourna pour rapprocher de sa patiente le dispositif de perfusion, quand son regard se figea sur la grande vitre derrière elle. Non loin derrière l'ouverture se tenait Garrus, silencieux mais observateur.

Le Turien n'était pas là depuis longtemps en vérité, se contentant simplement de jeter un oeil inquiet en direction de l'infirmerie. Malheureusement pour lui, les deux femmes finirent par s'apercevoir de sa présence avant qu'il n'ait pu continuer son chemin vers la batterie principale, où du travail l'attendait.

Garrus porta une main derrière sa tête, gesticulant comme un enfant pris la main dans le sac lors de quelque larcin. Ses mandibules se secouèrent d'une drôle de façon, traduisant une mimique turienne semblable à de la gêne. Il ne le vit pas, mais sa mine déconfite provoqua un sourire chez Tali, qui lui fit un geste amical de son bras libre, l'invitant à venir la rejoindre. Le docteur Chakwas leva les sourcils et n'eut guère besoin de se faire prier pour emprunter le chemin de la sortie.

- Je me rends vers les quartiers de l'équipage. SI jamais vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas.

- Bien sûr. Merci beaucoup docteur, répliqua chaleureusement Tali.

Lorsque la maîtresse des lieux quitta la salle, Garrus franchit les portes de la pièce dans le sens contraire tout en la saluant de la tête. Bien que son regard se voulait stoïque, quiconque connaissait bien les Turiens pouvait aisément deviner que l'inquiétude ne le quittait plus depuis Sur'Kesh. Lorsque ses deux petits yeux ronds se posaient sur la Quarienne, une expression souvent redondante venait s'emparer des traits durs et osseux de son visage. Toutefois, il tenta de faire bonne figure, une fois de plus. Après tout, Garrus Vakarian avait un minimum de réputation à tenir.

- Vous pouvez approcher, l'enjoignit une nouvelle fois Tali alors qu'il hésitait à avancer.

- Alors, comment ça va ?

Les mots de Garrus semblaient peiner à sortir de sa bouche, comme emprunts d'une étrange timidité.

- Bien, affirma l'ingénieure d'un ton rassurant, permettant à son visiteur de se décrisper légèrement. Je dois encore et toujours subir quelques traitements d'appoint de ce genre pour être pleinement rétablie, mais rien d'insurmontable. À vrai dire, je me sens bien.

Sous son masque, la jeune femme arborait une grimace plus qu'amusée, prête à montrer une bonne fois pour toute, au sein d'une boutade, qu'elle avait recouvert la santé.

- En tout cas... Ce n'est pas maintenant que je vais pouvoir découvrir votre légendaire allonge, Vakarian...

Cette fois-ci, le Turien gloussa d'un rire sec, qu'il échappa de façon incontrôlée. Il ne s'était probablement pas attendu à retrouver ainsi sa camarade.

- Le docteur Chakwas se demanderait sûrement ce qu'il vous arrivait si vous veniez à attraper de nouveau une saloperie vous clouant au lit. Et je ne suis pas sûr de vouloir produire le même effet sur votre organisme que celui qu'a fait cette explosion sur Terre...

Tali badina d'un geste de la main, comme si tout cela n'avait été qu'une broutille. Toutefois, voir le Turien s'être autant préoccupé de son sort lui provoquait un léger pincement au coeur...

- Ce n'est peut-être pas si mal ! Mine de rien, ça aura sûrement pu stimuler mon système immunitaire contre certaines bactéries présentes sur Terre. Ça risque de m'être utile très prochainement...

Garrus effectua un pas de côté tout en croisant les bras, stupéfait. Était-il bien certain d'avoir compris ce que la Quarienne sous-entendait ? Il y avait de cela quelques jours encore, cette dernière gisait sur un lit d'hôpital, la mort ayant manqué de peu de l'emporter dans son sillage. Contre vents et marées il avait pu la ramener jusqu'au Normandy, lui sauvant indubitablement la vie. Shepard avait été perdue au passage, mais Tali...

- Vous ne pensez pas retourner dès à présent sur le terrain, n'est-ce pas ?

L'ex inspecteur du SSC connaissait pertinemment la réponse à sa question, purement rhétorique. Son air soulagé se transforma en un étrange mélange de surprise et d'anxiété mêlées...

Tali, quant à elle, tirait une moue déçue et désapprobatrice sous la vitre violacée de son masque. Son court silence marqua nettement son mécontentement. Aussi, elle s'assit sur le rebord de la couchette de l'infirmerie, appuyant un bras sur l'une de ses hanches comme pour prendre une allure désinvolte.

- Vous pensez sincèrement que je vais croupir ici en cale quand tout le monde va se montrer utile là-bas ? Dites-moi que c'est une blague, Garrus.

- Pas du tout, répliqua-t-il aussitôt en agitant les bras, voyant qu'il avait vexée sa coéquipière.

Pourtant, cela ne l'empêcha pas d'insister, campant sur ses positions.

- Vous avez survécu à de graves traumatismes et... être encore sous traitement. Ce n'est pas bien sage de votre part de vouloir partir en mission.

- Ah oui ? Vous pensez que je ne suis pas capable d'évaluer mes propres capacités ? Quoi d'autre ? Que je vais vous freiner une fois au sol ?

Le Turien constata pleinement le ton colérique s'accentuant au fur et à mesure des mots de la jeune femme. Il aurait réellement souhaité être en mesure de calmer le jeu, mais ses propres convictions l'emportaient.

Il ne fallait pas que Tali souffre des besognes qu'ils allaient effectuer sur Terre.

Il ne voulait pas, une nouvelle fois, la voir ainsi transportée, à moitié morte, dans cet horrible sarcophage de confinement...

Il ne voulait tout simplement pas la perdre...

- Ce n'est pas ce que j'ai dit ! se défendit-il gauchement, tentant pourtant de répondre au mieux. Je... Je ne veux pas qu'il vous arrive quoi que ce soit de nouveau.

Bien que ces paroles provoquèrent de nouveau un léger serrement dans la poitrine de l'ingénieure, celle-ci ne souhaitait toutefois pas s'avouer vaincue, loin de là.

- Je n'ai pas besoin d'une nourrice, Vakarian... pesta-t-elle, ignorant la pointe d'attachement qui faisait écho aux attentions du Turien. Nous avons une mission à accomplir. Nous en avons même déjà plusieurs. Deux, assurément. Et je compte bien être de la partie, que ça vous plaise ou non.

- Que voulez-vous dire ?

Tali lança un regard qui se voulait dédaigneux, bien que Garrus n'en vit rien (il le devina fortement, en revanche...).

- Je veux dire que tout le monde ne compte pas laisser Shepard, peu importe son état, croupir dans des ruines au milieu des Moissonneurs.

- Écoutez, Tali...

Le Turien marqua une pause, se remémorant clairement la prise de position de la Quarienne lors du débat houleux du réfectoire, sur Sur'Kesh. Partir en mission avec elle représentait déjà un péril considérable, mais la voir gambader au milieu de l'Ennemi dans les décombres de Londres, accompagnée par une poignée seulement de membres de leur équipe... Cela n'avait définitivement RIEN de rassurant. C'était de la folie pure et simple, risquant d'ailleurs une fois de plus d'engendrer des clivages au sein du groupe.

- Shepard était mon amie aussi, souffla Garrus tout en abaissant le regard, les épaules abattues. Nous avons fait une erreur en lui obéissant, je le concède bien volontiers, mais... Pensez-vous réellement qu'elle souhaiterait ça ? Je veux dire... Nous voir oublier un temps notre combat contre les Moissonneurs dans le but d'aller la chercher ? Elle connaissait les risques que ses ordres engendraient. C'était un soldat avant tout.

- Ce que nous ne sommes pas tous, Vakarian, maugréa davantage l'ingénieure courroucée. Il y a encore des gens ici qui daignent laisser parler leurs sentiments. Si ce n'est pas votre cas, soit. Mais n'allez pas reprocher aux autres de penser à l'amitié qu'ils éprouvaient. Il ne nous reste plus grand chose à quoi nous raccrocher dans cette galaxie, vous voyez. Ne vous interposez pas à ça. Quoi qu'il en soit, je ne suis pas sûre d'avoir envie d'écouter vos conseils, ni ce que vous avez à dire. Vous avez été capable de me faire croire que Shepard avait survécu, dans cet hôpital. N'allez pas croire que je vais oublier ça. En attendant, vous avez sûrement des choses à calibrer dans la batterie principale.

Les mots de Tali étaient on ne peut plus clairs : la conversation était finie. Pour appuyer ses dires, la jeune femme retourna confortablement s'allonger sur le guéridon, détournant significativement le regard. Les intentions du Turien étaient louables et touchantes à la foi, mais le voir jouer les mères poules ne lui plaisait pas du tout. Cela faisait longtemps qu'elle avait quitté l'enfance et la naïveté de ses débuts, lors de son pèlerinage. Elle n'avait besoin de personne pour la chaperonner, encore moins d'un membre du groupe dont elle faisait fièrement partie. Tali'Zorah, malgré son système immunitaire précaire, n'était pas une petite chose fragile qu'il fallait préserver sous couveuse... Ses compétences et ses talents, au moins aussi utiles que ceux des autres à bord du Normandy, seraient de toute façon incontestablement essentiels pour les tâches à effectuer sur Terre.

Garrus, qui s'en retournait en silence vers la batterie principale, devrait se faire une raison. Il serait avec elle, ou contre elle. Il n'y aurait pas de solution intermédiaire.