Chapitre 8 : Le guerrier écarlate

Ainsi, la SPR courut aussi vite que possible vers son bureau. Bou-san arracha presque la porte de la mairie en entrant en trombe. Et Mai faillit s'accrocher à la poignée avec son manteau ouvert qu'elle n'avait pas pris la peine de fermer.

Des éclats de voix qui semblaient se disputer leur parvenaient depuis le bureau du maire. Naru fut le premier sur place.

- Qu'avez-vous fait ?!

Lorsqu'elle y entra à son tour, Mai vit le maire et ses conseillers ainsi qu'une femme et trois hommes qui leur tournaient le dos. Ces derniers leur adressèrent un regard mauvais dès qu'ils remarquèrent leur présence alors que la femme continuait à s'égosiller après le maire.

- Bande d'ignorants ! Disait-elle avec véhémence. Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous venez de déclencher.

- Qu'ont-ils déclenché ? Intervint Naru, attirant enfin l'attention de la femme.

Avec surprise, Mai découvrit Juri, la femme qui leur avait donné le livre de contes. Elle s'était toujours montrée gentille et aimable avec eux. Cependant, le regard glacial qu'elle lança au jeune patron remit en question ce qu'elle pensait d'elle. Mais la jeune fille remarqua ce qu'il y avait sur le bureau comme Juri s'était tourné vers eux. Dessus se trouvait la statuette qu'elle avait vu dans sa chambre à l'auberge une nuit. Toutefois, l'objet était légèrement différent puisque la tête manquait et un couteau y avait été planté. Un collier avec des perles blanches ornait son cou, intact lui. Quelqu'un avait essayé de s'en débarrasser. Son regard se posa sur le maire et ses conseillers qui se ratatinaient à l'autre bout de la pièce. Finalement, Juri prit la statuette. En silence, elle la regarda avec l'expression préoccupée.

- Dites-nous ce qu'il se passe, leur ordonna Bou-san en se postant devant les trois hommes. Dites-nous quel est cet objet.

Juri leva ses yeux vers lui sans répondre toujours dans une attitude hostile.

- M. Matsuo, appela Mai. Qu'est-ce qu'il se passe ?

Comme il ne répondait pas non plus, elle poursuivit :

- Avez-vous essayé de détruite cette statuette ?

Le regard de stupeur qu'il lui lança lui donna la réponse à sa question mais elle avait besoin de plus de détails.

- C'est avec ça que vous invoquez le loup blanc ? Demanda-t-elle en se tournant vers Juri.

Elle sentait les regards interrogateurs de ses collègues qui se demandaient sûrement comment elle comprenait aussi rapidement la situation. Tout ces rêves qu'elle avait faits n'avait pas servi à rien.

Finalement, Juri laissa tomber son mutisme et s'avança vers elle.

- Au début, c'est ce que nous croyions. Mais il s'avère qu'à chaque fois que nous faisions le rituel, nous invoquions le guerrier écarlate. Le loup blanc n'est pas non plus un esprit protecteur. Cette légende est un mensonge éhonté de nos ancêtres qui n'avaient pas trouvé mieux que de s'attirer les foudres d'une sorcière qui les a maudits jusqu'à la fin des temps. Nous n'avons fait que protéger le village.

- En sacrifiant des villageois, murmura Mai, amer.

Juri observa longuement l'objet dans sa main avant de le lever sous les yeux de la SPR.

- Maintenant qu'il est cassé, nous allons devoir affronter Sa colère.

Un silence pesant suivit sa déclaration. Mai se sentit soudain mal à l'aise. La colère de qui ? Celle de la sorcière ou celle du guerrier écarlate. Comme si elle lisait dans ses pensées, Juri reprit :

- La sorcière est morte depuis longtemps mais elle a enfermé l'esprit du guerrier écarlate dans cette statuette. M. Matsuo l'a libéré en la détruisant.

- Qu-que cela soit b-bien clair, j'essayais simplement d-d'arrêter leur folie, intervint le maire d'une voix aiguë en pointant du doigt Juri et les trois hommes. M. Boshi ainsi que beaucoup de villageois sont morts à cause de vous, poursuivit-il avec un peu plus d'assurance et de colère.

- M. Boshi est mort à cause de sa bêtise. Il savait qu'il ne fallait pas provoquer le guerrier écarlate, rétorqua l'un des trois hommes jusque là silencieux.

Soudain, un grand bruit de verre brisé retentit dans le bâtiment. Un silence de plomb suivit alors que tout le monde retenait son souffle dans l'attente de la suite des événements. Au bout de quelques secondes, un grognement se fit entendre beaucoup plus loin de la pièce où ils se trouvaient. Néanmoins, il semblait se rapprocher.

- Je croyais que le loup blanc n'existait pas. Je croyais que tout cela avait été inventé, se lamenta le maire.

- Le guerrier écarlate est le loup blanc, répondit Juri.

- Bon sang, dans quel traquenard sommes-nous encore tombés, Naru ? Râla Bou-san en se tournant vers le patron de la SPR.

- Qu'est-ce qu'on fait ? Demanda Mai paniquée.

Elle regarda tour à tour Naru qui semblait réfléchir, Lin impassible et le moine décomposé. Tout à coup, M. Matsuo et ses conseillers traversèrent la pièce à grands enjambées.

- Je ne sais pas vous mais nous tenons à la vie, nous, fit le maire en lançant un regard noir au groupe d'« apprentis sorciers » avant de filer.

Horrifié, personne ne réagit pendant plusieurs secondes avant que Lin et Bou-san sortent de leur torpeur et se lancent à leur poursuite.

- Attendez ! Vous ne pouvez pas vous balader comme ça, disait le moine.

Mai les suivit dans le hall d'entrée alors que l'un des conseillers tentait d'ouvrir la porte.

- Vous croyiez vraiment que cela serait aussi facile, rétorqua Juri en lorgnant le pauvre conseiller déconfit.

- Que proposez-vous alors ? Demanda-t-il.

Il n'eut aucune réponse puisque le grognement dangereux du loup résonna à ce moment-là dans l'un des couloirs, non loin d'eux. Les trois hommes attrapèrent Juri et coururent dans la direction opposée. Les autres suivirent. Le grognement se fit plus fort et se transforma en hurlement. Puis des pas lourds commença à l'accompagner. En même temps, Mai perçut un bruit métallique comme si plusieurs plaques en métal s'entrechoquaient. Cela lui rappela l'armure d'un soldat qu'elle avait entendu dans les films. Plusieurs couloirs plus tard, le bruit s'accentua comme si le guerrier courrait. Il semblait traîner également quelque chose par terre dans un autre bruit métallique. Avait-il une arme ? Une massue ? Un sabre ?

Sur cette pensée, Mai aperçut une silhouette massive au détour d'un couloir. Au départ immobile, la silhouette se mit à courir dans sa direction. Elle hurla de terreur. Les autres se tournèrent vers elle.

- Le guerrier écarlate, répondit-elle alors qu'elle les dépassait en courant le plus vite possible. Il approche.

Lin ouvrit une porte et ils se réfugièrent dans une petite pièce, pleines d'étagères remplis de documents et sans fenêtre. Il referma la porte derrière tout le monde et Bou-san se mit à prier. Les bruits ne s'arrêtèrent pas pour autant. Le moine planta un vajra dans le sol ce qui constitua une barrière qui les protégea des assauts du guerrier écarlate qui commençait à donner des coups dans la porte. Les autres reprenaient leur souffle. Hagard, M. Matsuo glissa contre le mur jusqu'au sol la bouche légèrement entrouverte.

Les coups contre la porte étaient de plus en plus violents. Mai recula vers les autres derrière Bou-san qui maintenait la barrière.

- Ça va tenir longtemps ce truc ? Demanda l'un des conseillers dans les yeux ne quittaient pas le panneau de bois.

- Bien sûr, répondit Bou-san, une goutte de sueur s'écoulant le long de sa tempe.

Mai se crispa. Il n'allait pas pourvoir maintenir son sort face au guerrier écarlate éternellement. Elle se mit à réfléchir. Puis elle se souvint de l'objet de la dispute entre le maire et Juri. Elle jeta un regard alentour.

- Où est la statuette ? Dit-elle à voix haute.

- Où se trouve la statuette ? Demanda Naru en même temps.

Un silence leur répondit. Le jeune patron reprit la parole.

- Il se peut que l'esprit ne soit pas complètement libéré.

Les trois hommes et Yuri échangèrent un regard. Cette dernière leva les épaules.

- J'ai dû la faire tomber lorsque nous nous sommes enfuis.

- Il faut que nous la retrouvions, insista Naru.

- Vous ne voulez quand même pas que je risque ma vie pour aller chercher cette fichue statuette ?! S'offusqua Juri.

- C'est de votre faute ce qui arrive, je vous signale, tint bon de rappeler le maire toujours avachi par terre.

Mais il ne faisait que dire ce que tout le monde pensait tout bas. Juri poussa une exclamation rageuse avant de se tourner vers les trois hommes.

- C'est hors de question, répondit l'un deux à la question muette de la femme.

- Nous y allons, déclara Naru. Retire la barrière, ajouta-il dans la direction de Bou-san.

- Quoi ? Mais s'il la retire, le guerrier écarlate va rentrer dans la pièce et tous nous tuer ! S'inquiéta le maire.

Mai eut aussi un doute mais il fut bien vite balayé car Lin appela ses shikis, toujours aussi efficaces puisque le guerrier écarlate arrêta aussitôt de cogner dans la porte. Ils l'entendirent hurler de frustration alors que sa voix s'éloignait. Bou-san arrêta sa prière et retira le vajra.

- Soyez prudent, dit-il à Naru et Lin qui hochèrent la tête avant de disparaître dans le couloir.

Derrière Mai, le maire et ses conseillers se disputaient encore contre Juri. Bou-san tentait de les calmer mais en vain. Il se posta aux côtés de la jeune fille qui continuait à surveiller la porte. Un grondement se fit entendre un peu plus loin dans le bâtiment.

- Vous ne pourriez pas remettre votre barrière ? Demanda M. Matsuo, d'un ton craintif.

Le moine posa ses mains sur ses hanches en soupirant.

- Non, pour l'instant on attend notre boss et son assistant.

Mai savait que ce n'était pas le cas. Un coup d'œil vers le vajra lui indiqua que ce n'était pas cela la raison. Les attaques de l'esprit avaient été tellement fortes que le vajra était cassé. Naru avait dû le remarquer.

- Quoi ? S'égosilla l'une des trois hommes. Mais vous voulez notre mort ?

Bou-san souleva un sourcil ironique en se tournant vers lui. Mais il ne se donna pas la peine de répondre.

- J'ai de la ressource, ne vous inquiétez pas.

Quelques minutes passèrent, sans que personne ne parle. Cela permit à Mai de se concentrer sur le moindre bruit suspect. Le grondement ne cessait de se rapprocher. Un signe de la part du moine lui indiqua de se mettre en position. Une ou deux secondes passèrent puis une main glissa sur l'encadrement de porte. Derrière les derniers membres de la SPR, les villageois poussèrent des cris de terreur. Les lumières vacillèrent puis s'éteignirent et le froid s'insinua doucement dans la pièce seulement éclairée par la lumière naturelle provenant des fenêtres du couloir. Mai leva le bras tandis que le guerrier écarlate apparaissait devant eux, en boitant légèrement et en se mouvant plus difficilement comme s'il était blessé. Son masque lui donnait l'air encore plus effrayant avec l'expression démoniaque figé. Son armure – la légende n'avait pas menti puisque le métal noir était recouvert en majeur parti de rouge – présentait des lacérations à plusieurs endroits. Les shikis était vraiment efficaces. Mai se fit la remarque qu'elle aimerait elle-aussi savoir manipuler les shikis mais pour le moment elle devait se contenter des mantras.

- Rin Pyou Tou Sha Kai Rin Retsu Zai Zen, récitèrent la jeune fille et le moine sans discontinuer.

Le guerrier luttait contre les attaques spirituelles en se protégeant de ses bras sans avoir le temps de se défendre. À côté d'elle, Mai sentit que le moine commençait à faiblir. Ériger une telle barrière était très fatiguant. Son front était ruisselant alors que des gouttes de sueurs coulaient le long de ses tempes.

L'esprit poussa un grognement qui se transforma en hurlement. En même temps, il projeta ses bras qui envoyèrent une sorte de force invisible qui mit tout le monde à terre et fit vibrer les fenêtres proches. Il fit un lourd pas en avant et se raccrocha à l'encadrement de porte pour s'aider à avancer. Mai se releva rapidement et recommença la prière mais le guerrier écarlate lui attrapa le bras et la souleva de terre avant de la jeter sur Bou-san qui s'était lui-aussi remit debout. L'esprit prit un long sabre accroché à son armure. Le glapissement que le maire échappa donna à Mai la force de se relever. L'arme tranchante s'abattit à l'endroit où se trouvait M. Matsuo quelques secondes avant qu'il s'écrase davantage contre le sol en se protégeant la tête de ses mains en poussant un cri aigu.

- Rin Pyou Tou Sha Kai Rin Retsu Zai Zen, récita Mai avec courage.

Le guerrier tourna sa lourde tête vers elle. Les yeux du masque effrayant la fixaient mais la jeune fille l'affronta sans broncher. Le sabre s'éleva haut dans la pièce, prêt à s'abattre sur elle. L'éclat sur le métal peinait à briller à cause des tâches sombre dessus. Mai ne s'attarda pas dessus longtemps et continua le mantra. Le moine la rejoint. En même temps qu'ils s'affaiblissaient, le guerrier écarlate brandissant toujours son arme devant lui parvenait à réduire la distance qui les séparaient. Puis il y eut un grand bruit et la sensation de lourdeur quitta Mai. Face à eux, le guerrier écarlate eut un mouvement de recul avant de lâcher son sabre qui disparut avant d'atteindre le sol. Puis l'esprit connut le même sort. Un silence s'abattit dans la pièce. La lumière redevint plus franche. Au bout de quelques instants qui parurent durer une éternité à Mai, le maire enleva ses mains de sa tête avant de se redresser.

- C'est fini ?

À ce moment-là, Naru et Lin arrivèrent essoufflés.

- Vous avez réussi, s'exclama Juri, au bord des larmes.

Le lendemain matin, sous le soleil voilé de nuages la SPR était sur le point de partir. Ils disaient au revoir aux villageois qui s'étaient rassemblés à l'entrée de Kimyona. C'était la première fois que Mai en voyait autant, à part peut-être lorsque la maison de Dani avait été marqué par un animal mort. Et encore, il n'y en avait pas eu autant. La nouvelle de leur exploit avait rapidement fait le tour. Ainsi, les habitants du village avaient, semble-t-il, voulu les remercier. Il était vrai qu'elle ne les avait jamais vu aussi souriant non plus.

M. Masayoshi arriva à ce moment-là, sa voiture garée devant la porte du village. Lorsqu'il arriva à la hauteur de la SPR, un grand sourire illumina son visage.

- Alors, ça y est ? L'enquête est terminée, fit-il dont Mai sentit dans la voix une certaine émotion. Je vous en suis vraiment reconnaissant.

Il serra les mains de chaque membre puis il se tourna vers le maire et ses conseillers auxquels il fit la même chose. Dans le regard que l'agent de police et le maire échangèrent, il n'y avait plus d'animosité mais plutôt du respect. Puis M. Masayoshi et la SPR finirent par sortir du village et regagner les véhicules garés à l'extérieur.

Lorsqu'elle franchit les portes, Mai s'étira longuement comme si elle venait de faire un long voyage en voiture. Elle ne put s'empêcher de sourire, contente d'avoir terminé l'enquête. La jeune fille se retourna une dernière fois vers les villageois qui continuaient à les observer.

Juri et les trois hommes brillaient par leur absence. Ils ne pouvaient pas être arrêter par la police à cause des meurtres sur les villageois qui ne présentaient aucune autre preuve que surnaturelle. Possiblement pour le meurtre des animaux mais le maire ne le souhaitant pas, il les avait sommés de quitter le village avant l'aube, ce qu'ils avaient fait. La jeune fille adressa un petit signe de la main aux villageois avant de se diriger vers la voiture de Bou-san qui était déjà à l'intérieur. Le van de Naru ne comptant seulement trois places, le moine avait donc été obligé de prendre la sienne qu'il démarra rapidement, pressé de partir. Mai vit Lin tourner la clé dans le contact du van mais le moteur émit un bruit de protestation. Bou-san ouvrit la fenêtre.

- Un problème ?

- Non, cela arrive parfois, répondit le chinois qui ouvrit la sienne.

Il réitéra la manœuvre une seconde fois puis une troisième et ce fut la bonne.

- Il faudra la faire réparer, fit Naru à côté de Lin.

- Le contrôle technique est pour bientôt, lui répondit ce dernier.

Et sur ces derniers mots, ils se mirent enfin en route vers Tokyo.