Chapitre 6 : Première apparition
Jour 4 – Day 4
La nuit tomba vers sept heures et demi alors que la SPR dînait tranquillement à l'auberge. Silencieux, Lin et Naru écoutaient attentivement le moine expliquer à la tablée ce qu'il avait fait de ses vacances, à savoir une visite dans un temple connu pour ces nombreux phénomènes paranormaux. Mais Mai n'écoutait pas un traitre mot de la conversation. Elle était plutôt inquiète et pensait à M. Boshi. Où se trouvait-il en ce moment ? Le découvriraient-ils mort ?
Cela faisait deux jours qu'il avait disparu. Juste après qu'il ait quitté le cimetière, la SPR s'était lancé à sa poursuite, faisant plusieurs fois le tour de Kimyona sans succès. Les habitants du village voisin ne l'avaient pas aperçu non plus et il n'y avait personne dans les champs aux alentours. De son côté, M. Masayoshi s'était d'abord rendu chez la femme du disparu qui lui rapporta que leur chambre avait été mise sans dessus dessous mais que rien ne manquait. Sur ces révélations, l'agent de police avait traversé le village en courant pour prévenir le maire. Une battue avait ensuite été organisée jusque tard dans la nuit. Le lendemain, les recherches avaient repris mais devant l'absence de résultat, le maire et l'agent de police furent obligés d'y mettre un terme. L'homme était introuvable ; soit il était mort et ils le découvriraient dans les jours à venir ; soit il avait définitivement quitté le village. Mme Boshi en avait fait un malaise et était inconsolable depuis.
La serveuse vint leur apporter le dessert, mettant fin aux ruminations mentales de la jeune fille. Celle-ci le contempla sans envie. Normalement, elle ne se serait pas fait prier pour l'engloutir mais son inquiétude lui nouait le ventre. Pour se changer les idées, elle se força à prêter une oreille plus attentive à ce que disait son ami.
- En tout cas, c'était une super expérience, conclut Bou-san en souriant avec satisfaction.
Mai leva un sourcil en se rendant compte qu'elle n'avait absolument rien écouté et qu'il attendait une réponse de sa part.
- Ah oui, cela devait vraiment être intéressant, répondit la jeune fille.
Mais le moine ne fut pas dupe. Elle fit la moue.
- Je pensais à M. Boshi.
Lin ne dit rien mais s'exprima par le regard en posant sur elle des yeux bienveillants. Depuis qu'ils se connaissaient, le chinois et la jeune fille ne se parlaient pas et restaient distants l'un de l'autre, mais récemment, ils avaient eu l'occasion de mettre les choses à plats. Néanmoins, malgré la bonne volonté de Lin, Mai n'était pas rassurée. A côté de lui, Naru l'observa un instant. Son expression neutre sur le visage ne donna pas d'indication sur ce qu'il ressentait quant à la situation mais la jeune fille avait appris à le connaître et savait que le gardien du cimetière monopolisait une grande partie de ses pensées. Puis, sans rien dire le jeune patron se leva et quitta la pièce pour se diriger dans la pièce adjacente, un salon aménagé confortablement.
Bou-san lui ébouriffa les cheveux. La jeune fille haussa les épaules puis suivit son patron et s'installa sur le canapé, au niveau d'une fenêtre aux rideaux ouverts.
- Naru, tu ne vas quand même pas lire ce gros livre ce soir, râla Bou-san. Aussi intéressant soit-il, ajouta-t-il sous le fameux regard noir de Naru.
- Je préfère cela à tes jeux stupides.
Bou-san aimait bien jouer aux cartes lors des soirées lorsqu'ils piétinaient dans une enquête. La jeune fille n'écouta pas la suite de la joute verbale. Son regard en même temps que son esprit s'étaient perdus dans la rue éclairée par des lampadaires. Alors que plusieurs minutes de silence s'étaient enfin installés, plusieurs aboiements résonnèrent dans les rues de Kimyona. Mai se tendit et jeta un coup d'œil à ses collègues qui semblaient aussi les avoir entendus. Ils se levèrent dans un même mouvement en observant la rue redevenue silencieuse à travers la fenêtre. Mme Yamanaka déboula dans le salon. Sa respiration était rapide et forte alors qu'elle se tenait contre le mur pour reprendre son souffle.
- Vous allez bien ?
Les membres de la SPR échangèrent des regards surpris.
- J'ai cru qu'il s'en était pris à vous, s'expliqua-t-elle en baissant d'un ton.
Personne ne put ajouter quoi que ce soit puisqu'un hurlement à percer les tympans remplaça le silence pesant de la nuit. Ils sortirent immédiatement dans la rue. Plusieurs personnes courraient dans la même direction. Mai et les autres leur emboîtèrent le pas, distançant la patronne de l'auberge, jusqu'à une masure située dans le croisement de deux rues. Mme Boshi pleurait à chaudes larmes à côté d'un attroupement. Le cœur de Mai se serra instantanément alors qu'un pressentiment désagréable l'envahissait. Elle se fraya un chemin parmi les habitants qui se jetaient des regards effrayés et poussaient des exclamations horrifiées. Le corps d'un animal mort était accroché au heurtoir de la porte.
- Où est mon mari ?! Demanda une femme.
Comme personne ne répondait, elle ajouta d'une voix pleine de désespoir.
- Quelqu'un a-t-il vu mon mari ?
Mai parvint à la voir en sortant de la masse de badauds. Elle tenait contre elle un petit garçon terrifié. La jeune fille croisa le regard de Bou-san. Lui aussi avait reconnu le garçonnet. Il s'agissait du petit Dani, celui qui était venu leur parler. La culpabilité tordit l'estomac de Mai qui faillit vomir. Le moine passa un bras autour de ses épaules pour la soutenir alors qu'elle tremblait comme une feuille. Autour d'elle, elle entendait les villageois prier le loup blanc de leur venir en aide. Il y en avait même un qui tenait contre lui un tissu à l'effigie d'un loup en fermant les yeux.
Soudain, une voix forte se fit entendre par-dessus le brouhaha. Mai vit que les gens s'écartaient après avoir jeté un regard en arrière. Le bruit d'un drapeau qui claqua contre le vent interrompait le silence.
Puis le maire apparut parmi la foule. Évidemment, il était flanqué de ses deux conseillers dont leur posture droite traduisait l'importance qu'ils se donnaient. Toutefois, un autre homme les accompagnait. À la vue de ce dernier, la femme et Dani se jetèrent sur lui. Mai entendit qu'il revenait d'un rendez-vous avec le maire ce qui expliquait la raison de son absence. Celui-ci leur jeta un regard et ils se turent instantanément. D'ailleurs, tout le monde était aussi silencieux que s'il avait annoncé la mort de quelqu'un.
- Que tout le monde garde la tête froide. J'ai besoin que vous vous éloigniez de cette maison. Mes conseillers et moi-même allons entrer et voir s'il n'y a pas de danger.
Les habitants obéirent d'un même mouvement. La SPR n'eurent d'autre choix que de les imiter. En l'absence de M. Masayoshi, ils ne pouvaient rien faire.
Il ne fallut pas plus de dix minutes pour que les trois hommes en concluent qu'il n'y avait rien de suspect dans la maison qui finalement s'avérait être celle des parents de Dani. Maintenant, il fallait mettre à l'abri la petite famille qui ne voulait pas quitter leur maison malgré tout. Naru s'avança et évidemment, lorsqu'il proposa de les laisser rester dans la maison cette nuit-là avec la SPR pour protecteur, il y eut un véritable tollé, un refus catégorique unanime dans la figure qui dut faire mal à son égo. Mais il y eut l'intervention d'une femme qui en surprit plus d'un.
- Peut-être que nous devrions leur faire confiance ? Après tout, ils sont là pour nous aider.
- Nous ne les connaissons pas, Juri. Il est hors de question de leur confier le sort de l'un des nôtres, répliqua M. Matsuo.
- Nous pouvons faire équipe, intervint Bou-san.
La dénommée Juri hocha la tête.
- Pourquoi pas ? De toute façon, nous n'avons pas vraiment le choix, renchérie-t-elle.
Le maire réfléchit un instant. Son regard parcourut la foule avant de se décider.
- Très bien, maugréa-t-il. Gin et Ren, vous resterez toute la nuit dans la maison avec deux d'entre eux.
Il s'adressa à deux armoires à glace qui bombèrent le torse.
- Mais vous n'avez pas le droit d'entrer dans leur maison et vous oubliez toutes les sornettes du style talismans et sorts bizarres, reprit l'homme en se tournant vers la SPR. Bien, maintenant tout le monde retourne chez soi.
Aussitôt, il n'y eut plus que Gin, Ren, la famille de Dani et la SPR.
- Retournez à l'auberge. Lin et moi nous nous occupons de cela, dit Naru en se tournant vers Bou-san qui tenait toujours Mai.
Il jeta un regard à la jeune fille. Elle ne savait qu'en penser. De toute façon, elle n'avait pas vraiment la tête à réfléchir aux humeurs de son patron.
- Et M. Masayoshi ? Demanda-t-elle.
- On n'a pas besoin de lui, rétorqua sèchement Gin ou Ren.
- Mais je … commença la jeune fille.
- Laisse les adultes travailler, gamine, coupa le même homme.
La « gamine » fronça les sourcils.
- Faites ce que vous avez à faire, intervint l'autre armoire à glace. Nous, on garde la maison. Allez viens, Gin.
Ils s'éloignèrent tout les deux. Mai se tourna vers Naru mais ce fut Bou-san qui lui répondit.
- Nous allons retourner à l'auberge et nous lui téléphonerons.
Il effectua un mouvement pour faire avancer Mai.
- Nous vous tenons au courant.
Il ne leur fallut pas plus de cinq minutes pour revenir à l'auberge. Ils se dirigèrent directement vers le combiné sous les regards surpris de Mme Yamanaka et de son employée. Une demi-heure plus tard, l'agent de police rejoignit Lin et Naru et passa la nuit à veiller sur la famille de l'intérieur puisque lui avait le droit d'entrer dans la maison.
De son côté, Mai ne dormit quasiment pas et lorsque l'aube se leva, elle se doucha et s'habilla rapidement. Lorsqu'elle ouvrit la porte de la salle de bain au fond du couloir, elle découvrit Bou-san qui l'attendait, le dos appuyé contre le mur à côté de la porte de sa chambre. Les cernes sous ses yeux n'eurent pas besoin de commentaire. Ils avaient tout les deux les mêmes. Aucun mot ne fut prononcé alors qu'ils sortaient de l'auberge. À l'extérieur, la patronne revenait vers le bâtiment. Son visage grave leur fit accélérer le pas. Devant la masure, il n'y avait que Dani et sa mère, côte à côte près de l'entrée. Le visage de la femme était figé autant que sa posture et son regard était fixé à l'intérieur de la maison. Dani, lui, reniflait et serrait fort la main de sa mère. Alors que la situation s'éclaircissait dans sa tête, Mai posa les yeux sur une camionnette noire qu'elle ne reconnut pas comme celle de Naru et dont les portières du coffre étaient ouvertes. Puis, Ren et Gin sortirent les premiers en tenant un brancard sur lequel un drap avait été posé soulignant la silhouette d'un corps allongé. Lin et Naru sortirent à leur tour en compagnie du maire, de M. Masayoshi et du père de Dani. Lorsqu'elle vit ce dernier, Mai retint son souffle. Avait-elle raté quelque chose ? Bou-san lui renvoya son étonnement en échangeant un regard avec elle.
- Nous avons retrouvé M. Boshi, fit la voix de Naru alors qu'il s'approchait d'eux. Il se trouve qu'il avait un lien de parenté avec Mme Nakano. Ils étaient frère et sœur.
Son annonce eut l'effet d'une pierre tombant au fond de l'estomac de Mai. Sa vision se brouilla alors que son environnement tournait autour d'elle. Ses jambes finirent par céder sous elle tandis que ses collègues se penchaient vers elle. Leurs visages disparurent alors que leurs voix l'appelaient. Elle ne sentit même pas le sol lors de sa chute.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle sentit la pierre dans son dos qui lui faisait mal. Naru et Bou-san étaient accroupi de chaque côté d'elle et Lin était penché au-dessus de l'épaule de Naru. En même temps que ses paupières papillonnaient, l'expression sur leur visage se transformait sous le soulagement.
- Tu nous as fait peur, fillette.
Mai se frotta les yeux.
- Ça va ? Demanda la voix inquiète du moine.
Elle s'inspecta mentalement, puis lorsqu'elle fut certaine d'être en un seul morceau, elle se redressa doucement avant de se mettre debout avec l'aide de Bou-san et de Naru.
- Ça va aller ? Demanda ce dernier sans la lâcher.
La jeune fille hocha la tête en esquivant son regard. Il retira sa main de son bras mais plusieurs secondes s'écoulèrent alors que ses yeux lui brûlaient le haut de son crâne. Lorsqu'elle releva la tête, elle croisa son regard glacial qui la sondait mais elle évita le contact trop longtemps et regarda par-dessus son épaule. Elle put voir la camionnette disparaître dans la rue et la famille Nakano, l'agent de police et le maire en pleine discussion. M. Masayoshi croisa le regard de Mai et vint vers eux.
- Nous allons inspecter une nouvelle fois la maison dans la matinée. Il semble que le tueur soit retourné à ses habitudes. Peut-être que cette fois-ci nous trouverons de nouveaux indices grâce à vous.
Mai avala sa salive avec difficultés. Elle n'avait aucune envie d'aller sur la scène de crime.
Finalement, la jeune fille retourna à l'auberge avec Bou-san. Elle passa la matinée enfermée dans sa chambre. Allongée en chien de fusil sur le lit, elle ressassait les quelques dernières heures passées. Lorsque ce fut l'heure de déjeuner, son estomac vide ne criait même pas famine. Il se contracta lorsqu'une odeur de nourriture s'engouffra dans la pièce quand Bou-san vint la voir. Mai se mit sur le dos mais la nausée était trop forte et elle fut obligée de courir à l'autre bout du couloir pour rejoindre les toilettes. N'ayant rien avalé depuis la veille, il ne lui restait rien à vomir. Elle se laissa glisser contre le mur, la tête dans les mains. Bou-san frappa à la porte entrouverte.
- Je peux entrer ?
Il n'eut pas de réponse. La porte s'ouvrit doucement dans un grincement. Mai ne bougea pas. Elle sentit des bras l'entourer. À ce moment-là, l'émotion remonta à la surface et elle s'autorisa enfin à pleurer contre l'épaule de son ami.
L'après-midi fut calme puisque Mai se reposa dans sa chambre. Elle n'était plus bonne à rien se sentant très fatiguée. Bou-san alla la voir plusieurs fois pour s'enquérir de son état. À la fin de la journée, elle se leva de son lit et s'assit sur le rebord de la fenêtre pour observer le coucher du soleil. L'angoisse était retombée, elle se sentait mieux après avoir un peu dormi. L'appétit revenait également puisque de temps à autre quelques gargouillis venaient rompre le silence. Au bout d'un moment, Mme Yamanaka toqua à la porte pour lui apporter gentiment son repas. Elle le mangea en intégralité tout en continuant à contempler le paysage. Son repas terminé et alors que la nuit était définitivement tombée, la jeune fille décida d'aller prendre un bain et de laisser son plateau qu'elle descendrait plus tard.
Dans le couloir, Mai ne prit pas la peine d'allumer les lumières puisque celles en bas de l'escalier éclairaient suffisamment le chemin. Le bar devait recevoir du monde ce soir-là puisqu'elle entendait un joyeux brouhaha.
De retour dans sa chambre, la jeune fille eut la surprise de voir que le plateau avait été ramassé pendant son absence. Elle haussa les épaules. De toute façon, elle n'avait pas très envie de croiser qui que ce soit. L'eau chaude du bain avait eu pour effet de la détendre ce qui faisait qu'elle n'avait envie que d'une seule chose : se coucher. Ce fut ce qu'elle fit. Avant elle tira les rideaux, éteints les lumières et se couvrit avec les couvertures jusqu'au bout du nez. Elle mit quelques minutes avant de se sentir happée par le sommeil. Au milieu de la nuit, elle se souvint de s'être réveillée – ou peut-être rêvait-elle – et d'avoir crut distinguer dans la pénombre la silhouette d'une statuette sur la commode de sa chambre. À peine cette pensée l'avait effleuré, son esprit repartit ailleurs.
Cette fois-ci, les arbres l'entouraient et de l'herbe épaisse et sauvage s'étendait sous ses pieds. En plus de cela, elle ne voyait rien d'autre dans la nuit sans lune qu'une petite maison en bois dont la lumière perçait les fenêtres. Puis une voix venant de la cabane brisa soudain le silence. Mai ne comprit pas tout ce qu'elle disait.
- Nous voici … accomplir …
C'était comme si la voix provenait d'une radio, avec des saccades qui interrompaient la phrase que la personne prononçait. D'ailleurs, elle captait de moins en moins bien puisque la jeune fille ne put comprendre que des mots et groupe de mots.
- Loup … rouge …
Elle voulut se rapprocher pour voir si elle entendrait mieux mais quelque chose l'empêcha d'avancer davantage. Il y avait comme un voile invisible devant elle qui lui brouilla quelques instants la vue. Son toucher était doux et frais. Le voile disparut aussitôt que la jeune fille s'immobilisa. Elle retenta l'expérience et fut face au même voile. Elle se rendit compte que la voix avait arrêté de parler et qu'un silence s'était installé dans cette nuit étrange. Puis soudain, des bruits de pas dans l'herbe se firent entendre derrière elle alors qu'ils se rapprochaient.
- Tu n'aurais pas pu empêcher sa mort.
Mai se tourna dans un mouvement vif et vit Gene s'avancer tranquillement d'elle. Son sourire l'apaisa aussitôt.
- Tu es là, lâcha Mai avec soulagement.
Il ne répondit pas tout de suite. Son regard était posé sur la maisonnette. La lumière qui sortait de la fenêtre se reflétait dans ses yeux, donnant l'impression qu'ils se trouvaient réellement là.
- Cette maison n'existe plus, commença le jeune homme, surprenant Mai. Kimyona est un village qui date de plusieurs siècles et même s'il a peu changé, certaines choses se sont modifiées. Avant, il s'agissait d'un village prospère où il faisait bon vivre et qui échangeaient avec les villages voisins. Beaucoup de voyageurs s'y arrêtaient. Il n'existait pas encore les grands murs qui entourent maintenant Kimyona. Et tu sais ce qui a provoqué son enfermement.
- Tu parles de la légende du guerrier écarlate ? Devina Mai. Elle est réelle alors ?
Gene hocha la tête. La jeune fille allait dire quelque chose mais la voix de Bou-san sortit de nulle part.
- Debout, marmotte. Il est dix heures et demi.
En un instant, le décor boisé disparut pour celui de la chambre de l'auberge dans laquelle elle séjournait.
- Viens prendre un bon petit déjeuner.
Bou-san referma la porte. Il lui fallut un peu de temps pour comprendre où elle se trouvait et ce qu'elle faisait ici. Elle avait même oublié ce qu'elle venait de rêver. Puis, les souvenirs des derniers jours revinrent rapidement et ce ne fut pas agréable du tout. Mai soupira.
Les rayons du soleil atteignaient sa couverture alors qu'ils perçaient les trous des rideaux qu'elle avait tiré la veille. Son humeur s'améliora à la pensée qu'il faisait beau temps. Une odeur de viennoiseries remonta jusqu'à ses narines et acheva de la décider à se lever. Elle enfila ses vêtements et descendit directement en suivant son sens de l'odorat. Dans la salle à manger, Bou-san et Naru étaient déjà attablés.
- Bonjour, salua simplement Mai avant de s'asseoir et de croquer dans un gâteau.
- Eh bien ! Je vois que ton appétit est revenu. Ça fait plaisir à voir, s'enthousiasma le moine.
Son patron ne fit aucun commentaire mais avait levé le nez de son livre pour la sonder avec ses yeux aux rayons X. Elle l'ignora et reprit un autre gâteau. Lin signifia sa présence en la saluant avant de tirer sa chaise à côté d'elle.
- Tu as trouvé ? Demanda Bou-san au chinois.
Celui-ci lui versa du thé avant d'en servir aux autres.
- Merci, dit simplement la jeune fille.
- Je ne peux pas commencer ma journée sans boire du thé, fit Bou-san en portant sa tasse à ses lèvres.
Le silence s'installa entre eux mais Mai le savoura comme si elle retrouvait sa famille qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps. Même si ce n'était pas dans ses habitudes, elle prit le temps de manger sans parler. À la fin de son repas, la jeune fille se sentait mieux et prête à reprendre du service.
- Alors, où en est-on dans l'enquête ?
Sa question les surprit. Ils levèrent la tête tous en même temps. Ce fut encore une fois Naru qui reprit le plus rapidement contenance. Peut-être aussi parce qu'il trépignait d'impatience de parler de l'enquête.
- Nous avons visité la scène de crime. Malheureusement, nous n'avons pas trouvé davantage d'éléments qui puissent nous faire avancer.
- M. Masayoshi va nous rejoindre dans quelques instants pour répondre à nos questions, poursuivit Lin.
- En effet, nous avons besoin de son point de vue. Nous sommes certains que les habitants ne nous disent pas toute la vérité. De ce fait, il est possible que des éléments nous échappent. Les animaux morts sont peut-être déposés par les habitants eux-mêmes. Mais dans quel but ? Peut-être accomplissent-ils une sorte d'épuration du village pour satisfaire une divinité ou il peut s'agir d'une malédiction, reprit Naru.
- Tout est possible. Imaginez que le loup blanc soit en fait une personne qui se fait passer pour un esprit protecteur, proposa Mai. Et le guerrier écarlate serait aussi un être humain ?
- Oui, c'est probable. Seulement, il nous manque beaucoup d'informations pour que les pièces du puzzle s'assemblent, répondit Naru.
Du coin de l'œil, la jeune fille vit Bou-san amusé par leur échange. Naru ne s'en rendit pas compte et poursuivit son explication. M. Masayoshi arriva quelques minutes plus tard, mais n'apporta pas de réponse.
- Allons rendre visite au maire, décida Naru. Je suis certain qu'il sait des choses.
- Il faut que nous l'appelions avant, prévint l'agent de police.
Lin s'en chargea.
- C'est quand même étrange. Il y a beaucoup d'éléments qui peuvent faire croire à l'implication d'un être humain et beaucoup d'autres à celle d'un esprit, fit le moine en se grattant le menton.
- Peut-être qu'il s'agit des deux, dit Naru.
Il y eut un silence alors que tous les regards étaient tournés vers lui.
- Tu as une idée de ce qu'il se passe ? Le relança Mai.
- Comme je l'ai dit tout à l'heure, l'intervention d'un être humain n'est pas à exclure. Il peut provoquer l'apparition d'un esprit d'une façon ou d'une autre.
Oui, cela il le savait déjà.
- Oui, mais de quelle façon et pourquoi ? Demanda Mai.
- Cela, c'est ce que nous essayons de découvrir depuis le début, répondit Naru.
- Je suis sûr que tu as une petite idée sur ce qui se trame, intervint Bou-san.
Le patron de Mai ne répondit pas tout de suite. La jeune fille crut d'ailleurs qu'il allait l'ignorer mais elle eut tort.
- En réalité, je suis mitigé. Au début, j'étais persuadé que nous étions dans un village maudit mais trop d'éléments incombent à un humain. Il n'y a peut-être même pas d'esprit dans l'équation.
Il se tourna vers Mai.
- As-tu ressenti quelque chose ou rêver ?
La jeune fille haussa les épaules.
- Non, je n'ai rien ressentit de spécial. La nuit dernière, je crois que j'ai rêvé de quelque chose mais je n'arrive pas à m'en souvenir.
Le silence revint. Ce fut le moment que choisit Lin pour revenir.
- Je suis désolé mais le maire ne pourra pas nous recevoir. Il est en déplacement à l'extérieur du village.
- C'est bizarre qu'il soit aussi souvent à l'extérieur de Kimyona alors qu'il n'est en contact avec aucun autre village, souleva Bou-san.
- C'est un prétexte pour ne pas nous recevoir, répondit Naru. Allons voir sa secrétaire. Peut-être que nous le croiserons là-bas avant son départ.
Mai admirait son cran et son culot. Parfois, elle avait envie d'être comme lui puis elle se souvenait de son incroyable narcissisme.
Arrivés à la mairie, la secrétaire les accueillit sèchement étant donné qu'elle les avait déjà prévenus de l'absence de M. Matsuo. Imperméable, elle ne souhaita même pas répondre aux questions de Naru. Ce dernier aperçut la porte ouverte du bureau du maire et s'y rendit sous les protestations de la secrétaire furax.
- Ma secrétaire vous a dit que je ne suis pas disponible. Je me rends à l'extérieur du village pour affaire, entendit Mai alors qu'elle arrivait dans le bureau.
En effet, M. Matsuo portait son manteau et semblait prêt à sortir.
- Qu'allez-vous faire à l'extérieur du village ?
- Cela ne vous regarde nullement, jeune homme.
- Nous enquêtons sur votre village … commença Naru.
- Oui, ça je le sais bien, coupa le maire. Bon, je dois vous laisser sinon je vais être en retard.
Le gros bonhomme bouscula Lin derrière lequel Mai se trouvait. Elle recula d'un pas mais se cogna contre un meuble. Un sac qui était posé dessus tomba et déversa une partie de son contenue par terre. Des livres et des documents ainsi que du matériel à enregistrement audio se déversa à ses pieds. Un hurlement de loup surgit de nulle part. La jeune fille sursauta. Lorsqu'elle comprit que le hurlement venait du microphone, elle esquissa un geste pour le ramasser. Cependant, la secrétaire fut plus rapide car elle lui attrapa le poignet avec force avant que Mai n'atteigne l'objet.
- Qu'est-ce que vous faites ?! S'égosilla-t-elle. Vous n'avez pas le droit de fouiller dans les affaires du maire.
Elle parvint à faire sortir Mai du bureau sous les yeux médusés de la SPR et de l'agent de police. Celui-ci dut intervenir.
- Et vous, vous n'avez pas à la traiter ainsi.
La secrétaire lâcha le poignet endolori de Mai qui le massa en grimaçant. Son regard de faucon balaya les personnes présentes dans le couloir. Sans un mot, l'agence de paranormal et M. Masayoshi sortirent de la mairie.
- Il nous cache quelque chose, fit Bou-san en sortant, traduisant ce que tous pensaient.
Bredouille, ils rebroussèrent chemin. En marchant, ils continuaient à donner des hypothèses et à s'échanger les idées. L'après-midi se poursuivit dans cet optique-là.
