VIII : RETROUVAILLES
De nombreuses paires d'yeux à bord du Normandy contemplaient l'espace, une fois le relais Charon passé et la planète humaine à portée des regards. Le vide spatial environnant la Terre semblait étrangement inanimé...
La dernière fois que la frégate avait sillonné ces lieux, le combat entre la flotte intergalactique et les Moissonneurs faisait rage partout. Les abords du berceau de la civilisation humaine étaient précédemment remplis de vaisseaux de guerre virevoltant en tous sens au milieu des envahisseurs, tandis que ces derniers illuminaient le panorama ténébreux de leurs faisceaux rougeoyants.
Désormais, loin autour de l'atmosphère terrestre, un champ de débris et d'épaves flottait gracieusement, parsemant les alentours d'une multitude de constellations métalliques. Si l'espace avait pu conduire le son, aucun ne serait pourtant parvenu jusqu'aux capteurs du Normandy : le vaisseau de l'Alliance, escorté par ses alliés du GSI, se promenait dans une zone aux allures de cimetière. Des carcasses plus ou moins déchiquetées de bâtiments de tous horizons rendaient la navigation compliquée. Fort heureusement, les barrières cinétiques du Normandy et des engins du GSI permettaient de se mouvoir sans le moindre incident. En revanche, la progression se faisait lente.
Les Moissonneurs arrivés en masse pour conquérir le système Hélios avaient quitté l'orbite de la Terre, laissant visiblement sur place la Citadelle ainsi que le Creuset, toujours amarré. La gigantesque station trônait non loin de la planète, ses énormes bras encore ouverts, mais la totalité de l'œuvre restait étrangement immobile.
Par le biais d'écrans ou directement via les hublots, l'équipage du Normandy contemplait silencieusement le triste spectacle. Personne ne pipait mot. Les esprits des uns et des autres demeuraient bien trop occupés à se ressasser les souvenirs de leur échec, ainsi que le tableau lugubre qui en découlait... Des gorges se serraient, des ventres se nouaient, mais tous les membres du groupe étaient parés à l'action. Le voyage entre Sur'Kesh et la Terre leur avait à tous laissé le temps à la préparation, autant mentale que physique.
- Avis au commando d'intervention, merci de tous bien vouloir vous rendre en soute d'ici dix minutes maximum pour vous équiper en vue d'embarquer à bord du Kodiak.
La voix d'Ashley dans l'intercom ne surprit personne. De longues minutes auparavant, Joker avait déjà annoncé leur prochaine arrivée. Pourtant, entendre l'injonction du lieutenant-commandant résonner par dessus le bruit des machines dans le vaste hangar que formait la soute provoqua un frisson le long de l'échine de Steve Cortez.
Le pilote s'était préparé à agir bien avant les ordres de son supérieur hiérarchique. Quand ses camarades avaient pris le temps de passer en revue leur équipement, de se reposer ou encore de vaquer à quelque occupation personnelle, lui travaillait déjà activement à son poste.
Tandis qu'une sueur froide de stress mêlé de concentration s'emparait de lui, le lieutenant termina de vérifier les différents systèmes de navigation du Kodiak. Tout était en place : la navette pourrait quitter la frégate sans le moindre problème technique. Un soupçon de doute, voir de crainte, l'envahit soudainement, mais le militaire reprit rapidement ses esprits lorsqu'il aperçut James Vega qui s'équipait non loin. Son ami enfilait son armure dans des gestes vifs et précis. Les traits de son visage balafré lui donnaient une mine résignée, sûre, emplissant soudainement Cortez d'une assurance nouvelle motivée par le charisme que dégageait son collègue. Il fallait avancer, il fallait y croire...
- En plus de ce qu'on peut emporter, le GSI se charge de livrer un peu de matériel sur place, annonça Steve tout en observant Vega s'afférer. Mais n'oublie pas d'amener un peu de ces trucs là.
Le pilote envoya aussitôt valser une cartouche thermique, dont James se saisit en plein vol.
- Reconnaissance et exfiltration, Esteban ! rétorqua ce dernier en pinçant les lèvres. Ça veut dire, si tout va bien, qu'on va se la jouer discret. Y'aura pt'être pas besoin de gaspiller autant de munitions.
- On est jamais trop prudents avec ces saloperies... marmonna Cortez tout en posant une main sur sa propre arme de poing. Je les ai vues de bien assez près à notre précédent passage.
Ses yeux se détournèrent de son ami pour fixer un écran non loin, lequel affichait par le biais d'une caméra un panorama similaire à celui observable depuis l'une des baies au pont supérieur. La face terrestre sur laquelle ils se dirigeaient était plongée dans la nuit, faisant dos à Hélios. Cortez devrait effectuer un atterrissage en nocturne, mais ce n'était pas pour lui déplaire. Cela tendrait à les camoufler davantage, les systèmes furtifs ayant leurs limites...
On pouvait aisément deviner la forme des continents camouflés dans la pénombre, les lueurs des incendies provoqués par les Moissonneurs venant éclaircir le ciel et les nuages envelopper la planète. Les traces de leur activité se faisaient visibles jusqu'en orbite. Les stigmates et autres foyers chatoyants sur la croûte terrestre trahissaient amplement le calme qui régnait dans l'espace. Si l'ennemi avait fortement diminué sa présence une fois l'assaut des forces galactiques repoussé, son travail ici n'en était pas pour autant terminé : une immense quantité d'êtres humains devait toujours subir la Moisson. Pour ce faire, la grande majorité des vaisseaux semi-organiques avait quitté les lieux pour reprendre son avancée dans la Voie lactée, laissant toutefois sur place quelques uns des leurs et des hordes de sbires.
- C'est encore le chaos là-bas...
Ashley poussa Cortez hors de sa torpeur. Il ne l'avait pas vue arriver. La voix de la jeune femme semblait animée d'une sorte de colère à demi-étouffée. Tout comme ses comparses humains, ses pupilles se promenaient sur les tristes images orbitales d'un astre envahi. Mais après quelques instants à contempler les sévices de la guerre, le lieutenant-commandant se tourna vers son pilote l'air préoccupé.
- Ça va aller ? demanda-t-elle posément, contrastant avec la tonalité précédemment employée.
Steve fut quelque peu étonné de cette question, à dire vrai. La stupéfaction se lut sur les traits de son visage et Ashley s'en sentit presque gênée.
- Ça ne s'était pas très bien passé pour vous sur Londres...
Insinuait-elle de façon maladroite que les déboires du militaire avec les Moissonneurs lors de l'opération Marteau pouvaient affecter son travail ? De son commandement, jamais Shepard n'avait remis ses capacités en question... Malgré la difficulté du job, Cortez avait toujours rempli le contrat haut la main. Il comprenait les intentions louables d'Ashley mais ne pouvait s'empêcher d'éprouver une sorte de... contrariété.
- S'il y a une façon de prendre ma revanche sur les Moissonneurs, c'est bien en effectuant mon boulot correctement, non ? répondit le lieutenant sans aucune animosité.
Sa sympathie décrispa le capitaine du vaisseau, qui après un sourire pincé se dirigea vers l'atelier de mods dans le but d'en pourvoir son matériel.
Les portes de l'ascenseur du Normandy s'ouvraient et se refermaient dans une cadence soutenue, déversant dans la soute les membres du commando d'intervention. Leurs mines étaient renfrognées et déterminées à la foi, leurs corps crispés se préparant à l'action. Cela allait être leur première mission sans Shepard à leur tête, et si personne n'en pipait mot, tous en ressentaient fortement le poids. Les dissensions au sein du groupe étaient tues, mais leur ombre planait largement au dessus d'eux... Toutefois, il n'y avait guère de temps pour les querelles.
Quelques minutes supplémentaires suffirent pour que tous soient prêts. Tandis que les armures étaient revêtues et les armes saisies, Ashley Williams s'afférait à faire un topo détaillé des tâches qui les attendraient bientôt. Les ordres semblaient précis, mais la réalité du terrain pourrait en décider autrement. Du jugement de Steve Cortez, qui mettait en marche l'un des UT-47, le lieutenant-commandant s'appuyait trop sur le plan préétabli. Jamais rien ne fonctionnait comme prévu dans ce conflit, et aucun d'entre eux ne pouvait avoir une vision claire de l'état de délabrement de l'environnement ainsi que des troupes au sol.
Quoi qu'il en soit, les membres du commando montèrent dans la navette un à un, parés à retourner sur la planète humaine dont ils étaient partis à toute hâte.
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Le kodiak vrombit lorsqu'il pénétra l'atmosphère terrestre, et les secousses ballottèrent ses occupants, un peu tassés à l'intérieur. Le petit vaisseau de transport descendait à folle allure, suivi de près par les navettes galariennes. Deux de ces dernières (dont l'une transportant Padok Wiks) ne tardèrent pas à se détacher du reste du groupe, destinées à atterrir à des coordonnées différentes. Le GSI fournissait du soutien à l'Alliance du mieux qu'il le pouvait, mais certains de ses agents étaient toujours retranchés ou coincés en banlieue londonienne sans guère de matériel. Dieu sait que le ravitaillement et les renforts se faisaient attendre... Aussi, aux dernières nouvelles, le major Kirrahe respirait encore. L'une des priorités des forces spéciales de Sur'Kesh était de le localiser, dans l'optique de le rapatrier sain et sauf dans l'une de leurs bases.
Accompagné du reste des vaisseaux galariens, l'engin piloté par le lieutenant Cortez se dirigeait avec précaution vers le point de rendez-vous. De la prudence, il en fallait. La visibilité réelle était moindre, dans la noirceur de la nuit. Comme pour parfaire l'ambiance morose du cimetière géant qu'était devenue la Terre, d'épais nuages gorgés de pluie planaient au dessus de Londres, menaçant d'y déverser des trombes d'eau à tout moment.
Des troupes corrompues occupaient la majorité des sols défilant sous la navette. Les scans que recevait Steve restaient pour le moins inquiétants, et depuis une altitude bien supérieure, les relevés de Joker ne démontraient rien de bon non plus. En plus des systèmes furtifs qu'il avait déjà activés depuis longtemps, l'homme devait une fois de plus user de ses talents aux commandes du véhicule. Hors de question de se faire repérer par les Moissonneurs avant même d'avoir pu atterrir...
Sur ses écrans compliqués mais à l'ergonomie poussée, Cortez voyait le point d'atterrissage se rapprocher rapidement. Après quelques manœuvres délicates, slalomant entre divers débris de bâtiments fauchés par la guerre, les propulseurs sous l'UT-47 s'activèrent avec force, stabilisant l'appareil de façon sûre.
- On y est, déclara enfin le lieutenant au commando bien tassé à l'arrière.
Ces derniers s'impatientaient presque. La navette était inconfortable et leur nombre conséquent à l'intérieur se faisait ressentir, d'autant plus que les armes et l'équipement emportés rongeaient le peu de place restante. Il leur avait fallu s'amasser, se supporter, malgré les tensions et le moral en berne... Heureusement, ces instants de calvaire touchaient à leur fin : la porte latérale du Kodiak s'ouvrit subitement, laissant sortir en premier un James Vega bien en forme. Les pieds de l'homme, plus pressé que jamais, touchèrent le sol avant même que le transport ne soit mis à l'arrêt. Quand sa lourde masse encaissa le choc, il put se redresser et être le premier à contempler la désolation s'étendant à perte de vue devant ses yeux...
La mine inquiète de James et les traits pincés de son visage furent bientôt imités par ses camarades humanoïdes : tous se figèrent l'espace d'un instant, constatant l'ampleur des dégâts en dehors de la capitale. Londres n'avait pas été la seule cible des Moissonneurs. La campagne autrefois florissante en sa périphérie avait malheureusement connu le même sort. Peu après l'assaut concentré sur la ville, les créatures de l'Abîme avaient pourchassé et traqué toute trace de vie organique tentant de fuir dans les banlieues... Le paysage était ravagé et sombre, parsemé de débris d'édifices de toutes sortes.
La navette de Cortez s'était posée dans le centre de Guildford, au milieu des décombres de bâtiments historiques devenus méconnaissables. L'ancienne architecture, élégamment mêlée au modernisme du style contemporain, n'avait plus rien de sa splendeur passée. Les immeubles recouverts de poussière tentaient du mieux qu'ils le pouvaient de se maintenir debout, abritant de façon discrète les survivants et résistants de l'attaque intergalactique ratée.
Anderson avait bien choisi les lieux. Ayant été rapidement fauché par les Moissonneurs à cause de sa proximité avec la mégapole anglaise, le coin demeurait relativement calme depuis. L'amiral avait pu organiser le regroupement de ce qu'il restait des forces en place, bien qu'un grand nombre de soldats et de civils demeuraient éparpillés et cachés dans Londres ainsi que ses environs.
Guildford était une ville large et entourée de collines, permettant une discrétion assurée et des moyens de surveillance accrus. Les forces interespèces restantes se camouflaient du mieux qu'elles le pouvaient, tentant de couvrir une zone suffisamment vaste pour surveiller les déplacements et les troupes ennemies qui parcouraient la ville sans relâche. Des civils avaient volontairement rejoint la guérilla, n'ayant guère d'autre choix : il fallait combattre, ou mourir. L'armement et les denrées utiles manquaient cruellement, n'aidant en rien les nouvelles recrues de fortune à faire face à leur sinistre destin. Beaucoup luttaient avec du matériel et des armes ramassés ça et là sur les cadavres de malheureux soldats. D'autres, moins chanceux encore, avaient dû improviser un équipement précaire confectionné de matériaux et débris divers... Aucune ressource ne devait se perdre : régulièrement, à pas feutrés, de petites escouades partaient en reconnaissance, chargées de récupérer tout ce qui pouvait l'être. Parfois, elles ne revenaient pas de leurs périlleuses missions...
La survie de tous s'annonçait des plus délicates... Incertaine. L'Humanité, sa société, sa culture et sa planète faisaient peine à voir, peut-être plus encore en cet instant qu'auparavant. Personne ne souhaitait songer aux chiffres inacceptables que devaient former les pertes totales des âmes humaines et aliens dans cette guerre.
Les membres du commando d'intervention du Normandy furent davantage frappés de stupeur lorsqu'ils aperçurent, sous d'énormes colonnes de béton et révélés par les maigres lueurs de lampes à la luminosité tamisée, un groupe d'enfants entassés sur du tissu sale et crasseux. Ces derniers, aux regards tristes et ravagés, ne prêtèrent qu'à peine attention aux nouveaux arrivants. Leurs mains frêles agrippaient comme par désespoir des fusils en mauvais état, qu'on leur avait visiblement confiés, et ce malgré leur jeune âge...
Si les petits humains ne pouvaient reconnaître qui faisait office de renforts, d'autres semblèrent en revanche parfaitement alertes sur la question.
Voir débarquer ainsi les déserteurs du Normandy ne provoquait aucune liesse chez les résistants désabusés. Les quelques paires d'yeux qui daignaient se braquer sur eux n'exprimaient pas forcément la sympathie, ajoutant à l'ambiance maussade un étrange sentiment de gêne emprunt de culpabilité.
Peu après que les bottes du commando aient pu fouler le plancher terreux, l'amiral Anderson lui-même accourut, semblant sorti de nulle part. Des soldats quasi invisibles, en couverture, avaient été postés tout autour du point de rendez-vous. Telle une ombre, le militaire s'était approché à petites foulées du groupe ébahi, trop occupé à constater l'horreur pour le voir arriver. Les regards durent se porter sur lui avec attention pour pouvoir le différencier d'un quelconque homme de ses troupes... Cette silhouette amaigrie et encrassée ne renvoyait guère l'image classique que l'on se faisait de David Anderson. Si l'appel en visioconférence avait pu dépeindre une piètre apparence de l'homme, la réalité de son état était bien pire encore. Estropié d'une main, couvert de blessures superficielles qui peinaient à toutes cicatriser (sans doute dû au manque croissant de médi-gel), les vêtements sales et le visage creusé, seules sa casquette et son insigne reflétaient clairement une part de son identité. Pourtant, malgré sa physionomie presque méconnaissable, l'amiral demeurait vif et alerte. Ses mouvements étaient rapides, son pas leste... Comme s'il était habité d'une force au demeurant imperceptible.
- Williams ! somma-t-il, tout juste arrivé.
Le ton employé ne présageait rien de bon. Pourtant, lorsque le militaire se plaça au niveau du lieutenant-commandant, ce fut finalement un léger sourire qui s'empara des traits abîmés de son faciès. Il effectua ensuite un salut, auquel Ashley répondit vivement.
- Par tous les dieux vous êtes là, ajouta Anderson comme s'il avait du mal à croire en sa propre affirmation, jetant des coups d'oeil rapides à tous les membres du Normandy.
- Oui, amiral ! répliqua fermement la jeune femme, indiquant que son groupe et elle-même étaient tous prêts à l'action. Dites-nous vos ordres.
Anderson pinça les lèvres et opina du chef, après quoi il invita d'un geste le groupe à le suivre avec prudence ainsi qu'à ouvrir grand ses oreilles. Instinctivement, les agents du GSI qui avaient talonné le vaisseau de Cortez en firent de même, se faisant des plus silencieux.
Le supérieur hiérarchique d'Ashley ne tarda pas à délivrer ses informations, alors qu'elle se plaçait au plus proche de lui tout en se mouvant.
- Nous n'avons pas de temps à perdre, entama-t-il en replaçant sa casquette et en partant d'un pas décidé vers l'intérieur des bâtiments. J'aimerais vous apporter de meilleures nouvelles que lorsque nous nous sommes entretenus la dernière fois, mais la situation ne fait que s'aggraver d'heure en heure. Dans l'immédiat, nous allons avoir besoin de votre aide sur des tâches simples mais nécessaires.
- De quel ordre ? Défense ? Sanitaire ?
- Un peu de tout ça. Vous m'avez fourni une liste du matériel que vous avez apporté avec vous... Je remercierai personnellement Padok Wiks, car ces ressources vont nous être d'une grande utilité.
Anderson effectua un mouvement amical de la tête en direction des créatures amphibies, qui lui rendirent poliment cette marque de gratitude. Puis il continua :
- La moindre dose de médi-gel, la moindre cartouche de munitions compte... La nourriture se fait rare également.
- Le Kodiak a déjà pour consigne de faire la navette avec le Normandy pour en ramener davantage. Vous trouverez la majorité des stocks dans les deux navettes galariennes qui nous accompagnent. Deux autres sont pour le moment parties approvisionner leurs propres éléments.
- Parfait, sans compter qu'il nous faut entretenir un minimum les survivants que nous trouvons au fur et à mesure. On n'y croirait pas au premier coup d'oeil, mais un certain nombre (inconnu, du reste) de civils se cachent un peu partout. On essaie de les enrôler au fur et à mesure quand c'est possible mais...
Le vieux militaire s'arrêta et soupira, plaçant l'arête de son nez entre ses doigts, tête penchée.
- Cela provoque parfois quelques catastrophes. La peur, la soif, la faim et la guerre ne sont pas des choses auxquelles les gens sont accoutumés, et cela rend leur mobilisation difficile. Il y a aussi des enfants... ou les endoctrinés que nous avons dû abattre de nos propres mains...
- Parlant d'enfants... se risqua Garrus tout en pointant une direction de la main. On en a aperçu un petit groupe terré dans une ruine, par là. Ils ont l'air un peu mal en point...
Anderson acquiesça du chef, l'air quelque peu désolé.
- Ils sont déjà avec nous ceux-là...
À ces mots, Javik grogna, secouant sa grande masse d'un faible haussement d'épaules. Tout cela ne l'étonnait guère, il l'avait vécu des milliers d'années auparavant. L'Histoire se répétait, et ce n'était pas faute d'avoir prévenu les autres des actes immondes que les Moissonneurs pouvaient pousser à faire. Mais personne ne fit bien attention aux bougonnements du Prothéen... Tous étaient bien trop occupés à écouter les paroles de l'amiral.
- Les attaques ont été radicales et efficaces dans cette zone, peu après le débarquement sur Terre des Moissonneurs. Ils ne s'attendaient pas à ce que des survivants viennent de nouveau occuper les lieux et sont restés massivement concentrés sur Londres. C'est pour ça que nous nous sommes installés ici. Enfin, même si installés est loin d'être le mot adéquat...
- La position a l'air solidement tenue pourtant, commenta Vega sans réelle utilité, peut-être dans un but de rassurer indirectement son supérieur ?
- Nous avons conservé cet endroit secret du mieux possible, et cela semble fonctionner. Quelques hommes ainsi que des civils ont été amenés plus loin encore dans les campagnes, dans d'autres planques. On essaie de garder ici un maximum de soldats pour nos opérations clandestines...- Le terrain semble à notre avantage, se risqua Williams tout en portant son regard sur les environs.
- Il l'est, acquiesça Anderson. Les bâtiments et les maisons détruites nous sont très utiles. Certains sont occupés de façon absolument silencieuse, surtout dans les étages encore d'aplomb et difficiles d'accès. Cela nous donne des points d'ancrage à différents endroits, d'où nous pouvons nous reposer, abattre des ennemis solitaires et effectuer une surveillance accrue du périmètre. La ville a été tellement bombardée que le terrain en est complètement déformé. Les trous et le sol escarpé nous permettent également de nous cacher et de nous mouvoir. Comme vous le voyez, nous tentons d'utiliser tous les éléments pouvant jouer en notre faveur. Il est arrivé que des groupes de pantins des moissonneurs en patrouille passent tout près de nous, sans qu'ils ne captent la moindre trace de notre présence... Mais nous restons vigilants.
- On ne l'est jamais assez... releva Javik.
- Un autre bon point : les plus gros vaisseaux moissonneurs présents lors des assauts Épée et Marteau ont quitté Londres et sa banlieue, ne laissant là que quelques destroyers. En revanche, ils ne sont pas partis sans laisser derrière eux de jolis cadeaux : des nuées de troupes au sol infestent les lieux... C'est ce dont nous devront discuter un peu plus tard.
- Comme on se retrouve, les pyjaks !
La voix grave mais chaleureuse de Wrex vint trancher avec le ton sérieux employé par l'amiral. Le Krogan ne venait pas seul. À ses côtés se tenait Grunt, l'air fier, limite jovial, et peu impacté par l'état amoché de sa propre armure. Alors qu'il posait ses yeux ronds sur ses camarades, un large sourire se dessinait sur ses lèvres sales, laissant clairement deviner son entrain à l'idée de les retrouver.
- Tiens tiens, mais qui voilà ?! se réjouit Garrus à l'arrivée des deux compères. On nous dit que tout le monde ici se fait discret, et voilà que deux gros chars d'assaut se pointent, avec toute la délicatesse qui est la leur.
Wrex envoya une tape dans l'épaule du Turien. Même bien ancré dans le sol, il manqua de peu d'effectuer un pas de côté sous la force de la frappe.
- La délicatesse est peut-être pas notre fort, admit l'énorme Krogan, n'empêche qu'on n'a pas chômé depuis la deuxième phase de tout ce merdier !
- C'est vrai, reconnut Anderson. Leur puissance et leur robustesse nous ont été bien utiles lorsque de petits escadrons ennemis nous ont posé problème... Grâce aux Krogans et leur compagnie Aralakh, nous avons pu les éliminer rapidement avant que les choses n'empirent.
- Ravi d'avoir pu vous aider, formula Grunt d'un ton transpirant la sincérité.
À ces mots, il bomba le torse, qu'il tapa d'un poing fermé comme pour démontrer sa fierté. Le jeune guerrier et sa troupe d'élite n'avaient pas été de trop. Si dans un premier temps la confiance que leur vouaient les Humains n'avait pas été des plus fortes, il leur avait bien fallu admettre par la suite que leur propre survie paraissait bien incertaine sans l'aide des gros bras de Tuchanka. Certes, on ne les employait pas pour des missions de reconnaissance, ou dans l'optique d'espionner l'ennemi... Mais lorsque les résistants avaient pu être acculés, ou que des groupes moissonneurs s'étaient dangereusement approchés des camps de fortune alliés, la puissance de feu des Krogans et leurs capacités physiques exceptionnelles leur avaient sauvé la mise à de bien nombreuses reprises. Les aliens de la planète ravagée s'étaient rendus indispensables très rapidement.
- Vous oubliez les tâches réellement physiques, auxquelles vous allez devoir prendre part, ajouta Wrex tout en toisant l'équipe du Normandy du regard. J'aimerais bien vous accueillir en grande pompe tous autant que vous êtes et jaqueter un moment, mais on a pas mal de trucs à faire avant que je quitte la Terre, et bien trop peu de temps devant nous. Soyez pas déçus les filles, quand tout ça sera fini, je serai le premier à vous payer des coups à boire ! Mais là, y'a urgence.
En effet, la joie des retrouvailles fut extrêmement brève. Tous durent se contenter des courtes salutations de leur arrivée et de légers sourires, ponctués de quelques coups amicaux par-ci par-là, car la situation extrême exigeait des actions immédiates. Peut-être un jour pourrait-ils de nouveau prendre le temps de se réunir... Tout le monde voulait y croire, mais personne n'était dupe.
Anderson jeta un regard au kodiak et aux navettes galariennes stationnés au loin derrière le commando et leurs alliés. Ses yeux se plissèrent l'espace d'un instant, le temps que son cerveau ne lui dicte, à toute vitesse, les consignes qu'il allait devoir énumérer.
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Comme prévu, le travail ne manquait pas. L'amiral humain avait appelé des bras à la rescousse, et il comptait bien en tirer profit au maximum. Tout le monde s'était vu attribuer des ordres, et les différentes opérations avaient été réparties selon les capacités de chacun.
Les plus forts, comme James, Garrus ou même Javik, furent assignés d'entrée de jeu au déchargement du matériel. Les vaisseaux du GSI ayant suivi le Kodiak furent rapidement soulagés de leur poids, pendant que ce dernier, aux mains expertes de Cortez, faisait avec brio des allers-retours jusqu'au Normandy resté en orbite dans le but de se réapprovisionner. Tandis que le lieutenant faisait ses manœuvres, les autres en profitaient pour porter et ranger les cargaisons là où les résistants le leur indiquaient. Pourtant, malgré la bonne volonté dont ils faisaient preuve, le Prothéen, le Turien ainsi que l'Humain se sentirent sévèrement toisés... Les mots qu'on daignait leur adresser étaient brefs, parfois accompagnés de grognements sourds et mécontents. Certains ne recevaient visiblement pas de plein gré l'aide fraîche qu'on leur apportait, et ils ne manquaient pas de le démontrer. Javik, courroucé, ne se gênait pas pour leur rendre la pareille. Au lieu de déposer avec calme l'une des caisses que ses bras transportaient péniblement, il l'envoya presque valser depuis une bonne distance, ponctuant le tout d'un grondement au moins similaire à ceux qu'on lui adressait. Cela ne manquait pas d'agacer Garrus, qui se retenait lui-même de ne pas envoyer une pique ou deux à son camarade dans le but de lui faire changer de comportement… Décidément, l'alien de plus de cinquante mille ans n'avait que peu envie de faire des efforts. James, plus pacifiste, se contentait d'effectuer son travail sans rechigner, s'efforçant à passer outre les remarques et les gestes pleins de rancœur...
Déserteurs...
Le mot blessait, mais était néanmoins approprié, véridique. De sa vie de soldat, jamais Vega ne s'était attendu à recevoir un tel qualificatif le concernant... même si cela n'était pas vraiment de son fait. Aussi, il ne pouvait que comprendre l'inimitié dont les survivants faisaient preuve à l'égard de sa troupe. Bien que déplaisant et déshonorant, le militaire jugeait cela mérité... Hélas. Et l'équipage devrait faire avec...
Pendant que certains jouaient des muscles, Tali avait été appelée en renfort à la pose de dispositifs de défense. Ses talents en ingénierie furent fort appréciables et purent compléter les appareils de fortune déjà en place. Il fallait être rusé pour ne pas se faire surprendre : plusieurs systèmes d'alerte faits de bric et de broc, bien camouflés et somme toute très efficaces, avaient été posés sur les principales voies de passage encore empruntables. Quand les moissonneurs enclenchaient les mécanismes et que la situation se faisait propice, les Krogans, accompagnés d'hommes armés, leur tombaient dessus sans vergogne, les éliminant jusqu'au dernier. Ces petits raids sur l'ennemi devaient se faire de façon expéditive et infaillible : il ne fallait certainement pas se risquer à davantage de grabuge.
Aussi, la Quarienne s'employa à faire d'autres démonstrations profitables à tous ; elle n'hésita pas à montrer à ceux qui l'accompagnaient comment fabriquer de petites mines artisanales fort pratiques. Le terrain aux alentours, favorable au déploiement de telles installations, fut bien couvert et utilisé à leur avantage.
Malgré l'aide salvatrice de l'ingénieure, le ressenti déplaisant que subissaient Garrus, James et Javik semblait peser plus lourd encore sur les épaules de la jeune femme. On ne comptait plus les clichés et autres a priori dont son espèce souffrait déjà depuis longtemps. Trop souvent jugés égoïstes, à tort ou à raison, les Quariens avaient été parmi les premiers à déserter l'assaut final sur Terre. Cela n'arrangeait en rien la piètre opinion que les survivants avaient à l'égard de Tali. La pauvre semblait recueillir à elle seule tous les sentiments exécrables que l'on vouait à ses semblables. Elle travaillait le cœur lourd, prodiguant ses conseils comme pour alléger le poids qui accablait les Quariens. Les mots qu'on lui adressait se faisaient froids, mais qu'importe. Il fallait continuer, survivre, et réparer les erreurs. Même si la guérilla sur Terre était loin de lui être amicale, l'ingénieure mettait tout son savoir à disposition. Cette fois, il était hors de question de rater le coche. Il y avait encore en ce bas monde une Quarienne résolument prête à apporter son aide à ceux qui en avaient besoin.
Entre les hommes sous le commandement d'Anderson et le commando du Normandy, les contacts se faisaient brefs et glaciaux. Personne ne s'était attendu à recevoir au visage un tel flot de rancœur. Le mauvais accueil que leur avait réservé la Dalatrace Linron sur Sur'Kesh semblait presque dérisoire comparé aux rapports tendus échangés avec la Résistance. Si tous savaient pertinemment que l'Union galarienne ne leur aurait été d'aucune pitié, nul n'avait prédit une telle antipathie à leur retour sur la planète humaine...
C'était... éprouvant, et douloureux.
Quelques semaines auparavant, le Normandy et son équipage faisaient encore figure de proue dans cette guerre effroyable. À présent, ils recevaient au mieux de l'indifférence, au pire, de l'hostilité peu camouflée.
Anderson avait fort probablement briefé ses hommes avant l'arrivée de l'équipe de Williams. Beaucoup semblaient réfréner des mots peu agréables à leur attention. Des bouches s'ouvraient parfois, pour ensuite laisser mourir des sarcasmes ou autres injures avortées. Visiblement, tous avaient été sommés de se taire, se forçant à garder pour eux leurs convictions personnelles. Il fallait malgré tout aller de l'avant et travailler de concert. L'heure n'était pas à la querelle… Aussi, aucune âme n'était poussée à rejoindre le combat, encore moins sous les ordres de ce qu'il restait de l'Alliance. Dans cet environnement apocalyptique, quiconque souhaitait suivre son propre instinct plutôt que les directives de l'amiral en avait le droit le plus total. Les mécontents trouvant quelque chose à redire pouvaient toujours partir en solitaire et confier leur fragile destin aux mains de la Chance…
Les heures défilaient à vive allure, mais la nuit n'avait pas encore touché à sa fin, contrairement aux besognes confiées à l'équipage du lieutenant-commandant Williams. Pourtant, le moment n'était pas venu de souffler. L'amiral Anderson, aux traits plus que meurtris par le manque de repos, demanda à Ashley et ses camarades de se rendre in extremis au poste de communication. Tous s'exécutèrent aussitôt, talonnés de Wrex, Grunt, et les quelques Galariens du GSI opérant de concert avec la troupe. Fort heureusement, les tâches entreprises avaient pu être menées à bien peu de temps avant l'appel du militaire.
Ashley ne savait trop que penser tandis que ses pas énergiques et décidés la portaient au lieu de rendez-vous donné. Rien ici ne laissait deviner qu'il s'agissait d'un minuscule centre de communication. Une pièce aussi ébranlée que le bâtiment qui l'abritait, dont le plafond à demi éventré semblait toutefois tenir debout, hébergeait un appareil cabossé fonctionnant de façon chaotique sur batterie. Les murs défoncés offraient un abris tout aussi précaire, alors que l'air poussiéreux que l'on pouvait inspirer faisait parfois souffrir autant le nez que les poumons. La pénombre baignait les lieux, mais on n'allumait pas pour autant beaucoup de lampes : la discrétion primait sur le reste. Dans le fond de la salle se trouvait un amas de planches décrépies faisant office de table de réunion, au centre duquel était posé l'engin de com ainsi que des cartes griffonnées à l'ancienne.
Ashley ne put contenir un toussotement lorsqu'elle pénétra les lieux. Elle tenta de l'étouffer d'une main devant sa bouche, mais ce fut peine perdue. Elle plissa les yeux tandis que sa gorge la chatouillait et continua son chemin auprès de l'amiral, lui-même insensible à ces conditions, auxquelles sont vieux corps s'était déjà accoutumé. Le reste de l'équipage prit place sans piper mot, et Tali trouva subitement un réelle utilité au port de son masque équipé de filtres…
- Bien, entama Anderson en se raclant tout de même la gorge. Vous êtes tous là. Avant toute chose, je tiens à vous remercier pour ce que vous venez de faire. Ça soulage pas mal les gars, et même si le moral est au plus bas, ça aura permis à certains de lâcher un peu du leste.
- Ravis d'avoir pu vous être utiles, répondit Ashley d'un ton très militaire au nom du groupe.
- Dans l'immédiat, on va pouvoir souffler un peu, continua l'homme. Des éclaireurs sont postés un peu partout autour de la zone. Par conséquent, nous devrions être avertis rapidement en cas de problème ou d'une quelconque intrusion de ces brutes. Il nous faut quand même rester sur le qui-vive. Concernant la situation…
L'amiral fit un signe de la tête à un technicien qui se trouvait derrière lui. Dès que sa casquette eut effectué ce mouvement silencieux d'injonction, le jeune soldat de l'Alliance à qui il s'adressait opéra quelques réglages sur l'attirail précaire trônant au milieu de tous. La petite boîte métallique sembla prendre vie comme par magie. Elle gémit plusieurs bips d'un son rauque et grésillant, mais après de longues secondes, tout s'alluma subitement. Premièrement, l'homme s'assura d'une bonne liaison avec le Normandy en orbite. Joker répliqua à l'affirmative, suite à quoi l'opérateur s'activa de nouveau pour paramétrer d'autres coordonnées. Padok Wiks répondait absent à cette entrevue, mais cela n'inquiéta personne. En effet, le Galarien avait prévenu que sa position actuelle empêchait toute correspondance poussée. Un compte rendu devrait lui être fourni plus tard par ses agents sur place. Puis, alors que tous patientaient, une faible image holographique se matérialisa sous les regards hébétés de l'équipage du Normandy. S'il était compliqué de l'apercevoir de façon claire, on reconnaissait bel et bien le visage de l'amiral Hackett.
- Comment… balbutia Garrus l'air incrédule.
Cela faisait des jours que le Normandy attendait des nouvelles du vieil homme. Le Turien ne fut pas le seul à exprimer sa surprise.
- Nous n'avons pas le temps aux détails, trancha Anderson. Nous sommes en danger de mort. La moindre onde de communication longue portée peut être interceptée par l'ennemi, qui a de surcroît bousillé nos satellites-relais… Il nous faut être rapides. Nous ferons donc l'impasse sur les prouesses techniques du peu d'ingénieurs qu'il nous reste, si vous voulez bien, pour aborder les sujets les plus sérieux.
- Je vous écoute amiral, s'enquit alors Hackett, sans prêter davantage attention à ses autres interlocuteurs, qu'il savait pourtant présents. Quelle est la situation ?
Visiblement, ce dernier avait été mis au courant de l'existence de cet échange bien avant tout le monde, y compris Ashley Williams. Aussi stupéfaite que ses amis, celle-ci ne pouvait s'empêcher de penser qu'une fois de plus, on n'avait pas daigné la tenir informée de ce genre de « détail » d'importance… En revanche, elle savait pertinemment qu'il n'était pas l'heure de demander des comptes à son supérieur hiérarchique. Hackett était resté dans le silence le plus total les jours précédents, et sans doute avait-il ses raisons…
Anderson soupira avant de reprendre.
- C'est catastrophique. Tout le monde n'est pas mort, mais on se demande bien par quel miracle… Pour commencer, laissez-moi vous dire qu'au milieu de ce foutoir, nous avons une nouvelle à peu près réjouissante : les plus gros vaisseaux moissonneurs ont quitté les lieux.
- C'est ce que nous avons constaté également avant d'envisager notre atterrissage, confirma le lieutenant-commandant.
- Une idée de la raison de leur retraite ? questionna Hackett, qui ne semblait pas soulagé pour autant.
- Pas la moindre, confia Anderson. Il est possible qu'ils soient partis en direction d'une autre planète d'importance, voire qu'ils aient jugé que leurs actions ici avaient porté leurs fruits. Notre attaque a échoué, les pertes sont plus que colossales… M'est d'avis qu'ils considèrent la Terre comme un vaste charnier, où ils n'ont plus qu'à terminer leur fameuse moisson. Ne sont présents que des destroyers de faible importance. Les vaisseaux de gros tonnage sont portés absents partout où nous avons des éclaireurs, et cela s'étend bien au delà de la banlieue de Londres désormais.
- On ne sait pas pourquoi... maugréa l'amiral en chef tout en ponctuant ses paroles d'un soupir las. On ne sait pas où non plus... On sait à peine comment... Ou combien de pertes totales de notre côté... Dites-moi, David, que savons-nous exactement à l'heure actuelle ? Vous m'avez fait mander d'urgence, et ce malgré tous les risques que cela incombe pour nous tous.
- Oui, reprit Anderson en secouant la tête, laissant ses épaules tomber comme par abattement. Notre problème immédiat n'est je pense pas des moindres. Leur nombre de troupes au sol pullule, et il ne cesse d'augmenter, avec toutes les victimes qu'ils amassent à leurs côtés... Par groupes de différentes tailles et compositions, certes, mais ils doivent être légion sur toute la Terre à l'heure actuelle. Londres grouille de ces saloperies. Les landes et les villes à la jonction de la capitale ont l'air de vrais déserts, mais il n'en est rien. Ils ratissent tout ce qu'ils peuvent pour finir le travail, on en supprime tous les jours encore et encore... Ainsi nous avons pu, parfois, les surveiller et observer leurs mouvements. Nous avons aussi, malheureusement, subi des attaques aux conséquences désastreuses...
L'homme prit un air sinistre et grave, qui ne manqua pas d'inquiéter tous ceux présents dans la pièce sombre. Mais les voix demeurèrent muettes, attendant patiemment mais avec appréhension qu'il poursuive ses dires.
- Les groupes de zombis sont de plus en plus conséquents au fil du temps. Au début, on pensait juste qu'ils fauchaient des malheureux encore à moitié en vie pour faire grossir leurs rangs... Il s'avère que leurs tactiques sont bien plus sournoises encore. Des civils apeurés sortent de leurs cachettes et errent au dehors comme des âmes en peine. On s'est fait avoir à plusieurs reprises... Il s'agissait de gens endoctrinés, depuis on ne sait combien de temps, envoyés ça et là en guise d'espions pour débusquer ceux qui pouvaient l'être. Au début, ça nous a coûté des vies supplémentaires, et puis, on a fini par se méfier. Parfois, peut-être un peu trop... Mais avant de rejoindre certains de nos petits campements, on a dû procéder à des temps d'attente et de longues vérifications. Aussi, ce sont certains réfugiés qui ont commencé à nous alerter sur ce qu'il se passait dans les environs : les cadavres qui jonchaient le sol étaient de moins en moins composés d'humains. Il ne restait que les races extraterrestres. Le constat est simple : les Moissonneurs ramassent tout. Une bonne partie des dépouilles finit directement transformée en monstres mais les autres... sont emmenés. Des gens endoctrinés le sont également, ainsi que des prisonniers ayant encore toutes leurs facultés mentales. Où exactement, on l'ignore. Mais nos gars en repérage semblent s'accorder à dire que tous se dirigent ensuite vers le faisceau de Londres... Qui mène à la Citadelle.
- Putain, s'écria James sans pouvoir tenir sa langue, abasourdi par les révélations de son supérieur.
- On n'est pas sortis de l'auberge... commenta désespérément Ashley tout en croisant les bras, tandis qu'un étrange silence s'installait.
Liara pressait ses dents contre sa lèvre inférieure, se blessant presque au passage. Ses poings serrés tremblotaient dans son dos et son attitude générale traduisait légèrement son effroi. Heureusement pour elle, la pénombre les entourant masquait relativement bien son expression anxieuse. Les mots du chef humain amplifiaient ses craintes. L'intérêt que portaient les Moissonneurs à l'égard de Shepard avant sa disparition n'augurait rien de bon, ces ramassages de cadavres et d'âmes encore en vie non plus. Retrouver le commandant disparu tenait encore davantage de l'impossible...
L'Asari envoya doucement son coude tapoter celui de Tali à ses côtés. Elle lui asséna un regard préoccupé, presque troublé de frayeur. Nul ne peut dire quelle fut la réaction de l'ingénieure à ce moment là. Son visage casqué ne laissait transparaître aucune de ses expressions. Toutefois, même sans le savoir, leurs pensées allaient dans la même direction.
- Je vous ai demandé à tous d'être présents, déclara Anderson, car il est encore temps d'arrêter tout cela.
- Comment ?! gesticula vivement Hackett.
- On peut plus atteindre ces pendejos ! pesta Vega. On est si peu nombreux et avec si peu de moyens...
- Mais vous oubliez une chose, nuança le chef de la Résistance. Le Creuset est encore amarré à la Citadelle et prêt à faire feu. Les Moissonneurs sont partis sans trop s'en soucier visiblement, et c'est précisément là que nous devons saisir notre chance. Les bras de la station ont été ouverts ! Nous n'avons plus qu'à activer l'engin.
Tous se turent de nouveau. Les forces en leur disposition étaient ridicules... Que pouvaient-ils bien faire d'autre que de contempler leur propre déchéance ? Ce que proposait Anderson... Était-ce seulement réalisable ?
- Je capte de l'activité au sein de la Citadelle.
La voix d'IDA éveilla de nouveau les consciences, occupées dans leurs songes.
- Cependant la nature m'en est totalement inconnue, ajouta l'IA. Soyez seulement sûrs qu'elle est loin d'être inanimée, comme on pouvait le penser au premier abord.
- C'est leur technologie, intervint Javik. Il est logique qu'ils aient pris possession des lieux à leur tour. Elle doit grouiller de leurs troupes corrompues.
- Alors on fait quoi ? s'exclama Garrus en levant les bras. Vous voyez quelque chose de mieux à faire qu'activer le Creuset pour éviter que les Humains (et nous par la suite) rejoignent la liste des espèces anéanties ?
- C'est intolérable, et impensable ! gronda Hackett. Anderson... a raison. L'appareil est encore là, et fonctionnel.
Ses mots étaient lourds de sens... La débâcle avait été de son fait, le vieil homme le savait. Mais bientôt, plus aucune option autre que la survie très provisoire des Humains ne serait envisageable. Leur salut, et par la suite celui de la galaxie entière, résidait toujours en la possible destruction des Moissonneurs.
David Anderson ruminait, posant les poings sur le comptoir de fortune devant lui, contractant si fort les muscles de ses joues que ses dents en grinçaient presque.
- On va devoir retenter... maugréa-t-il tout en expirant lourdement. C'est de la folie, mais c'est aussi notre seul espoir.
- Il ne nous reste que la folie, ou la mort.
D'autres secondes de vide s'abattirent, mais il en fut certains pour qui tout paraissait limpide, à présent.
- C'est désormais notre seule chance de venir à bout des Moissonneurs, soutint Javik, sûr de lui. C'est encore réalisable, alors qu'attendons-nous ? Ce choc frontal sur le faisceau était une bien mauvaise idée. Mais maintenant que les machines ne s'attendent pas à un acte aussi culotté de la part des survivants à ce massacre, une infiltration sur la Citadelle est tout à fait concevable. Les bras ont été ouverts, rien ne nous oblige à passer par le faisceau désormais. Des vaisseaux furtifs feront l'affaire.
- Quelqu'un... a-t-il une meilleure idée à soumettre, ou quelconque avis contraire ?
Aucune intervention ne fut formulée en réponse à cette douloureuse question, alors Anderson continua.
- Très bien... Qu'il en soit ainsi. Nous constituerons plusieurs groupes. J'emmènerai les meilleurs de mes gars ici. Williams, votre équipe sera de la partie.
- Oui chef !
- Attendez attendez, s'offusqua subitement Wrex. Vous pensez pas que vous allez me laisser sur le carreau j'espère !
- Et l'exfiltration sur Tuchanka ? questionna Grunt. Les clans vont pas continuer à se gérer et se fédérer seuls. Ils ont besoin de leur chef, là-bas.
- Y'aura plus rien à fédérer si les Moissonneurs nous rayent de la carte les uns après les autres, rétorqua le grand Krogan. Si on a encore la moindre chance de mettre ces saloperies hors jeu, je veux en être.
- Nos navettes du GSI sont également équipées de systèmes furtifs, appuya un Galarien. Je suis persuadé que nos supérieurs souhaiteront participer à cette mission. Si nous pouvions exterminer les Moissonneurs avant qu'ils n'atteignent Sur'Kesh... Quoi qu'il en soit, nos vaisseaux pouvant disparaître des radars, nous pourrons nous-mêmes tenter de rapatrier le Krogan en zone sûre si les choses venaient à mal tourner. L'ennemi a déserté l'espace environnant, non ? Alors, ce devrait être possible.
- Il va falloir en informer Padok Wiks et espérer qu'il ait terminé ses affaires de son côté, approuva Anderson.
- Nous allons nous en charger immédiatement.
- Mettez cette expédition au point et activez nous ces fichues commandes, amiral, soutint Hackett, quelque peu revigoré malgré l'issue très chancelante de cette mission. Notre sort dépend de vous une dernière fois...
Les saluts militaires s'envoyèrent de toutes parts avant que l'appareil de communication entre en stase. Quand l'obscurité emplit de nouveau les lieux, les avis semblaient s'être enfin à peu près fédérés autour d'un objectif commun... Si certains ne perdaient pas complètement de vue l'objectif qu'ils avaient initialement, mettre un terme à cette guerre une bonne fois pour toute était une option bien trop attrayante pour pouvoir se permettre de passer à côté.
Notes des auteurs : Désolés pour la longue pause. Nos jobs respectifs font que l'on est souvent pris. Il y a aussi les aléas de la vie, qui font qu'on a pas toujours l'esprit à l'écriture, etc... Mais on va tenter une reprise plus régulière.
A bientôt ;)
