Eeeet... la deuxième partie de cet OS un peu trop long (oui je vais insister sur la longueur, oui j'en suis fière, et oui je suis une petite joueuse comparée à certaines personnes...) !
Merci pour vos follows, favoris et reviews, j'y réponds dès que possible ! Et toutes mes excuses à Sea-Rune pour le Saganon publié le jour de son anniversaire... Promis, c'était pas intentionnel !
On va donc, après une première partie qui montrait l'arrivée de nos patates dorées au four préférées sur l'Olympe, s'intéresser à... LA SOIRÉE OLYMPIENNE \o/
Sortez le champagne, les petits fours, et les situations absolument improbables !
Bonne lecture !
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Réunion de famille - Partie 2
Sous la houlette stricte de Ganymède, plusieurs échansons arpentaient la salle du banquet, s'assurant que chaque convive ait exactement les boissons et petits fours qu'il lui fallait. Observant leur ballet affairé, Rhadamanthe les enviait. Il n'avait qu'une envie, c'était de retourner au tribunal, sa véritable place, sa maison presque. Juger les âmes, voilà ce qu'il voulait faire. Pas paresser sur les hauteurs du mont Olympe, sans rien à faire sinon siroter un cocktail trop sucré à base de nectar, décoré d'une espèce de rondelle de citron taillée dans de l'ambroisie. La gastronomie divine... Il se sentait près à donner un bras pour un simple mais véritable sandwich jambon-beurre, au lieu des petits fours faits d'ambroisie, qui malgré leurs couleurs chatoyantes et leurs formes uniques, laissaient un goût uniforme, neutre dans la bouche.
- Quelque chose te préoccupe-t-il, mon fils ?
Le Juge se retourna, ravalant une remarque déplaisante. On n'insultait pas Zeus, surtout pas sur son territoire.
- Rien... Père, se força-t-il à articuler. Tout va bien. C'est une soirée... magnifique.
Sans paraître remarquer la mauvaise humeur de la Wyvern, le maître de l'Olympe soupira :
- C'est vrai, c'est une belle soirée. Ganymède est un amour, il a fait de l'excellent travail. Dommage que l'invitée d'honneur ne puisse être présente...
- En effet, répondit Rhadamanthe d'un ton neutre en s'efforçant de dissimuler sa jalousie à l'égard de la déesse qui avait pu trouver un prétexte pour ne pas venir.
Quelques minutes de silence, pendant lesquelles le Juge espéra que son père s'éloigne. Mais non. Zeus reprit finalement :
- Plus le temps passe, et plus tu ressembles à ta mère...
Rhadamanthe se crispa. Il était toujours comme ça, à ressasser toutes ses conquêtes, à les évoquer, encore et encore, même des millénaires après leur mort. Le Juge se souvenait bien de sa première incarnation. Il se souvenait du désamour, confinant au dégoût, qu'Europe éprouvait à l'égard de son amant divin. Il se souvenait également de son père adoptif, le mari que Zeus avait imposé à Europe, le roi de Crète Astérion. Un homme relativement gentil, qui avait toujours préféré Minos, l'aîné, l'héritier.
- Ah, c'était une belle époque... Les monstres, les divinités se mêlaient aux êtres humains, arpentaient la planète... Une ère de changements, de magie, d'amour aussi... Ah, les mortelles ! Et les mortels aussi...
Zeus envoya un sourire charmeur à Ganymède qui répondit d'un clin d'œil. Rhadamanthe hocha la tête. Son père ne changerait jamais. Après Europe, après la nostalgie du bon vieux temps...
- Tant d'occupations, des guerres, des héroïnes et des héros à aider, de belles âmes à séduire... J'ai à peine pu profiter de mes enfants, mais heureusement nous avons toute cette soirée pour rattraper ça ! se réjouit le maître de l'Olympe en lui passant un bras autour des épaules.
... venait la comédie paternelle. Cette familiarité, cette complicité d'opérette mit comme toujours Rhadamanthe en rage. Son visage n'en traduisit cependant rien. Créer un scandale tournerait fatalement à son désavantage. Et puis, il fallait lui reconnaître cela, Zeus se contentait d'une tiédeur forcée. Le Juge était certain que son père percevait parfaitement son état d'esprit, mais qu'il s'en fichait, tant que la Wyvern se tiendrait tranquille. Après tout, cette petite pièce de théâtre ne se jouait que pour le maître de l'Olympe ; il ne s'agissait pas pour lui de communiquer, juste de se raconter sa propre légende.
D'ailleurs, très vite, Zeus s'éloigna, se joignant à la conversation d'Aphrodite, Hébé et Ilithyie. Les pauvres. Tant pis pour elles, au moins Rhadamanthe en était-il débarrassé. Au cours de la soirée, tout le monde se refilerait de toute façon le maître de l'Olympe comme une patate chaude. En grimaçant, la Wyvern termina son cocktail - le nectar ne valait décidément pas un bon whisky. Il n'avait pas envie de parler à qui que ce soit, à part peut-être à ses frères. Il soupira. La soirée promettait d'être longue...
- Rhadamanthe ! Je ne pensais pas te croiser ici !
Le Juge se retourna.
- Kanon ? Mais qu'est-ce que tu fais ici ? Et eux ? C'est censé être une réunion de famille.
- Et toi alors ?
La Wyvern haussa les épaules :
- Je reste un fils de Zeus, tu sais. Une fois de temps en temps, mon paternel aime se rappeler de l'existence des demi-dieux et demi-déesses ayant résulté de ses nombreuses aventures. Alors il nous invite, parade un peu, parle de ses ex et de rattraper le temps perdu. Aujourd'hui, c'est tombé sur Minos, Eaque et moi.
- Oh.
Un petit silence.
- Et vous ? Pourquoi vous êtes là ? finit par demander Rhadamanthe.
- C'est une longue histoire...
Les yeux de Kanon se mirent à pétiller, comme lorsqu'il s'apprêtait à raconter une blague ou une anecdote particulièrement croustillante.
- Athéna n'a pas pu venir, du coup je suis là pour la représenter. On m'a tiré au sort, à la courte paille.
- Oh, oui, Hadès m'en avait parlé... Et les autres ?
- C'est là que ça devient compliqué, mais d'abord...
L'ancien Marina se tut, histoire de ménager son effet. Il attrapa la main de son jumeau et lança, un sourire jusqu'aux oreilles :
- Saga s'est enfin déclaré ! Et on est ensemble, maintenant !
- Enfin ! s'exclama Rhadamanthe. Depuis le temps que tu m'en parles... Tu devenais insupportable : Saga par-ci, Saga par-là...
- Oh, ça va, tu n'es pas mieux avec t...
- Tais-toi ! l'interrompit vivement le Juge.
- Bon, bon... De toute façon, on se voit mercredi prochain, comme prévu ?
- Oh, bien sûr, oui.
Kanon sourit, presque carnassier :
- Je te cuisinerai à ce moment-là, alors...
- On verra. En attendant, que font Saga et le reste des Ors sur l'Olympe ?
- Alors peut-être qu'il vaudrait mieux que tu t'assoies, c'est assez...
- Rocambolesque ?
- Hmmm j'aurais pas utilisé ce mot mais ça passe.
Rhadamanthe hocha la tête et attendit. Il ne regretta pas. En somme, les Ors s'étaient comportés un peu comme une ligne de dominos, s'écroulant les uns après les autres avec beaucoup de naturel. Du grand art, vraiment. Enfin, au moins le désastre s'était-il limité aux Ors - et encore, pas tous, la Vierge et la Balance n'ayant visiblement pas suivi l'exemple de leurs pairs.
- Le truc, concluait Kanon d'un ton un peu ennuyé, c'est que je ne sais pas trop comment expliquer ça à Zeus... Il va le prendre mal, non ?
- Oh non, répondit le Juge. Il va s'en foutre complètement. Inutile même d'évoquer le sujet. Il sait précisément qui foule actuellement le sol de l'Olympe, donc s'il ne réagit pas, c'est qu'il s'en fout. Vraiment, il n'y a aucun souci à se faire. Tu n'as pas non plus besoin d'aller le voir seul pour te faire connaître. Il sait que tu es là, il sait qui tu remplaces, il viendra te voir s'il le juge bon.
- Vous en êtes certain, Juge Rhadamanthe ? lança avec une pointe d'agressivité Saga, qui appréciait peu de voir son frère aussi proche d'un autre homme.
La Wyvern fixa l'importun quelques secondes, avant de lâcher :
- Tout à fait certain, oui. Ce n'est pas ma première soirée olympienne.
- Bon, et bien c'est parfait ! intervint le Bélier d'un ton exagérément enjoué. Merci de nous avoir donné ces précieuses indications !
- C'est tout naturel. Ah, et si je puis me permettre un dernier conseil, en tant qu'ancien... évitez de trop manger et de trop boire. Tout ce qu'i consommer est fait d'ambroisie et de nectar. C'est très joli, mais ça n'a aucun goût, peu de valeur nutritive pour nous autres êtres humains, et à la longue on a l'impression de mâchonner du carton.
Sur ce, Rhadamanthe les salua d'un signe de tête et tourna les talons.
- À mercredi prochain ! lui lança Kanon.
- Sans faute, répondit le Juge sans se retourner.
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- Ça lui arracherait la gorge d'être plus aimable ? grogna Saga.
- Tu exagères, sourit son jumeau. Rhadamanthe est quelqu'un de bien, mon meilleur ami.
- Meilleur ami... Tu crois vraiment que c'est également son opinion ?
Kanon soupira :
- Certain, mon amour, absolument certain. Rhadamanthe est amoureux d'une autre personne, de toute façon.
- Qui ?
- Demande-lui. Ce n'est pas à moi d'étaler sa vie privée, surtout auprès de quelqu'un qui, malgré ses nombreuses qualités, ne l'apprécie pas du tout...
- C'est un reproche ? bouda l'aîné.
Son cadet éclata de rire et lui déposa un petit baiser dans le cou.
- Pas du tout ! J'aime bien te voir jaloux, en fait.
- Cruel !
- Tu m'aimes pour ça...
- Certes, admit le premier Gémeaux en l'embrassant sans retenue.
Aiolos toussota et glissa aux autres Ors :
- Je crois que nous sommes de trop...
Hochement de tête général. Personne n'avait envie de tenir la chandelle gémellaire, de toute façon. Il était temps qu'ils s'éclipsent - les jumeaux leur ayant mâché le travail en s'éloignant de leur côté. Camus croisa les bras et annonça :
- Je pense que je vais aller chercher Apollon. Shura m'a parlé de sa bibliothèque, j'avoue que j'espère y passer la soirée. Milo, je suppose que tu ne m'accompagneras pas ?
- Non, en effet, répondit son amant en souriant. J'ai bien envie de profiter de l'ambiance.
- Ça te ressemble bien... N'abuse pas non plus, et appelle-moi en cas de souci.
Les deux s'enlacèrent tendrement, puis le Verseau s'éloigna d'un pas déterminé. Rapidement, Shura et Aiolia firent de même, le premier dans l'espoir de trouver un coin un peu calme, le second curieux de parler avec les divinités présentes. Aiolos les imita après quelques minutes de tergiversations, peu désireux de passer la soirée avec le groupe plutôt bruyant et enthousiaste formé par DeathMask, Aphrodite et Milo, même accompagnés par les plus raisonnables Mû et Aldébaran. Le Sagittaire leur souhaitait d'ailleurs bonne chance. Les trois terribles avaient envie de s'amuser, ce soir.
Un peu désœuvré, Aiolos se contenta d'abord de déambuler sans but dans la salle, laissant parfois traîner ses oreilles pour capter des bribes de conversation. Il n'avait pas trop envie de parler. La nonchalance de Rhadamanthe l'avait rasséréné : l'Olympe n'était pas aussi stricte qu'il le pensait, il n'y avait donc nul besoin de surveiller ses pairs. Le Chevalier finit par aller s'adosser contre un mur, sirotant un cocktail agréable, mais au goût indéfinissable. Par curiosité, il avait attrapé au passage un petit four, qui comme annoncé par la Wyvern n'avait aucun goût.
- Vraiment, qui a cuisiné ces trucs ? marmonna-t-il d'un air absent.
- C'est moi ! lui indiqua obligeamment une voix suave.
Le Sagittaire sursauta et tourna la tête. Sans qu'il s'en aperçoive, quelqu'un s'était adossé à côté de lui. Un très bel homme, avec des boucles blondes qui faisaient rougir les petits frisottis inégaux d'Aiolos et une tunique élégante brodée de fils d'or et d'argent.
- Et vous êtes ? demanda le Chevalier d'un ton vaguement méfiant.
- Ganymède, échanson de Zeus, se présenta son interlocuteur avec une petite courbette. Donc, vous n'aimez pas ma cuisine ?
- Rien n'a de goût, répondit franchement Aiolos en haussant les épaules. C'est peut-être très bon pour des papilles divines, mais...
- Oh. Remarquez, nous recevons peu d'êtres humains. Il faut fatalement s'attendre à un... choc des cultures.
Le Sagittaire renifla :
- Je suppose. En attendant, je rêve des muffins aux myrtilles que j'ai cuisiné avant-hier avec mon compagnon.
- C'est un peu vexant, je dois l'avouer.
Aiolos ne savait pas quoi répondre à ça. Oui, c'était probablement un peu vexant d'entendre que la nourriture qu'on a préparée est mauvaise. En même temps, c'était Ganymède qui avait posé la question, après l'avoir surpris en train de râler.
- Cependant, poursuivit soudainement l'échanson, ça a le mérite d'être honnête. Ce n'est pas si courant en Olympe. Ici, nous aimons beaucoup les mondanités, pour ne pas dire les flatteries.
Voyant que le Sagittaire ne réagissait pas particulièrement, Ganymède chercha du regard un prétexte pour ne pas l'importuner plus longtemps. Le mortel était beau garçon et sympathique, mais son cœur était déjà pris et il était évident qu'il n'avait pas trop envie de parler.
- Vous m'excuserez, finit-il par glisser à un Aiolos qui n'attendait que ça, je dois partir. En espérant que nous nous recroiserons...
Le Chevalier hocha vaguement la tête, peu convaincu. Ganymède ne s'attendait pas à autre chose. Cette dernière phrase était une pure formalité, dont il aurait probablement pu se passer avec ce mortel. Toutefois, les habitudes avaient la vie dure... Une courbette, un sourire et l'échanson se mêla à nouveau au reste des convives. Aiolos se sentit un peu soulagé. Ganymède s'était avéré plutôt sympathique, cependant il n'avait pas la moindre envie de parler à qui que ce soit. Il laissa son regard se perdre dans la salle, s'attardant parfois sur des figures familières. Soudain, une silhouette masquée, dissimulée par une cape, attira son attention. Intrigué, il s'approcha.
OoOoOoOoO
Hébé agita un éventail pour chasser une chaleur imaginaire. La soirée l'ennuyait déjà. D'abord, le clou du spectacle, Athéna enfin de retour sur l'Olympe, n'était pas là. Quel dommage... La déesse de la Jeunesse avait beau trouver sa demi-sœur particulièrement insupportable et hautaine, agissant comme si elle savait tout mieux que tout le monde - et ayant souvent raison, ce qui ne faisait qu'augmenter l'agacement d'Hébé - , elle était marrante. Et puis, elle avait un don pour attirer l'attention de Zeus, qui privé de sa fillé préférée avait décidé de tenir plutôt sa jambe et celle d'Ilithyie et Aphrodite, s'incrustant sans gêne dans leur discussion et leur infligeant une longue dissertation sur les mérites respectifs de Brad Pitt et Leonardo DiCaprio.
- Au moins, nous lui avons échappé, lui glissa sa sœur à l'oreille en lui passant un verre.
- En sacrifiant Aphrodite, ricana Hébé en désignant la déesse de l'Amour.
Celle-ci, sourire crispé aux lèvres, endurait la longue liste des belles femmes fréquentées par le maître de l'Olympe en se retenant de l'interrompre pour lui asséner que de toute façon, aucune ne lui arrivait à la cheville. Ilithyie pouffa et passa un bras autour de la taille de sa sœur. Hébé se blottit contre elle, éventail dans une main, verre dans l'autre.
- Je n'ai même pas droit à un bisou pour avoir étanché ta soif ?
- Mais bien sûr que si...
Elles s'embrassèrent. Hébé sentit la main d'Ilithyie caresser sa taille, sa hanche. Décidément, elle avait très envie de quitter cette soirée.
- Les filles, un peu de tenue !
Les deux déesses se séparèrent à regret :
- Mère...
- Pensez un peu à qui vous regarde, s'agaça Héra en pointant son éventail décoré de plumes de paon vers Zeus.
- Père n'oserait pas s'offusquer de notre conduite, ricana Ilithyie.
- Si ce n'était que cela, je vous encouragerais. Mais non, il ne s'en offusquerait pas, au contraire.
Hébé grimaça :
- Vous avez raison, Mère. Il serait capable de se rincer l'œil.
- Nous serons discrètes, approuva Ilithyie.
- Bien, c'est tout ce que je vous demande, conclut Héra, satisfaite.
Mère et filles restèrent silencieuses quelques secondes, jusqu'à ce qu'Ilithyie repère, à quelques pas, un mortel en pleine conversation avec Déméter et Hestia :
- Regardez, les tantines ont l'air de s'amuser...
- Je me demande de quoi il peut bien leur parler, réfléchit Hébé en lançant un regard en coin à sa mère.
- Allons voir, dit Héra, acceptant la demande muette.
Les trois déesses s'approchèrent du petit groupe, saluèrent les deux Olympiennes puis posèrent les yeux sur le mortel, le détaillant. Un peu gêné d'être soudainement au centrre de l'attention, Aiolia se tortilla.
- C'est un Chevalier d'Athéna, le présenta gentiment Hestia. Il nous parlait de la Terre. L'endroit a l'air d'avoir beaucoup évolué depuis la dernière fois, j'avoue qu'il m'a donné envie de venir visiter !
- Athéna ferait un scandale, renifla Héra d'un ton dédaigneux. Rappelle-toi, la dernière fois que mon Arès a voulu s'y balader...
- En même temps, glissa Hébé avec malice, mon frère met le bazar partout où il passe, c'est plus fort que lui. La pauvre petite a eu du mal à apaiser la situation après son départ...
La déesse du Mariage agita la main, l'air de dire que les difficultés d'Athéna à gérer l'humanité ne devraient pas être prises en considération lorsqu'il s'agissait de la liberté de circulation divine. De plus en plus gêné, le Chevalier du Lion souhaita se transformer en une minuscule souris. Il l'avait déjà plus ou moins compris en parlant brièvement à Héphaïstos et il en avait maintenant la confirmation : Athéna n'était pas exactement appréciée sur l'Olympe. Pour ne pas dire, détestée.
- À quoi ressemble donc la Terre d'aujourd'hui ?
La question d'Ilithyie le sortit de ses pensées. Il balbutia quelques syllabes incompréhensibles puis se reprit :
- C'est un endroit extraordinaire ! Même si tout n'y est pas toujours simple... Il y a plein de choses à y voir et y faire, plein de gens à rencontrer...
- Apparemment, glissa Déméter avec enthousiasme, il y a plus de sept milliards d'êtres humains sur Terre !
- Tant que ça ? s'étonna Hébé.
Sa sœur, déesse de l'Accouchement, acquiesça :
- C'est vrai qu'il y a de plus en plus de naissances ces dernières décennies... Ça doit être une vraie fourmilière...
- Oh, ça doit être amusant à regarder ! s'exclama Hébé. Il y a des endroits que tu nous conseilles ? demanda-t-elle à Aiolia.
Le Lion hésita, puis répondit :
- Et bien... Moi, je connais surtout Athènes et ses environs, mais il y a de belles choses à voir partout, je ne saurais pas trop...
- Aucune importance, trancha Héra. Si nous devons visiter la Terre, nous saurons trouver notre itinéraire.
La souveraine de l'Olympe eut un sourire éclatant à l'intention d'Aiolia :
- Merci en tout cas de nous avoir donné cette idée, je me disais bien que j'avais envie de changer d'air ! Il faudra que j'en parle à Zeus, je sais déjà comment le convaincre de venir avec nous, au cas où sa bâtarde fasse des siennes... acheva-t-elle d'un ton songeur.
Le Chevalier hocha la tête et salua les cinq déesses qui l'ignorèrent, plongées à présent dans une conversation enthousiaste. À peine Hébé lui répondit-elle par un clignement de paupières. Il s'éloigna de nouveau. Était-ce une si bonne idée d'avoir plus ou moins invité sur Terre au moins six divinités olympiennes ? Plus il y pensait, plus il se disait que Shion allait le tuer. Enfin... Ce qui était fait était fait. L'important, c'était de ne pas attirer l'attention de plus de déités... pensa Aiolia en bousculant quelqu'un.
- Ouch ! Désolé, dit-il précipitamment.
Il releva le nez. Un jeune homme aux cheveux châtain clair le regardait d'un air bienveillant. Il avait des yeux d'un bleu incroyablement clair et portait une tunique toute simple. Ses seuls bijoux étaient une paire de boucles d'oreilles se représentant des petites ailes qui battaient doucement.
- Vous êtes... Hermès ? essaya-t-il de deviner.
- Exact, mortel ! Cependant, laisse tomber le vouvoiement, c'est bien trop formel. Pas de ça ici, nous sommes entre nous ! Au fait, qui es-tu ?
- ... Aiolia, Chevalier du Lion, répondit-il après une hésitation.
Hermès sourit :
- Oooh, tu es au service de ma demi-sœur ! Je suppose qu'elle t'a envoyé pour la remplacer...
- Elle n'a pas envoyé que lui, intervint un jeune homme gros et séduisant.
- Vraiment, Dionysos ?
- Oh oui, il y a bien une douzaine de mortels portant l'odeur de son cosmos dans cette salle.
- Ton odorat est toujours aussi bon, mon frère, reconnut Hermès. Pourquoi une telle délégation ? poursuivit-il à l'adresse du Lion.
Aiolia rougit, hésita de nouveau.
- C'est une longue histoire, finit-il par dire. Pour faire simple, il n'y aurait dû y avoir qu'une seule personne, et une suite de coïncidences a fait que nous sommes tous venus.
- Tous ? Toute la Chevalerie ?
- Non non ! Tous les Ors seulement... ou presque, précisa le Lion en se rappelant que Dohko et Shaka n'avaient à sa connaissance pas pris part à tout ce cirque.
Hermès éclata de rire :
- Alors, comment est le voyage sur l'Olympe ? À votre goût ? Quoi que... Il me semble que vous n'êtes pas fans de l'ambroisie et du nectar, du coup pour ce qui est du goût...
- Vous n'aimez pas l'ambroisie et le nectar ? Pfff, vous manquez quelque chose, se moqua Apollon.
Aiolia ignora la remarque :
- L'Olympe est très... impressionnante, se contenta-t-il de répondre.
- Je suppose que pour un touriste c'est impressionnant, oui, approuva Hermès.
Le dieu prit un air pensif :
- Ça doit être bien, d'être un touriste, non ? Je veux dire, on s'étonne de tout, les choses sont impressionnantes... Oh la la, j'ai bien envie de visiter la Terre, moi...
Dionysos acquiesça et Aiolia marmonna :
- Vous... Tu n'es pas le seul.
- Ah bon ? demanda Hermès, étonné.
- Oui, Hestia, Déméter, Héra et deux autres déesses dont je ne connais pas le nom avaient l'air aussi enthousiastes à cette idée.
- Merveilleux ! s'exclama le dieu du Vin. Comme ça on pourra faire un voyage de groupe ! Ce sera beaucoup plus vivant !
- Hmmm, je ne sais pas, objecta Apollon. Je veux bien visiter la Terre, nous sommes d'accord, mais en groupe... Je ne suis pas sûr qu'on ait envie d'aller aux mêmes endroits, on finirait par se crêper le chignon et...
Le dieu des Arts s'interrompit, son attention brusquement happée par des éclats de voix. Il termina rapidement :
- Bref, il faudra en reparler, et j'évoquerai l'idée avec Artémis. Hermès, tu peux cuisiner un peu plus le mortel ? réclama-t-il avec peu de délicatesse. Peut-être qu'il aura des endroits à nous conseiller...
Sur ce, il s'éloigna rapidement en direction d'un petit groupe agité. De loin, Aiolia aperçut Camus, Saga et Kanon face à Hadès, ses Juges et Poséidon, avec Zeus en arbitre hilare. Un peu en retranchement, Artémis et Héphaïstos observaient la scène en chuchotant des commentaires apparemment très drôle. Puis Hermès barra la vue du Chevalier. Lui et Dionysos l'entraînèrent un peu à l'écart.
- Bon... Aiolia, se souvint le dieu ailé, et si tu nous en disais un peu plus sur la Terre, pendant qu'Apollon va se rincer l'œil ?
OoOoOoOoO
Apollon s'approcha doucement d'Artémis et d'Héphaïstos.
- Bouh ! lança-t-il lorsqu'il fut assez près.
Sa jumelle resta de marbre, mais Héphaïstos sursauta. Parfait. Fier de son petit effet, le dieu des Arts se joignit aux deux divinités et, désignant du menton les deux camps prêts à en venir aux poings :
- Qu'est-ce qui se passe ici ?
Il avait des étoiles dans les yeux. Artémis sourit. Elle reconnaissait bien là son petit frère.
- Alors... commença-t-elle. C'est compliqué. D'abord, les deux jumeaux aux cheveux bleus sont tombés sur Poséidon, qui a l'air d'en détester un en particulier. Apparemment, notre cher oncle s'est manipuler comme un bambin par un simple humain, et ça lui reste en travers de la gorge !
- À sa place, grogna Héphaïstos, j'irais me cacher dans un coin de honte... comme Aphrodite et Arès, ajouta-t-il avec cynisme.
- Oui, le tourtereau et la tourterelle de ton Enfer personnel, murmura Apollon en les cherchant du regard. C'est vrai que je ne les vois pas. Il y a tant de recoins intimes dans ce palais, insista-t-il avec un sourire sadique.
Le dieu forgeron resta impavide. Après tout ce temps, ce genre de remarques perfides ne l'atteignait plus vraiment. Agacée de voir l'attention de son jumeau se disperser, Artémis claqua des doigts et reprit ses explications :
- Les trois ont commencé à se chercher des noises. Zeus, qui monologuait avec ses fils mortels depuis qu'Aphrodite avait trouvé un prétexte pour lui échapper, s'est approché pour regarder. Je crois qu'Hadès, un peu jaloux que son frère monopolise l'attention de ses Juges, est venu pour mettre de l'huile sur le feu et voler la vedette à Zeus.
- Et le mec avec les yeux froids comme la glace et les cheveux assortis ?
- Oh, c'est un ami des jumeaux mortels, il est venu les aider.
- Et maintenant, ricana Héphaïstos, il s'engueule avec Hadès.
Apollon sourit. C'était passionnant tout ça. Et profondément ridicule. Mais surtout passionnant.
- Vous voulez parier quelque chose ? demanda-t-il à Artémis et Héphaïstos.
Les deux déités le regardèrent de travers.
- Oh, allez ! insista Apollon. Et promis, je n'utilise pas mes dons de voyance pour optimiser mes chances de gagner !
- Mouais, je passe, déclina tout de même Héphaïstos, qui se souvenait très bien d'avoir perdu un set d'armure complet destiné à Achille - qu'il avait dû refaire à ses frais, évidemment - en pariant imprudemment avec Apollon.
- Artémis ? supplia le dieu des Arts en lui décochant son regard le plus pitoyable.
La déesse de la Lune repoussa ses longs cheveux blancs derrière ses épaules et réajusta sa tiare. Elle brossa inutilement sa veste de costume, puis posa de nouveau les yeux sur son jumeau.
- Je suis désolée, frangin, mais ce sera non pour moi aussi. Je préfère être raisonnable. Et puis, je tiens à conserver des relations cordiales avec Athéna. La petite n'apprécierait certainement pas que je parie sur l'inconduite de ses Chevaliers.
Déçu, Apollon se reconcentra sur l'altercation qui se déroulait sous leurs yeux. Poséidon, le visage rouge, lissait nerveusement sa barbe pour se calmer. Hadès tentait de conserver une attitude pleine d'un souverain mépris, prenant la posture d'un adulte morigénant un enfant. Et puis...
- Vous pouvez vous rengorger tant que vous voulez, Hadès, mais je ne crois pas avoir de leçon à recevoir de la part d'un dieu millénaire vaincu régulièrement par des gamins humains de treize ans !
Oh, l'enfant avait du répondant - même si Apollon le trouvait un peu trop poli. Cependant, ce qui importait, c'était l'impact, et là... Le visage d'Hadès se décomposa. Le dieu des Enfers n'avait jamais trop digéré l'idée d'être continuellement battu par une réincarnation d'Athéna à peine sortie de l'enfance, généralement avec l'aide d'un Pégase rarement plus âgé. La plaie de son ego était d'autant plus profonde qu'Hadès tenait à son statut d'aîné du panthéon olympien et à son image de dieu sage et adulte. La première Guerre Sainte, il l'avait d'ailleurs envisagé comme la punition d'une gamine capricieuse et arrogante. Oups.
- Bien envoyé, applaudit Zeus en ricanant, toujours heureux de voir ses frères aînés en difficulté.
Apollon imita son père et applaudit à son tour. Il s'avança, jusqu'à se tenir en face de l'humain qui avait si bien mouché son oncle :
- Qui es-tu, mortel ?
- Camus, Chevalier du Verseau, répondit celui-ci avec assurance, en relevant le menton.
Oh la la, il mordrait presque... Le dieu des Arts laissa son sourire s'élargir. Bon, il n'avait pas pu parier avec Artémis ou Héphaïstos, mais récompenser ce mortel pour son audace serait tout aussi agréable. Que c'était bon d'être généreux !
- Je te félicite pour cette réplique, déclara le dieu. Et j'aimerais t'offrir quelque chose en échange... Que puis-je faire pour ton service ?
Interdit, Camus ne sut d'abord quoi répondre. Au début, il n'était intervenu que pour défendre Saga et Kanon contre les remarques sournoises d'Hadès - Poséidon, au bord de la crise de nerfs, n'était pas un problème pour les Gémeaux. Et voilà qu'un dieu se proposait de le récompenser pour avoir coupé le sifflet du souverain des Enfers. Le Verseau fronça les sourcils. Bon, la première chose à faire, c'était d'identifier le dieu en question. Cheveux longs et blonds, yeux verts, une lyre à la ceinture... La lyre ! Apollon, il s'agissait donc d'Apollon. Le visage de Camus s'éclaira. Quelle merveilleuse coïncidence !
- J'ai entendu parler de votre bibliothèque, répondit-il d'un ton respectueux. J'aimerais la voir de mes propres yeux et y passer la soirée, si vous me le permettez.
- Un lecteur ! se réjouit le dieu des Arts, un peu surpris cependant par le manque d'ambition de la demande. Et bien, je t'accorde l'accès à ma bibliothèque, pour ce soir et même toute la nuit si tu le désires ! Suis-moi, ajouta-t-il, je vais te montrer le chemin.
Enthousiaste, le Verseau hocha la tête et s'éloigna avec le dieu, laissant les autres en plan, Zeus à deux doigts d'exposer de rire, Poséidon bouillonnant de plus en plus, et Hadès envisageant sérieusement d'aller se rouler en boule dans un coin. Voyant que le spectacle était fini, Artémis et Héphaïstos s'éloignèrent pour parler de la prochaine commande de la déesse. Profitant de l'inattention des trois fils de Cronos, Saga et Kanon s'éclipsèrent à leur tour, bien décidés à trouver un coin tranquille où ils ne croiseraient plus personne jusqu'à la fin de la soirée.
OoOoOoOoO
- Ça arrive à tout le monde de faire des erreurs, tenta Aiolos.
Silence.
- Ce n'est pas grave, tu sais, insista-t-il, un peu gêné.
C'était bien sa veine ! Voilà qu'à force d'observer le reste des convives pour tromper son ennui, il avait repéré le seul invité qui souhaitait se cacher ! Le Sagittaire soupira, son embarras laissant peu à peu la place à l'agacement :
- En même temps, un déguisement digne d'un bal masqué n'est pas la meilleure idée pour passer inaperçu dans une réunion de famille !
Vexé, Dohko grogna et lui tourna le dos. Il avait un peu honte. D'abord, il n'avait pas réalisé qu'Aiolos l'avait vu et s'approchait. Il s'était laissé surprendre, sursautant lorsque le Sagittaire était apparu sous son nez, l'observant sous toutes les coutures, essayant visiblement de découvrir son identité.
- Surtout te gêne pas ! lui avait lancé Dohko en oubliant de contrefaire sa voix.
Le Sagittaire s'était figé.
- Cette voix... elle me dit quelque chose, avait-il marmonné. Je l'ai déjà entendue quelque part...
Le Chevalier de la Balance avait retenu son souffle, priant Athéna d'égarer son collègue. Hélas, après plusieurs minutes de réflexion, le visage d'Aiolos s'était illuminé de surprise et d'amusement.
- Dohko ! s'était-il exclamé.
Paniqué, le vieux maître avait jeté des regards à droite et à gauche. Par bonheur, personne n'avait entendu l'exclamation du Sagittaire.
- Mais qu'est-ce que tu fais ici ? poursuivait celui-ci. Ne me dis pas que c'est Shion qui t'a envoyé jouer les baby-sitters... ?
- Tais-toi et suis-moi, je t'expliquerai tout, avait sifflé Dohko en réponse.
Shion lui avait bien demandé de rester discret et de ne pas se faire repérer ! Voilà qui était réussi... Merde, merde, merde ! Il avait entraîné le Sagittaire à l'écart, empruntant un des nombreux couloirs qui partaient de la salle de réception. Puis il avait ouvert une porte au hasard, découvrant un providentiel salon, et maintenant ils étaient chacun sur leur fauteuil, Dohko boudant comme un enfant de cinq ans.
Il faut dire qu'il y avait de quoi ! Il s'était fait avoir comme un bleu par un gamin de même pas trente ans, qui avait grillé sa couverture aussi facilement qu'un feu de camp grille un marshmallow. Quelle misère... Et si encore il n'y avait eu que ça...
- Bon, tu vas continuer à bouder longtemps ? lui demanda Aiolos. T'as un peu merdé, certes, mais c'est pas grave. Tu étais probablement vraiment fatigué, ça ne te ressemble pas d'être aussi tête en l'air...
- Il n'y a pas que ça, marmonna Dohko d'un ton inaudible.
- Quoi ?
- Il n'y a pas que ça ! répéta-t-il plus fort. Et je ne suis pas fatigué, protesta-t-il.
Le Sagittaire fronça les sourcils :
- Qu'est-ce qu'il y a d'autre ?
- ... J'ai perdu Shaka.
- Minute. Il est sur l'Olympe ?!
- Oui. Il a vu la lumière du portail et il a suivi.
Aiolos cligna des yeux. Ah oui. Quand même. Il n'aurait pas imaginé Shaka comme ça.
- Je l'ai retenu avant qu'il n'aille vers vous. Il m'avait vu, j'ai voulu limiter les dégâts. On a attendu à la lisière du portail que vous partiez. Puis on vous a suivis.
- Et ensuite tu l'as perdu ?
- Ce n'était pas prévu ! protesta Dohko. On est rentré dans le palais de Zeus, direction la salle de réception. Et puis au détour d'un couloir, il a aperçu, je cite, une jolie lumière. Il m'a dit que nos chemins se séparaient là et que je ne devais pas m'inquiéter, il resterait discret et ne se ferait pas repérer par les autres Chevaliers.
Le Sagittaire hocha la tête.
- Et depuis, tu ne l'as plus revu ?
- Non.
- Bon, et bien ça veut dire qu'il est vraiment discret, je ne vois pas trop pourquoi tu te fais du souci.
- Hmmm... Je suppose que tu n'as pas tout à faire tort, reconnut Dohko. Mais je ne sais pas, je ne suis pas tranquille à l'idée qu'il ait disparu en suivant une lumière bizarre.
- Hé, c'est le palais de Zeus ! s'exclama Aiolos. Qu'est-ce qui pourrait lui arriver ?
En la posant, le Sagittaire réalisa que sa question n'était absolument pas rhétorique. N'importe quoi pouvait arriver à n'importe qui ici. C'était le palais de Zeus. La Balance eut un sourire crispé, s'étant visiblement fait le même raisonnement.
- Haha, oui, qu'est-ce qui pourrait lui arriver ? répéta le Chinois d'un ton grinçant.
- Écoute, dit Aiolos d'un ton rassurant, je comprends ton inquiétude. Mais tu peux faire confiance à Shaka, non ? C'est un Chevalier d'Or, un des plus puissants même ! Il saura faire face.
- Il reste un gamin à qui j'ai changé les couches ! s'offusqua Dohko. Je m'inquiète, c'est tout ! Il y a vingt ans à peine il babillait avec un putain de hochet, et faudrait que je lui fasse confiance pour se débrouiller tout seul chez ZEUS ?
Le Sagittaire soupira :
- Comment ça, tu lui as changé les couches ? Tu as passé tout le temps entre les deux précédentes Guerres Saintes aux Cinq Pics !
- Oui, bon, moi ou Shion, c'est un peu du pareil au même, balaya le vieux maître avec un geste agacé. Tu vois l'idée, en tout cas.
- Non. Peut-être que toi, tu n'as pas trop changé ces vingt dernières années, mais Shaka si. Il saura se débrouiller.
"Et au pire", compléta Aiolos pour lui-même, "Athéna n'aura qu'à négocier avec Hadès pour le ressusciter."
- D'accord, finit par acquiescer Dohko. Tu as probablement raison, je m'inquiète trop.
- Ça me surprend, tu es plus désinvolte d'habitude.
La Balance haussa les épaules sans répondre. Aiolos se tut lui aussi. Quelques minutes s'écoulèrent ainsi.
- Je te propose de rester ici jusqu'à ce que cette petite sauterie s'achève, finit par dire Dohko. Là, on rassemblera nos ouailles et on rentrera au Sanctuaire en bon ordre.
- La soirée promet d'être longue, alors, grimaça le Sagittaire.
- Libre à toi de retourner boire et danser avec Aphrodite, Milo, DeathMask et... je crois bien l'avoir vu réussir à convaincre Mû de se déhancher un peu. Pendant ce temps, Aldébaran boit. Un peu trop peut-être. Les cocktails n'ont pas de goût, mais ils ont de l'alcool.
Le visage du plus âgé s'éclaira.
- Mais oui ! s'exclama-t-il. Et si tu allais avec eux ? Histoire de les canaliser un peu... Je ne peux pas agir directement, j'ai promis à Shion de rester discret.
- Heu... non, répondit tout net Aiolos. Je préfère encore m'ennuyer ici, après réflexion. J'ai l'impression que la salle principale va vite devenir un bordel monstre, je préfère en rester loin...
- Une décision sage ! s'exclama une voix rendue un peu pâteuse par l'alcool.
Les deux Chevaliers se tournèrent avec un bel ensemble vers la porte, reconnaissant immédiatement les nouveaux venus. Un Minos un peu aviné les salua en ricanant, discrètement soutenu par un Eaque qui semblait un peu lassé.
- Va t'asseoir sur le canapé, guida gentiment le Garuda. Je t'avais dit de faire attention avec les verres !
- Pas ma faute, nia l'argenté avec fougue. C'est Père ! Il était insupportable alors voilà !
- Il m'a assommé aussi, rétorqua Eaque en levant les yeux au ciel, et pourtant je ne me suis pas mis dans cet état.
- Tout le monde est différent, grogna Minos. Moi je bois, toi tu enchaînes les petits fours dégueulasses.
- Oui, et bien, s'agaça Eaque, si tu avais pris un de ces petits fours dégueulasses, tu te sentirais peut-être un peu mieux. Parce que l'alcool à jeun...
- Oh, arrête et embrasse-moi, l'interrompit le Griffon.
Un peu médusés par l'échange, Aiolos et Dohko crurent à cet instant que l'argenté allait se prendre une claque. Mais, à leur grande surprise, l'expression d'Eaque s'adoucit. Il se laissa tomber sur le canapé, à côté du Griffon, et l'embrassa à pleine bouche.
- Et bien, ça doit être l'ambiance entre deux audiences, commenta la Balance avec un sourire entendu.
- T'as pas idée ! lui lança Minos avant de retourner à l'attaque du cou de son amant.
Les deux Chevaliers se regardèrent.
- Perso, murmura Aiolos, je suis pas un amateur de voyeurisme.
- Moi non plus, lui répondit Dohko sur le même ton.
- Ah bon ? plaisanta le Sagittaire.
- Tsss... Insolent !
Ils se levèrent et saluèrent le plus naturellement possible les deux Juges toujours enlacés sur le canapé. Rapidement, ils sortirent de la pièce, faisant de leur mieux pour ignorer les divers bruits qui parvenaient à leurs oreilles.
- Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda Aiolos.
Dohko réfléchit quelques minutes.
- Partons à la recherche de Rhadamanthe, proposa-t-il finalement. Je suis persuadé qu'il sera content de savoir où sont ses frères... et ce qu'ils font.
- Content, content... Disons que ça le rassurera, nuança le Sagittaire.
- Si tu veux... Tu viens avec moi ou pas ?
- Oui, oui, je viens. Donc Rhadamanthe, et ensuite on retrouve un coin tranquille pour s'ennuyer en paix jusqu'à la fin de la soirée ?
- Excellent programme, approuva Dohko en s'éloignant dans le couloir vide, aussitôt suivi par Aiolos.
OoOoOoOoO
Qu'est-ce qui lui avait pris ? Bon sang, oui, qu'est-ce qui lui avait pris ? Qu'est-ce qui lui avait pris d'accepter de venir ? Par... solidarité entre bêtes à cornes ? Sérieusement... Shura soupira une énième fois. En s'éloignant du groupe principal, il avait eu un petit pincement au cœur, se sentant un peu coupable d'abandonner Mû et Aldébaran seuls avec Aphrodite, DeathMask et Milo. Cependant, il n'aurait pas vraiment supporté de rester plus longtemps dans l'atmosphère bruyante et festive, presque enfiévrée, de la salle principale. Il lui fallait un peu de calme.
Déjà, s'il avait accepté de venir, c'était en pensant à une soirée guindée, mondaine, dans laquelle DeathMask et Milo - ainsi qu'Aphrodite, dans une moindre mesure - auraient été incapables de tenir tranquilles. Mais bon, vu l'ambiance détendue, qui devenait décadente dès qu'on s'approchait de Zeus, il n'y aurait pas de souci de ce côté-là. Oui, se répétait Shura, son départ ne poserait pas de problèmes. Au pire, DeathMask, Milo et Aphrodite seraient un peu lourds, un peu trop bruyants, un peu trop perchés sur le buffet placé dans un coin de la pièce pour danser, mais rien de grave. Mû et Aldébaran allaient passer une soirée endiablée, c'est tout. Et si les deux autres cornus étaient disposés à ce sacrifice, ce n'était pas le cas de Shura.
"De toute façon", songea-t-il avec ironie, "je suis complètement perdu, impossible de retrouver le chemin de la salle. Bah, ça n'a aucune importance."
Le couloir dans lequel il avait fini par atterrir à force de marcher n'avait rien de particulier. Une moquette d'un brun indéfinissable, des murs de la même couleur... Une fois hors de la salle de réception brillamment éclairée et richement décorée, l'Olympe révélait un visage beaucoup plus terne. Shura soupçonnait l'aménagement intérieur d'être né de l'imagination de Zeus, lequel ne pouvait maintenir un haut niveau de détail et de luxe partout, surtout pendant une soirée arrosée. Loin de son influence, les bâtiments révélaient leur vraie apparence. C'était un peu comme un cinéma : l'entrée est jolie, parfois colorée, avec les affiches des films, les cochonneries hors de prix pour les fringales. Puis on est dans la salle où se déroule la "fête" : fauteuils couverts d'une espèce de velours rouge, qui se veulent moelleux et confortables. Et enfin, la sortie, qui pue la pisse et la crasse.
Certes, ça n'empestait pas dans les coulisses olympiennes. Mais c'était fade, triste, vide, aux antipodes de la façade majestueuse. Shura soupira. Il en avait marre de marcher, mais que faire d'autre ? La seule chose qu'on trouvait dans les couloirs, c'était des portes ordinaires, percées à intervalles réguliers, toutes fermées. Rien ne permettait de les différencier les unes des autres. Le Capricorne s'arrêta devant l'une d'elles. Il hésita. Il ne savait pas s'il avait le droit. Puis il se rappela les paroles de Rhadamanthe. Le Juge avait expliqué que Zeus savait absolument tout ce qui se passait sur l'Olympe. Conclusion : il n'avait qu'à faire disparaître la porte, s'il ne voulait pas qu'un humain l'ouvre. Résolument, Shura tourna la poignée.
Une chambre. C'était une chambre. Et il y avait quelqu'un. Sur le lit. Un homme nu, caché par ses longs cheveux roses qui lui descendaient jusqu'au creux des reins. Allongé sur le ventre, il avait l'air de dormir. Le Capricorne se sentit rougir jusqu'à la pointe des cheveux. Il fit un pas en arrière, avec l'intention de sortir au plus vite, mais fut rapidement bloqué par quelque chose. Il se retourna. Une femme, très belle, se tenait derrière lui, l'air amusé. Dans une de ses mains, elle tenait un flacon portant l'inscription "huile de massage". Autour d'elle voletaient de petites colombes montées par de minuscules chérubins dépourvus d'ailes.
- Aphrodite ? appela une voix grave, vaguement ensommeillée.
- Nous avons un invité, Arès, répondit la femme.
Son sourire s'élargit.
- Oh, vraiment ? répondit le dieu de la Guerre.
Un froissement de draps indiqua à Shura que le dieu venait de se lever. Par Athéna, dans quoi s'était-il encore fourré ? Il sentit le fils de Zeus approcher de lui. Aphrodite ne bougeait pas, restant debout à quelques centimètres de lui, visiblement réjouie par la situation.
- C'est un mortel, constata soudain Arès.
Shura pouvait sentir son souffle contre son crâne. Les déités étaient grandes, plus que lui. Elles devaient faire bien deux mètres de haut. Bizarre, il n'avait pas trouvé les divinités présentes dans la salle principale si grandes que ça.
- Tu trouves vraiment que c'est une question importante ? lui demanda Aphrodite avec une petite moue.
Quoi ?
- Quelle question ? demanda Arès. Qu'est-ce qu'il pense d'intéressant, le mortel ?
Hein ?
- Notre taille. Il la trouve plus imposante que celles des divinités qu'il a vues à la réception.
- Oh ? C'est adorable...
Était-ce vraiment un compliment ? Et bordel, Aphrodite pouvait lire dans ses pensées ? Genre, n'importe quand ? Genre... maintenant ? Et Arès ? Est-ce que toutes les divinités pouvaient lire dans les pensées ?
- Alors... lâcha la déesse de l'Amour. Les réponses à tes questions sont, successivement : venant d'Arès et dans ces circonstances, oui ; oui ; oui ; oui, évidemment ; non ; non, seulement certaines.
Shura cligna des yeux. Ne pas paniquer. Reprendre les questions dans l'ordre. Comprendre. Aphrodite lisait dans les pensées, un pouvoir qui n'était pas partagé par toutes les déités. Par exemple, Arès ne peut pas lire dans les pensées.
- Voilà, tu as tout compris ! s'exclama Aphrodite avec ravissement.
Pendant cet échange, Arès était resté silencieux, songeur. D'habitude, sa compagne trouvait les êtres humains mortellement ennuyeux. Oh, bien sûr, il y avait eu des exceptions, mais voilà plusieurs siècles qu'elle semblait s'en être totalement désintéressée. Que pouvait donc avoir de différent celui-ci ? Certes, il était séduisant, le dieu de la Guerre devait l'avouer. Et puis, il possédait l'épée légendaire, Excalibur, une arme forgée par des mains humaines mais dont Arès lui-même devait reconnaître la puissance. Pas sûr qu'Aphrodite soit sensible à ce genre de qualités toutefois.
- ... Je devrais m'en aller, balbutia le mortel, embarrassé. Et...
Il rougit encore plus.
- Merci pour le, hum, le compliment, heu, Seigneur Arès.
L'intéressé pouffa. Ah, il avait compris pourquoi Aphrodite s'intéressait à cet humain. Il était rafraîchissant. Inattendu, plein de surprises. Un peu candide peut-être, mais ce n'était pas un défaut ici. Il était vraiment adorable - pour une fois que lui, le dieu de la Guerre soi-disant mal dégrossi, choisissait bien ses mots !
- Qui es-tu, mortel ? demanda-t-il avec le plus de gentillesse possible - en envoyant un regard noir à Aphrodite qui semblait trouver ses efforts pour se montrer plus doux que d'ordinaire absolument hilarants.
- Heu...
Bon, Shura ne s'attendait pas à ce qu'on lui pose cette question. Il s'attendait plutôt à ce qu'on le chasse comme un malpropre. Il avait d'ailleurs très envie de s'enfuir comme un malpropre. Mais face à deux divinités, ce n'était probablement pas une si bonne idée. Et puis, Arès et Aphrodite n'avaient pas l'air de lui vouloir du mal. Au contraire.
- Shura, se présenta-t-il finalement. Chevalier d'Or du Capricorne.
- Ah. Tu sers donc ma demi-sœur. Athéna.
Le ton sur lequel Arès prononça le prénom de la déesse fit frissonner Shura. Finalement, il aurait dû taire son identité. Il avait oublié la rivalité entre les deux divinités rivales, toutes deux spécialisées dans la guerre, mais l'envisageant sous des angles profondément différents.
- Ne tremble pas, mortel, lui glissa Aphrodite. Il n'a rien contre toi, au fond.
- Je ne prévois pas de m'attaquer au Sanctuaire avant quelques siècles, confirma Arès.
"C'est censé me rassurer ?" ricana intérieurement Shura.
- Mais oui, lui répondit Aphrodite.
Ah oui, elle lisait les pensées.
- Oh, ne t'inquiète pas, rit-elle. Tout le monde oublie, au début ! Ensuite, on s'y fait, demande à Arès.
- À la longue, ça devient moins insupportable, confirma le dieu.
- Parce que... hésita Shura, vous pouvez lire ses pensées à lui aussi ?
Qu'il formule sa question à voix haute ou pas, la déesse l'entendrait de toute façon, autant être franc quitte à passer pour particulièrement impoli.
- Ce n'est pas impoli comme question, le rassura Aphrodite. Et oui, je peux lire dans les pensées de n'importe quel être conscient.
- Sauf les colombes, précisa Arès avec un sourire.
- Ce n'est pas faute d'avoir essayé, pourtant, soupira la déesse.
Shura fronça les sourcils :
- Je ne comprends pas, les colombes sont pourtant votre symbole... ?
- Oh, ça !
La déesse secoua la tête et expliqua d'un ton indulgent :
- Ce sont les êtres humains. J'ai passé énormément de temps avec des colombes, à tenter de lire leurs pensées. En vain, hélas. Mais tes ancêtres en ont déduit que j'avais une affection particulière pour ces animaux...
- Ce n'est pas tout à fait inexact, ricana Arès. Admets que les colombes t'affectent particulièrement...
Shura ne put retenir un petit rire. La blague était nulle, certes, mais c'était ça qui la rendait drôle.
- Jolie vision de l'humour, approuva Aphrodite. Et maintenant qu'il a vu que tu riais à ses jeux de mots, Arès va t'adorer !
- Je l'adore déjà, sourit le dieu.
Shura se sentit rougir à nouveau. En venant ici en cachette par solidarité avec les autres bêtes à cornes, il ne s'attendait pas à se faire... draguer ? par deux divinités olympiennes.
- Des bêtes à cornes ? demanda Aphrodite, intriguée.
Le Chevalier sursauta.
- Arrête d'oublier qu'elle lit tes pensées, ricana Arès. Et si je peux te donner une astuce... Complimente-la. Elle n'en a pas l'air, mais elle est timide. Elle ne mentionnera jamais ces pensées là, et au bout d'un moment elle ne viendra même plus voir. Ou alors, mais c'est peut-être un poil plus compliqué, pense à des morceaux de Mozart. Elle déteste.
Petit silence.
- Bon sinon, reprit rapidement Arès, c'est quoi cette histoire de bêtes à cornes ?
- Oui, renchérit Aphrodite d'un ton faussement vexée, plutôt que de révéler mes petits secrets, parlons plutôt de la raison pour laquelle Shura est venu clandestinement sur l'Olympe ?
Le Capricorne eut une moue gênée. Il se sentait plus à l'aise à présent, moins intimidé. Il commençait même à trouver Arès et Aphrodite sympathiques. Et sacrément canons.
- C'est une longue histoire, commença-t-il. On ferait mieux de s'installer plus confortablement...
Il ne put s'empêcher de jeter un œil vers le lit. Comment c'était, un matelas olympien ? Ah, certainement, ça devait être confortable... Il rougit. Mauvaise idée, le lit.
- Pas une si mauvaise idée que ça, tu sais, lui répondit Aphrodite. Et Arès, ajouta-t-elle, je veux vraiment entendre l'histoire, donc si tu pouvais être coopératif. Pas ce genre de coopération, acheva-t-elle après une petite pause.
- Oui, bon, grommela Arès. C'est quoi, l'idée de Shura ?
- Le lit.
Un sourire étira les lèvres du dieu :
- Moi qui avais peur d'être le seul à penser à ça...
- Bien sûr que non, tu n'es pas le seul à y penser, rétorqua Aphrodite en haussant les épaules.
Shura sentit son cœur s'emballer. Il ne se trompait pas, n'est-ce pas ? Les deux divinités étaient bel et bien en train de le draguer ? Enfin, au moins de l'attirer dans leur lit... et après ?
- On aura le temps de voir l'après, lui fit remarquer la déesse de l'Amour avec un sourire en coin.
- L'après racontage de comment Shura est arrivé là ? demanda Arès. Pour moi, c'est tout vu : on te propose de... d'approfondir notre relation et...
Sa phrase se termina sur des marmonnements incompréhensibles.
- Qu'est-ce que tu as dit ? questionna Shura.
Le dieu de la Guerre rougit.
- J'ai dit "on espère que tu ne refuses pas", grommela-t-il.
- Pourquoi je refuserais ?
Aphrodite éclata de rire :
- Arès n'en a pas l'air comme ça, mais il manque de confiance en lui.
D'un geste élégant, elle fit apparaître un indiscret, siège composé de trois petits fauteuils disposés comme des feuilles de trèfle. Elle y prit aussitôt place, rejointe après un instant de flottement par ses compagnons.
- Une des meilleures inventions humaines, si vous voulez mon avis, commenta-t-elle brièvement. Pour en revenir au sujet, Arès fait bien illusion comme ça, mais tout au fond c'est un sucre anxieux qui a vraiment besoin d'être rassuré.
- Donc... Tu pensais que je n'avais pas envie de...
Shura toussota, n'osant pas finir sa phrase.
- Et bien... hésita Arès. Un peu, oui.
- Une inquiétude inutile, lâcha Aphrodite en déposant un bisou sur la joue de son compagnon. Le seul souci que se fait Shura, c'est...
- C'est ce qui se passera après ce premier approfondissement, interrompit le Chevalier.
Certes, Aphrodite pouvait lire ses pensées, mais ce n'était pas une raison pour la laisser faire la conversation au gré de ce qu'elle pouvait entendre dans sa tête !
- Oh, répondit simplement Arès. Ah, c'est vrai que c'est une bonne question. Hum.
La déesse de l'Amour roula des yeux. Mais c'était pas possible ! Bon, elle était habituée à ce qu'Arès ait tendance à trop s'en faire, mais si Shura prévoyait de s'y mettre aussi... Et puis, avec tout ça, le Chevalier n'avait toujours pas expliqué comment il s'était retrouvé ici. Et il y avait l'histoire des bêtes à cornes.
- Et si on s'en préoccupait, et bien, après ? suggéra-t-elle avec un sourire charmeur. Pour l'instant, nous sommes sur le fauteuil de causerie par excellence, alors j'aimerais bien que Shura nous raconte par quel concours de circonstances il est venu à cette soirée.
Arès acquiesça, momentanément distrait de ses préoccupations :
- C'est vrai qu'il m'a semblé entendre Père parler d'un Chevalier d'Or venu pour représenter Athéna, mais je suis à peu près certain d'en avoir vu une dizaine dans la salle avant de partir... Et j'en ai croisé un autre tout seul dans les couloirs, un blond avec les yeux fermés.
- Shaka ? s'étonna Shura.
- Peut-être.
- Il était censé rester au Sanctuaire, pourtant !
Aphrodite ricana :
- Je vois que la Chevalerie d'Athéna est respectueuse des ordres...
- Notre principale qualité, ironisa Shura. Aujourd'hui, au moins, on avait une bonne excuse.
- Ah bon ?
- Et bien, la plupart d'entre nous sommes venus par inquiétude, pour Kanon, le représentant officiel d'Athéna, ou pour une minorité de Chevaliers d'Or qui prévoient surtout de s'amuser.
- Et toi, tu appartiens à quelle catégorie ?
- La première. Je suis venu par solidarité avec les Chevaliers du Bélier et du Taureau...
- Les bêtes à cornes ! s'exclama Aphrodite avec un grand sourire.
- Oui. Ils se voyaient mal gérer leurs compagnons respectifs qui sont un peu... expansifs.
Les deux déités échangèrent un regard perplexe :
- Où est le problème ? demandèrent-elles en chœur.
- Ce serait plutôt une qualité, dans une soirée organisée par Zeus, précisa Aphrodite.
- Oui, je m'en suis rendu compte, soupira Shura. Mais avant d'y être, on imaginait que ce serait une espèce de réception mondaine un peu guindée.
Arès éclata d'un rire franc.
- Mon père serait bien incapable d'organiser ce genre d'événements ! Avec lui, ça se termine toujours plus ou moins en beuverie... ou en after chez Dionysos. Je crois que c'est cette dernière solution qui a été choisie, par égard pour l'humain qui allait représenter Athéna.
Après un léger silence, Aphrodite reprit :
- N'empêche, j'imaginais une histoire plus... croustillante.
- Oh, elle l'est, quand on rentre dans les détails. Faut dire qu'on s'est pas mis d'accord pour y aller tous ensemble, on a plus ou moins tous décidé chacun de notre côté. Perso, Mû du Bélier m'a prévenu hier, par SMS, en m'expliquant que la moitié des Ors allait en cachette sur l'Olympe et que je devais les accompagner pour les aider à gérer deux d'entre nous un peu incontrôlables.
Arès ricana :
- Ça a dû être une sacrée surprise. Mais, du coup, pourquoi tu n'es pas resté avec eux ?
Shura haussa les épaules :
- Trop de bruit, trop de gens bruyants, et la conviction que même si DeathMask et Aphrodite commençaient à faire n'importe quoi, personne ne le remarquerait.
- Zeus renchérira aussitôt, confirma Aphrodite, donc oui, personne ne se souviendra d'eux. Tu as bien fait de les lâcher, à mon avis.
- Un avis totalement... désintéressé, sourit Arès.
- Je vois ça, répondit le Capricorne d'une voix peut-être légèrement plus rauque que d'ordinaire.
Le silence les enveloppa dans un confortable cocon. Leur corps s'était confortablement calé dans leurs fauteuils respectifs, un coude appuyé sur le dossier, leurs visages à quelques centimètres les uns des autres. Un instant, Shura eut peur d'avoir mauvaise haleine.
"Surtout, ne pas y penser", songea-t-il résolument en se repassant quelques mesures de La tartine de beurre, la seule pièce de Mozart qu'il connaissait.
- Trop tard, pouffa Aphrodite, rompant le silence. Et pas du tout, ajouta-t-elle avec malice.
- Qu'est-ce qu'il a pensé ?
- Rien, rien, répondit Shura à la hâte.
"Une seule personne au courant, ça suffit", pensa-t-il distinctement à l'intention de la déesse.
Celle-ci rit de nouveau, puis le silence revint. C'était confortable, ce silence. Plein d'expectatives. De possibilités. Comme si tout était encore en suspens. Il suffirait d'un petit geste pour que les choses reprennent leur cours, mais tant que ce silence se prolongerait, rien ne semblait décidé. C'était agréable, d'autant plus agréable qu'au fond, les trois personnes présentes savaient parfaitement ce qui se passerait une fois la bulle de silence éclatée. Ce n'était pas un moment gêné, lourdaud, encombré de doutes. Simplement, on faisait une pause. On prenait le temps de détailler les choses. Les autres. De les apprécier.
- Tu as raison, Aphrodite, lança soudainement Arès.
Le silence disparut, Aphrodite et Shura sourirent.
- C'est une des meilleures inventions humaines, poursuivit le dieu de la Guerre en se levant et en tapotant affectueusement l'indiscret. Maintenant...
Le dieu rosit. Shura trouva ça adorable, se demanda à quel moment il avait commencé à se sentir suffisamment à l'aise avec un ennemi récurrent d'Athéna pour pouvoir penser de lui qu'il était adorable, décida finalement que ça n'avait aucune importance car Arès était vraiment, vraiment adorable.
- Maintenant, continua finalement le dieu, si ça ne vous dérange pas, je propose d'aller tester une autre invention humaine...
- Le Kama-sutra ? ne put s'empêcher de proposer Shura.
S'il lui fallait une preuve de la mauvaise influence de DeathMask sur lui...
- Ça sonnait mieux dans ma tête, balbutia-t-il, un peu gêné.
- Effectivement, confirma Aphrodite en retenant un rire.
Arès toussota :
- J'allais dire "le lit", mais rien n'empêche de tester les deux en même temps...
- Tu sais ce que j'en pense, fit remarquer Aphrodite avec une petite moue. C'est largement surcoté, le Kama-sutra, honnêtement. Rien ne vaut une bonne dose d'imagination.
Les deux hommes hochèrent la tête, faisant confiance à l'expertise de la déesse de l'Amour sur le sujet. Il y eut de nouveau un silence. Moins serein que le précédent. C'est toujours difficile de commencer les choses. On décide, on est plein d'assurance, et puis pouf ! Impossible de démarrer, de se mettre dans l'ambiance, de trouver l'inspiration. Après une hésitation, Aphrodite alla s'asseoir au milieu du lit, en tailleur. Elle tendit les bras vers eux, un peu théâtrale.
- Vous comptez me laisser toute seule ?
OoOoOoOoO
Jusque là, Shaka ne s'était pas trop mal débrouillé. D'accord, il avait désobéi une première fois en traversant le portail. Et d'accord, il avait désobéi une seconde fois en suivant son intuition - et la jolie lumière qui brillait au fond d'un couloir. Mais à partir de là, il ne s'était pas trop mal débrouillé. Il n'avait croisé aucun Chevalier, juste un dieu avec de longs cheveux roses qui n'avait pas paru le remarquer particulièrement, et avait discrètement visité l'Olympe. Il avait pendant tout ce temps garder l'étrange lumière pas loin, tournant autour, s'en éloignant ou s'en rapprochant au gré des couloirs. La lumière semblait visible d'à peu près partout, en fait, au point que Shaka avait fini par se demander s'il tournait vraiment autour de la même lueur, ou s'il n'y avait pas une chose brillante au fond de chaque couloir qu'il regardait.
Au bout d'un moment, lassé de ces pérégrinations monotones, il s'était résolument dirigé vers la lumière, et avait débarqué dans des appartements très impressionnants, qui n'avaient rien à voir avec le reste des couloirs. Tout y était doré. Pour être tout à fait exact, les boiseries aux motifs délicats étaient recouvertes d'une feuille d'or éclatante, la plupart des meubles étaient eux aussi décorés à l'or fin, et ce qui n'était pas doré se divisait en trois catégories : du bois d'un marron chaleureux et plutôt clair, du stuc couleur crème et des miroirs. L'ensemble était éblouissant. Émerveillé, Shaka avait lentement déambulé entre les différentes pièces, les yeux pour une fois grand ouverts ; il y avait là un grand salon, une salle à manger, un salon plus petit, une chambre, une salle de bain, une salle de jeux avec un billard et... quelqu'un. Un homme au cosmos flamboyant comme un soleil, avec une longue chevelure blonde et une lyre accrochée à sa ceinture.
- Apollon, reconnut Shaka sans hésitation.
- En effet, mortel. Puis-je te demander ce que tu fais dans mes appartements privés ?
- Vous pouvez, lui accorda tout naturellement le Chevalier.
Silence. Apollon grimaça, puis se résolut à demander :
- Qu'est-ce que tu fais dans mes appartements privés ?
- Et bien, je suis venu jeter un œil, la porte n'était pas fermée. Cela vous pose problème ?
Silence à nouveau. Oh que c'était agaçant, ces silences ! Shaka aurait aimé que les répliques s'enchaînent plus rapidement. Là, il s'ennuyait.
- Désolé d'être ennuyeux, grinça Apollon.
- Oh ! Vous lisez les pensées ?
- Oui. Comme toute divinité qui se respecte.
- Vous mentez.
Le dieu des Arts haussa le sourcil :
- Je te demande pardon ?
- Vous mentez, répéta Shaka. Toutes les divinités ne peuvent pas lire dans les pensées.
- Oui, c'est pour ça que j'ai précisé "qui se respecte".
- Oh.
Ah, il lui avait enfin rabattu son claquet, à ce mortel !
- Mais là encore, poursuivit un Shaka opiniâtre, vous mentez.
- Pardon ?
- Il me semble que Zeus lit dans les pensées, non ?
Apollon éclata de rire :
- Décidément, les mortels de cette soirée sont tous de sacrés numéros ! Toi aussi, tu es au service d'Athéna ?
- Oui, répondit Shaka en se demandant à qui le "aussi" d'Apollon faisait référence.
Le dieu sourit.
- Je viens de récompenser un de tes collègues, le Chevalier du Verseau.
- Camus ? s'étonna la Vierge. Pourquoi ?
- Une bonne réplique dans un duel avec Hadès. J'adore mon oncle, mais j'aime encore plus le voir déconfit !
- Oh.
Apollon sourit, un peu amusé par la déception du mortel, qui trouvait visiblement que l'information manquait d'intérêt.
- Et donc... reprit Shaka par pure politesse, quelle a été la récompense de Camus ?
- Libre accès à ma bibliothèque, répondit le dieu d'un air dégagé, comme si c'était une bagatelle.
Un éclair de jalousie passa dans les yeux du Chevalier, ce qui n'échappa pas à Apollon :
- Envieux ?
- Un peu, reconnut l'Indien après une minute de silence. C'est une belle récompense pour, si je peux me permettre, pas grand chose.
- Je suis d'humeur généreuse ce soir. Suffisamment généreuse pour épargner un mortel qui s'est permis de visiter mes appartements, précisa Apollon.
- Si ma présence te gêne, je m'en vais, rétorqua Shaka sans paraître considérer la dernière phrase de son interlocuteur comme une menace.
Le dieu des Arts réfléchit quelques instants puis secoua la tête :
- Non, tu peux rester, mais à une condition.
- Laquelle ?
- Artémis va passer sa soirée à parler armes avec Héphaïstos, ce qui signifie que j'ai le choix entre rester seul ou aller traîner avec Hermès et Dionysos.
- Je ne vois pas trop en quoi je peux t'aider pour décider.
- Précisément. Tu vas surtout m'aider à ne pas décider.
Shaka lui lança un long regard plein d'incompréhension.
- Tu peux rester ici, examiner tous les bibelots que tu veux, je ferais même apporter une petite collation si tu as un creux, mais j'aimerais que tu me fasses la conversation.
- De quoi veux-tu parler ? demanda le Chevalier de la Vierge en haussant un sourcil dubitatif.
Bon, il ne serait certainement pas désagréable d'échanger quelques mots avec une divinité comme Apollon, mais il se connaissait : il était incapable de lancer ou même d'animer une conversation. Au mieux pouvait-il y participer sans la dessécher.
- Hmmm de tout et de rien, mais surtout de moi, admit Apollon sans complexes.
- Ça me va, accepta Shaka avec soulagement.
Si la thématique et la matière reposaient entièrement sur son interlocuteur, il n'aurait aucun mal à s'en sortir. Il avait toujours été plus doué pour écouter, de toute façon. Et puis, sa vie humaine n'était pas très intéressante, alors que les millénaires traversés par un Olympien étaient certainement passionnants !
- Tu es sûr ? questionna Apollon, un peu surpris.
Il lui semblait qu'une personne normalement constituée aurait au moins grimacé, montré un léger manque d'enthousiasme face à ce genre d'annonces. La plupart des gens, mortels ou immortels, n'appréciaient pas du tout que leur partenaire de conversation passe son temps à évoquer sa vie. C'était bien la première fois qu'après ce genre de sortie, Apollon recevait une réaction neutre - mieux, positive ! Comme si Shaka n'attendait que ça.
- Parfait ! se réjouit le dieu en dissimulant la curiosité qui venait de s'emparer de lui.
Surtout, ne pas laisser le Chevalier deviner ses nouvelles intentions.
- Et si nous nous installions ? Tu as faim ? soif ? Je peux même téléporter des plats ou boissons terrestres...
- Pour l'instant, je n'ai besoin de rien, répondit Shaka en s'asseyant sur le fauteuil en face du canapé où s'était blotti Apollon.
Remplir son objectif s'annonçait compliqué, la déité en était bien consciente. Mais en persévérant, au fil de la conversation...
- Franchement, Zeus fait toujours dans le too much un peu lourdaud, lorsqu'il organise une soirée... Je ne sais pas comment ça apparaît à tes yeux de mortel, mais en tant que dieu ayant déjà assisté à ce genre de réception des centaines de fois...
Apollon se le jurait : peu à peu, à force de le solliciter, de l'observer, il parviendrait à tout savoir sur Shaka, Chevalier d'Or de la Vierge !
OoOoOoOoO
À force de s'ennuyer, le temps était passé. Soudainement, Dohko et Aiolos avaient réalisé qu'il commençait à se faire vraiment tard. Enfin, tôt, le matin d'après. Il était peut-être temps de rameuter tout le monde afin de les ramener à la maison. Première étape : trouver Zeus, donc un moyen de locomotion. Le Grand dieu était occupé à s'expliquer avec Héra. Plus exactement, celle-ci semblait envisager d'étendre ses attributions au divorce, et son (pour l'instant encore) époux essayait de l'en dissuader. Apercevant les deux Chevaliers, leur mine gênée et leur hésitation à s'exprimer, elle saisit l'occasion :
- Oh, mais tais-toi donc, bougre d'âne ! asséna-t-elle lorsque Zeus dut interrompre une tirade niaise pour reprendre son souffle et une gorgée de nectar. Je vais me coucher, on en reparle demain ! Va plutôt t'occuper de ces invités, là, qui ont de toute évidence un besoin urgent de ton aide.
Sur ce, elle claqua la porte de sa chambre, laissant son mari seul dans le couloir. Le maître de l'Olympa s'assit par terre, termina sa bouteille de nectar, la fit disparaître, puis posa son regard sur les deux importuns. Dohko et Aiolos s'approchèrent timidement.
- Hum, toussota le plus âgé. Nous sommes des envoyés d'Athéna et, heu, notre présence est attendue demain... non, ce matin au Sanctuaire. Nous devons donc rentrer au plus vite.
- Pouvez-vous nous aider ? explicita le Sagittaire.
L'air vaguement ennuyé, Zeus agita la main.
- Voilà, c'est fait, articula-t-il soigneusement, la voix un peu pâteuse. Un portail vous attend dehors. Vous avez trente minutes.
- Merci, marmonnèrent rapidement les Chevaliers.
Peu désireux de rester dans les parages, de crainte que le Grand dieu les prenne à partie ou pour des mouchoirs, Dohko et Aiolos s'éclipsèrent rapidement. Cette partie du plan s'était somme toute très bien déroulée. Il fallait désormais passer à la suivante, dont la réussite était beaucoup plus incertaine. Deuxième étape, donc : retrouver et rassembler les Ors. En moins de vingt-cinq minutes, le temps d'aller jusqu'au portail.
- Si on en récupère la moitié, on sera chanceux, marmonna Dohko.
- Oh, ne sois pas trop pessimiste ! s'exclama Aiolos dans un vain effort pour lui remonter le moral. Soyons méthodiques. Qui devons-nous récupérer, et qui est avec qui ?
La Balance hocha la tête et compta sur ses doigts :
- Shaka, Kanon, Saga, Aiolia, Shura, Camus, Milo, DeathMask, Mû, Aphrodite, Aldébaran... Onze gugusses en tout, potentiellement bourrés ou perdus ou les deux.
- Peut-être bourrés et perdus, mais en groupe ! Aux dernières nouvelles, Milo, DeathMask, Mû, Aphrodite et Aldébaran sont restés ensemble, et vu comme ils s'amusent ils ne se sépareront pas.
- Oui, même pour vomir ils sont ensemble, commenta un Dohko songeur.
Aiolos le fixa quelques instants :
- Comment tu sais ça ?
- Oh, j'ai mes sources, esquiva le vieux maître. Disons que je ne me suis jamais basé exclusivement sur ma correspondance avec Shion pour suivre la situation au Sanctuaire.
- Ah. Bon, dans tous les cas, on en aura cinq d'un coup !
Dohko soupira :
- Oui, mais tous les autres sont partis de leur côté, à part Kanon et Saga que je soupçonne d'avoir pris une chambre et d'être donc introuvables !
- On aurait bien voulu mais on a pas trouvé, ricana une voix entrecoupée de hoquets.
- Dommage, mais bon, les lits du troisième Temple sont corrects aussi ! compléta une voix étonnamment semblable.
- Parce que tu crois encore qu'on ira jusqu'au lit ? se moqua gentiment la première voix. Saint Saga, va !
Bras dessus, bras dessous, sans qu'on sache trop lequel était le plus ivre ni lequel soutenait le plus l'autre, Saga et Kanon venaient de surgir d'un couloir latéral. Un miracle !
- Plus que neuf, murmura Aiolos, ravi.
Dohko hocha la tête et attrapa le bras de Saga.
- On ne les lâche plus, indiqua-t-il à son cadet.
- Rhooo, on peut se débrouiller seuls !
Un regard sombre fit taire Kanon. Ce n'était peut-être pas le moment de vanter son excellente descente.
- Dépêchons-nous de trouver le reste, lança le Chevalier de la Balance d'une voix tendue. Il nous reste seulement vingt minutes.
- Allons voir dans la salle principale, proposa Aiolos d'un ton rassurant. Le gros groupe y est sûrement. Et puis, mon frère les a peut-être rejoints !
Dohko aurait aimé partager cet optimisme. Cependant, il ne pouvait se débarrasser de l'intuition qu'ils ne les trouveraient pas tous... Qu'allait-il dire à Shion ? Qu'allait-il arriver aux petits qui découchaient ? Par Athéna...
Le quatuor débarqua rapidement dans la salle de réception, qui s'était transformée en une espèce de magma bouillonnant de gens. Aiolos soupçonna qu'un certain nombre s'était incrusté en cours de route, sans avoir reçu d'invitation. Il n'y avait pas beaucoup de sécurité en Olympe, on comptait essentiellement sur les pouvoirs de Zeus qui pouvait repérer toute personne y posant le pied. Problème : ce n'est pas parce qu'il les repérait qu'il prenait la peine de les virer, trouvant généralement très amusant de laisser le monde entrer dans son palais comme dans un moulin. C'est plus convivial ainsi, et puis pensez à la beauté de faire des rencontres inattendues, affirmait-il quand on le lui reprochait.
Ils tournèrent de nombreuses minutes en rond et en vain, le temps s'écoulait inexorablement, entraînant dans son glissement ininterrompu leur sang froid. Partis à treize, ils allaient être quatre à rentrer au Sanctuaire. La honte, la honte.
- Plus que douze minutes, marmonna Dohko avec angoisse.
Même Aiolos ne se sentait plus aussi serein. Kanon et Saga, un peu dégrisés, se sentaient eux aussi contaminés par cette nervosité. Puis soudain, l'espoir ! La lumière au bout du tunnel, ou plutôt un Lightning Plasma à quelques mètres d'eux. Bousculant sans façon les obstacles, le quatuor débarqua bientôt face à une scène mémorable - réactif, le Sagittaire prit quelques photos qu'il conserve encore précieusement à ce jour.
Aiolia avait effectivement rejoint le gros des Ors au cours de la soirée, lorsque les divinités futures touristes lui avaient enfin lâché la grappe. Il avait bien dansé, mangé quelques petits-fours, refusé du nectar alcoolisé, et faisait maintenant une démonstration de ses pouvoirs de Chevalier, s'efforçant de recréer un feu d'artifices à l'aide de son Lightning Plasma. Admiratifs, Milo, Aphrodite, Aldébaran et DeathMask s'étaient écroulés par terre pour mieux regarder, pendant qu'un Mû désespéré cherchait dans la foule une aide miraculeuse. Il sut qu'il l'avait trouvée en apercevant Dohko, Aiolos, Saga et Kanon - même si les Gémeaux tremblaient un peu sur leurs jambes.
- Enfin, vous voilà !
- On n'a pas beaucoup de temps, le pressa aussi gentiment que possible Aiolos pendant que Dohko récupérait les fêtards de façon plus musclée. Le portail que Zeus nous a ouvert ferme dans dix minutes à peine !
- Mais... demanda Mû. Et les autres ?
Le Bélier fit un rapide décompte.
- Il manque encore Camus et Shura ! s'affola-t-il.
- Et Shaka, intervint Dohko.
- Shaka ? Comment ça, Shaka ? répéta Mû, incrédule.
- Plus tard, grommela la Balance. Le problème, c'est qu'on n'a plus le temps de les chercher. On doit traverser cette fichue salle avec ces énergumènes qui tiennent à peine debout...
Il s'interrompit, jeta Aldébaran en travers de ses épaules.
- ... voire pas du tout, compléta-t-il avec une grimace. Si on les croise d'ici à ce qu'on atteigne le portail, parfait. Sinon, tant pis, on expliquera ça à Shion et Athéna, et on croisera les doigts pour que rien de grave ne se soit passé.
- Huit sur onze, c'est quand même pas mal comme score, tenta de le consoler Aiolos.
- Mouais.
Sans plus attendre, Dohko fendit la foule, comptant sur Aiolos et Mû pour gérer le reste de leur groupe. Plus que sept minutes. Bientôt, ils émergèrent hors de la salle, dans un petit vestibule ouvrant sur le parvis du palais de Zeus, en même temps que les trois Juges des Enfers. Traînant Minos par le col avec l'aide plus ou moins motivée et efficace d'Eaque, Rhadamanthe inclina la tête vers Dohko et Aiolos en un muet remerciement. D'habitude, il passait la fin de la nuit à chercher ses frères, les retrouvant généralement à poil dans une pièce aléatoire du palais. Cette fois, ses aînés avaient encore leurs chaussettes. Il y avait du progrès.
Plus que cinq minutes. Les Juges disparurent dans un portail sombre que leur avait probablement ouvert Hadès. Devant la colonne de lumière qui s'apprêtait à les renvoyer chez eux, Aiolos hésita :
- Tu es sûr qu'on n'essaie pas de trouver Camus, Shura et Shaka ? Après tout, on a encore cinq minutes...
Dohko secoua résolument la tête.
- Au risque d'être en retard ? Je ne sais pas toi, mais je n'ai pas envie d'aller redemander un portail à Zeus. Tant pis pour eux, il n'y a plus qu'à laisser leur sort entre les mains d'Athéna.
- Mais elle ne rentre pas du Japon avant plusieurs jours ! argumenta Aiolos.
Plus que trois minutes. La Balance soupira :
- Je ne parlais pas littéralement de la réincarnation actuelle. D'ailleurs, je pense qu'en pratique, c'est Shion qui se chargera de contacter le secrétariat de l'Olympe.
- Y a un secrétariat ? intervint Saga en fronçant les sourcils.
Plus qu'une minute et demi.
- Oui, lui répondit Dohko d'un ton sec en les traînant manu militari vers le portail. Et si tu n'étais pas au courant, c'est parce que tu étais un imposteur.
Saga prit une expression outrée, Kanon ricana, et le portail les avala tous avant de se résorber. C'était de justesse.
OoOoOoOoO
Shion soupira, relut une troisième fois la missive rédigée par Ganymède, échanson mais aussi premier secrétaire de Zeus à ses heures perdues. Il était huit heures cinquante du matin, beaucoup trop tôt pour ce genre de bêtises. Il venait de se réveiller, n'avait pas osé déranger la dizaine de cosmos qu'il avait perçue dans le Temple des Poissons. Il ne s'y était pas attardé plus que ça. Il aurait peut-être dû, ça lui aurait évité de sentir sa mâchoire se décrocher en lisant la lettre olympienne. Neuf heures précises, on frappe à la porte de son bureau. Dohko, bien sûr.
- Entre, répondit le Pope.
Il venait probablement faire son rapport. Effort inutile, puisque Shion savait déjà tout. Mais bon, ce serait peut-être marrant.
- D'abord, je suis profondément désolé, mon chéri, commença sans plus de formalités le Chevalier de la Balance. J'ai fait mon possible pour veiller sur les petits, mais ils sont impossibles ! se plaignit-il. Et malheureusement, je n'ai pas réussi à dénicher...
- Shura, Camus et... Shaka ? compléta Shion en vérifiant les noms sur la lettre. Oui, Shaka. Qui n'était pas censé aller à cette soirée.
- Concours de circonstances, répondit Dohko sur un ton gêné. Il a vu la lumière, enfin le portail, et il est allé voir.
Silence.
- Personne ne l'avait prévenu de ce qui allait se passer ? Je me souviens maintenant qu'il n'était pas là au tirage au sort...
- Non, en effet, reconnut Dohko, personne ne l'avait prévenu. Je suis désolé, j'aurais dû m'en assurer.
Shion secoua la tête :
- Non, non, je suis le Pope, j'aurais dû m'en charger. Enfin...
Il se tut quelques instants, puis reprit :
- Ganymède m'a envoyé un compte-rendu détaillé de la soirée, de qui a fait quoi, avec qui, etc. Rien n'échappe à Zeus et il a bonne mémoire.
- J'espère que l'exemplarité de ma conduite a été soulignée, plaisanta Dohko.
- Oh ça oui, tu as l'air de t'être bien ennuyé, sourit Shion. Je n'en demandais pas tant.
Les amoureux se regardèrent quelques instants, pris dans leur petite bulle. La même depuis deux siècles au moins. Toujours aussi parfaite et chaleureuse.
- Pour en revenir à nos problèmes, reprit le Pope en rompant cet instant de grâce, Ganymède m'a également confirmé que Camus, Shura et Shaka allaient bien.
- Ouf !
- Oui. Camus et Shaka étaient chez Apollon, l'un dans la bibliothèque, l'autre dans le salon. Ils devraient rentrer en fin d'après-midi, leur hôte les garde pour le déjeuner. À en croire cette lettre, ils sont devenus les meilleurs amis du monde.
Dohko hocha la tête. C'était bien le genre de Camus et Shaka de devenir potes avec un dieu, ces deux-là avaient de l'ambition.
- Et Shura ? demanda-t-il.
Shion soupira.
- C'est un peu plus compliqué. Il semblerait qu'il ait passé la nuit avec Aphrodite et Arès. Et par "la nuit", j'entends "le même genre de nuit que celle que je prépare pour nous ce soir". Avant que tu me demandes, non, ce n'est pas un piège pour obtenir ton aide dans le classement des archives. Ça, ce sera la punition de Kanon, Aiolia et Camus lorsqu'il reviendra.
- Attends. Shura est en couple avec Aphrodite et Arès ?
- En trouple, corrigea le Pope. Et probablement. Il n'y a pas encore d'officialisation. Mais Ganymède ne sait pas quand Shura rentrera, ce qui est, je cite, "bon signe".
Dohko fronça les sourcils :
- Comment ça, "bon signe" ?
- Plus longtemps Shura reste là-haut, plus il y a de chances que ce soit un peu plus sérieux qu'un coup d'un soir. La perspective d'un trouple sur l'Olympe a l'air d'enthousiasmer Ganymède.
- Je sens que cette histoire va être compliqué, marmonna le vieux maître en s'écroulant dans un des fauteuils que Shion avait prévus pour recevoir ceux et celles qui le demandaient.
- On verra bien, répondit le Pope, fataliste.
Les deux hommes restèrent silencieux quelques minutes. Finalement, la Balance ne put contenir sa curiosité :
- Et... tu as parlé de punition ?
- Oui, pour Kanon, Aiolia et Camus, répéta Shion.
- Pourquoi ? Ils n'ont pas fini si mal, même si Aiolia s'est un peu donné en spectacle vers la fin.
- Oh, mais je ne nie pas qu'ils ont redressé la barre après, grinça le Pope. Cependant, Kanon a fait sortir Poséidon de ses gonds, au point que même Amphitrite a eu du mal à le calmer, et Hadès est roulé en boule dans la niche de Cerbère à cause de Camus.
Shion ne put retenir un ricanement, puis poursuivit :
- Son chien à trois têtes campe devant ce refuge improvisé et refuse de laisser approcher qui que ce soit. Perséphone s'en fout, mais Hécate et Hermès commencent à s'inquiéter, la situation va augmenter leur charge de travail puisqu'il va falloir effectuer aussi celui d'Hadès.
- Ah. Et Aiolia ?
Le Pope se tut, une ombre de désespoir s'abattant sur son visage. Dohko se tendit, pressentant le pire. Bordel, mais qu'avait bien pu faire Aiolia ?
- À cause de lui, articula l'ancien Bélier d'une voix brisée, terrible, toute l'Olympe veut jouer les touristes sur Terre. Et devine qui va devoir s'assurer que tout se passe bien et organiser leurs petites excursions ?
- Toi, grimaça Dohko, plein de compassion mais heureux de n'être pas Pope.
- Exactement, ricana Shion avec un sourire sinistre. Profite bien de ce soir, parce que le premier car de touristes célestes arrive demain.
"Bordel", pensa la Balance avec rage, "je savais que j'aurais dû ramener ces petites enflures par la peau du cou, au lieu d'aller jouer les baby-sitters et de les laisser gâcher ma vie de couple !"
