Chapitre 12 : La femme au kimono
La nuit qui suivit fut longue et éprouvante. Mai n'arrivait pas à trouver le sommeil et tournait sans arrêt dans son futon. A un moment, elle réveilla Ayako qui grommela les yeux à moitié fermés avant de se tourner et de se rendormir aussitôt. L'ambiance lourde et angoissante de ces dernières heures l'avait rendue nerveuse. Elle ne cessait de jeter des coups d'œil dans la pièce éclairée par la lune, à l'affût de la moindre silhouette fantomatique qui pouvaient se confondre avec les ombres des meubles et tendait l'oreille à chaque craquement des menuiseries qui pouvaient s'apparenter à des murmures d'outre tombe.
Finalement vers la fin de la nuit, Mai trouva une position confortable puis ses yeux se fermèrent d'eux-mêmes. Sa respiration se ralentit et ses muscles se détendirent alors qu'elle plongeait dans le monde des rêves.
Mai se tenait à nouveau devant la maison mais le champ de fleurs avait disparu. Pourtant, une odeur de fleurs envahit ses narines. Elle tourna la tête dans tous les sens pour voir Naru ou Hanako mais il n'y avait aucune trace d'eux. Un détail non négligeable lui sauta aux yeux néanmoins : il faisait nuit contrairement au dernier rêve. La lune était la seule source de lumière.
Soudain, la porte d'entrée s'ouvrit lentement dans un grincement. Quelques secondes s'écoulèrent pendant lesquelles Mai n'osa bouger. Puis une silhouette se découpa dans l'obscurité de la maison. Elle s'avança dans la lumière de la lune et Mai eut la surprise de découvrir une femme en furisode1. Ses cheveux étaient relevés en chignon, orné de perles et de fleurs ainsi que d'une wataboshi2. Une aura apaisante et brillante l'entourait, lui faisait penser à un ange ou à un dieu. L'« apparition » ou la jeune mariée inclina la tête respectueusement puis un sourire se dessina sur ses lèvres alors qu'elle se retournait et disparaissait dans la maison. Abasourdie, Mai resta immobile en se demandant si elle devait la suivre.
- Tu peux lui faire confiance.
La voix de Naru sortie de nulle part la fit sursauter.
- Elle veut te montrer quelque chose.
Ses sourcils se froncèrent alors que la jeune fille n'arrivait pas à le trouver. Elle se concentra sur la maison. Le jeune homme se trouvait derrière une fenêtre, l'une des chambres du deuxième étage. Il lui adressa un sourire encourageant ce qui la décida à suivre la femme au furisode. A l'intérieur de la maison, il faisait sombre mais les rayons de la lune parvenaient jusqu'au couloir de l'entrée dans lequel Mai se trouvait traversant les pièces de chaque côté. Ainsi, la jeune fille put voir la mystérieuse femme l'attendre patiemment au pied de l'escalier un peu plus loin.
Lorsque cette dernière l'aperçut, un sourire apparut sur son visage maquillé délicatement. Dans un mouvement lent et élégant, elle se tourna pour poursuivre son chemin. Sa démarche était silencieuse sur le parquet comme si elle glissait dessus, laissant dans son sillage des effluves de fleurs. Elles montèrent les deux étages de la maison. Au début, Mai pensait qu'elle voulait l'emmener vers la chambre d'Hanako mais il n'en était rien. Au lieu de cela, la jeune mariée passa devant la porte des chambres des fillettes sans leur accorder un regard. Finalement, elle s'arrêta au bout du couloir toujours en silence mais son expression était devenue plus sombre. Alors que Mai allait ouvrir la bouche, le doigt de la femme pointa le plafond. Ses yeux observèrent la surface lisse alors que ses sourcils se fronçaient sous l'étonnement.
Il n'y a rien, pensa-t-elle.
- Regarde plus attentivement, fit la voix de Naru dans son dos.
Mai baissa son regard et s'aperçut que la femme au furisode avait disparue. Mais Naru se tenait enfin à ses côtés, observant lui aussi le plafond. Enfin, c'était ce qu'elle croyait. A la place se tenait une trappe en bois fermée. Elle tendit la main vers elle mais elle était trop petite pour l'atteindre. Soudain, comme si on l'avait vu faire, des coups retentirent contre la porte de la trappe devenant de plus en plus forts. Mai parvint à distinguer par-dessus les bruits de coups les appels à l'aide d'enfants.
Mai se réveilla en sursaut dans sa chambre. Mais elle hurla de peur lorsqu'elle vit le visage de la jeune mariée au-dessus de son visage. Sans se départir de son calme, celle-ci recula lentement et murmura.
- Aide-les, je t'en prie.
Jour 6 - Day 6
Mai émergea réellement quelques heures plus tard. Ses yeux eurent de grandes difficultés à s'ouvrir à cause de la luminosité. Puis lorsqu'elle parvint à voir clairement, elle se rendit compte qu'elle était seule. Masako et Ayako étaient déjà parties. La porte s'ouvrit au moment où elle arrivait à cette conclusion. Ayako passa la tête dans l'entrebâillement de la porte.
- Comment vas-tu ? Demanda-t-elle.
La surprise se peignit sur le visage de Mai.
- Tu as dormi longtemps. Il est déjà midi. Comme nous savons que ce n'est pas dans tes habitudes, nous commencions à nous inquiéter, expliqua la prêtresse.
Mai se redressa.
- C'est seulement que je me suis endormie très tard, répondit-elle en se levant. Je me dépêche de m'habiller.
Elle se dirigea directement dans la salle de bain. Lorsqu'elle sortit de la chambre, elle repensa à son rêve. La trappe, les cris des enfants, la femme au furisode. Son regard se tourna automatique vers le fond du couloir. Intriguée, elle se rendit à peine compte que ses jambes l'y emmenait. Elle resta ainsi un certain temps à observer le plafond tout en réfléchissant.
- Qu'est-ce que tu fais ?
La voix la fit se retourner aussitôt. Bou-san et Naru se tenaient devant elle, l'expression suspicieuse sur leur visage.
- Je … commença-t-elle. J'ai rêvé de quelque chose d'étrange cette nuit. Je voulais seulement vérifier quelque chose, poursuivit-elle en regardant à nouveau le plafond.
Soudain, elle sentit des mains la saisir brutalement par les épaules.
- Mai ! fit Bou-san inquiet, en la secouant un peu. Tu es sûre que ça va ?
Il y eut un silence pendant lequel le regard de la jeune fille alterna entre son patron et son ami. La peur commença à s'insinuer en elle.
- Qu-qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle d'une voix chevrotante.
- Elle n'est pas possédée, déclara Naru tout en la regardant droit dans les yeux.
- Mais enfin c'est évident ! s'exclama Mai, qui perdit patience. Vous allez enfin vous décider à vous expliquer à la fin !
Bou-san et Naru échangèrent un regard avant que le plus jeune pousse un soupir.
- Nous t'avons observé avec les caméras tout à l'heure et nous avons trouvé que tu avais une attitude étrange.
Mai haussa les sourcils.
- Nous avons d'abord cru que tu étais possédée.
- Je ne l'étais pas.
- Mais cela ne nous explique pas ce que nous avons vu, remarqua le moine.
- Comme je vous l'ai dit, j'ai fait un rêve la nuit dernière, répondit Mai sur la défensive.
Elle leur tourna le dos et leur désigna le plafond comme l'avait fait la femme au furisode.
- Je pense qu'il y a une trappe ici. Si nous parvenons à l'ouvrir je suis certaine que nous aurons beaucoup de réponses à nos questions, si ce n'est la résolution de l'enquête.
- Il y aurait une porte dans le plafond qui mènerait vers un lieu caché sous le toit ? résuma le moine.
- C'est possible, intervint Naru. Il y a eu plusieurs propriétaires qui ont pu effectuer des modifications de la maison. Ils ont pu refaire le plafond ou ajouter un faux plafond (second plafond créé dans le but de cacher les imperfections comme les tuyaux ou fils et réduire la taille de la pièce pour la température et l'acoustique). Les plans de la maison montrent en effet qu'il y a assez d'espace pour une pièce vivable.
Un silence accueillit son explication. Tous les trois réfléchissaient à l'éventualité de cette hypothèse. Si elle s'avérait vrai, il leur faudrait casser le plafond. Cette pensée poussa Mai à se tourner vers son patron.
- Mais comment savoir si c'est vrai ?
- Tes rêves se sont tous réalisés, non ? souleva Bou-san. Il faut que nous en parlions à M. Yurei, d'abord. Il s'agit de sa maison après tout.
Dans l'après-midi, Masako, Lin, Ayako et John s'étaient rendus sur place pour vérifier les dires de Mai. Masako confirma qu'en effet il y avait une aura plus sombre à l'endroit où pouvait se trouver la trappe mais sans certitude.
Il leur fallait attendre le retour de M. Yurei qui revenait tard le soir. En attendant, Mai put voir les images sur lesquelles elle apparaissait et qui avaient fait penser aux autres qu'elle était possédée. Effectivement, d'un point de vue extérieur son attitude paraissait étrange.
Dans un deuxième temps, ils lui firent visionner les images de la nuit au moment où une ombre s'était déplacée un peu partout dans la maison. A l'instant même où elle s'est trouvée devant la caméra du deuxième étage, l'image s'était brouillée puis coupée pendant plusieurs minutes. Mai leur fit part qu'elle pensait qu'il s'agissait du moment où elle avait fait le rêve avec la femme au furisode qu'elle leur avait raconté juste avant.
Vers dix-neuf heures, M. Yurei arriva. Les cernes sous ses yeux étaient creuses et sombres sur son visage pâle. Il était épuisé entre le travail, la situation dans sa maison et le fait qu'il ne pouvait plus voir sa famille souvent.
L'homme retrouva l'équipe dans la cuisine, installée autour de la table. Comme à chaque fois qu'il revenait, il ne prenait pas la peine de retirer son manteau et son chapeau et leur posait toujours cette même question dès qu'il les voyait :
- Du nouveau ?
Devant la réponse positive du patron de la SPR, il suspendit son geste alors qu'il posait son attaché-case sur la table et releva la tête d'un coup.
- Qu'avez-vous trouvé ?
La SPR ne fut pas aussi enthousiaste.
- Eh bien … commença John, hésitant.
- Nous avons une piste, enchérie Ayako, mal à l'aise.
- Mais nous ne savons pas si elle peut nous mener à quelque chose. De plus, elle nécessite quelques modifications dans votre maison, ajouta Bou-san.
Intrigué, M. Yurei retira son chapeau et s'assit à côté de Lin.
- Dites-moi tout, je vous en prie.
Naru lui expliqua le rêve de Mai. L'homme comprit tout de suite où il voulait en venir et accepta d'aller vérifier la présence d'une éventuelle trappe. Naru et Lin furent les seuls à ne pas être surpris par la rapidité de réaction de M. Yurei. Celui-ci se leva de sa chaise.
- Alors, qu'est-ce que nous attendons ?
Ce fut tout aussi rapide ensuite. L'équipe et le propriétaire montèrent au deuxième étage et entreprirent de casser le plafond. Pas n'importe comment non plus. Ils avaient pris les outils de M. Yurei qui permettaient d'effectuer une ouverture nette dans le plafond avec une sorte de scie. Mai les vit découper un morceau du plafond à l'endroit où elle pensait que pouvait se situer la trappe.
Finalement, le morceau de plafond tomba par terre révélant un espace sombre dans lequel ils ne distinguaient rien. Bou-san retourna dans le van à la recherche d'une lampe de poche qu'ils n'avaient pas pensé à prendre. En attendant, Naru passa sa main dedans et cogna ses doigts contre une autre surface. Il s'agissait bien d'un faux plafond. Bou-san revint et éclaira à l'intérieur. Il y avait un enchevêtrement de tuyaux et de fils électriques. Mais pas l'ombre d'une trappe. Désappointée, Mai s'approcha.
Bou-san fit passer le faisceau de lumière entre le faux-plafond et le plafond d'origine.
- Ah ! s'écria-t-il, faisant sursauter tout le monde. Elle est là !
Il passa la lampe de poche à Naru qui jeta un œil lui aussi. Le moine s'empara de la scie dans le but de créer une autre ouverture avec la direction du jeune homme qui le guida. Finalement, la trappe apparut sous leurs yeux. La voir en réalité donna un frisson à Mai. A côté d'elle, M. Yurei poussa une exclamation de surprise.
- Alors là ! Si j'avais su qu'il y avait une trappe cachée comme cela … dit-il en mettant une main sur son front, n'y revenant pas.
- Ouvrons-la, fit Naru.
Lin s'exécuta. La petite porte en bois s'ouvrit dans un nuage de poussière. Mai crut entendre un soupir venant d'en haut. Un autre frisson parcourut son échine. Le silence était tombé dans le couloir. Plus personne n'osait parler. Masako avait le visage caché derrière sa manche de kimono.
Lin passa la main dans l'ouverture et tira sur quelque chose. Une échelle se déplia sous leurs yeux ébahis. Il n'hésita pas un instant pour l'escalader, rapidement suivi par Naru. Lorsque Mai passa la tête par l'ouverture, elle fut surprise de voir clairement, pour cause, le toit n'était pas complètement fermé et laissait passer la lumière de la lune.
Ce n'était pas vraiment une pièce vivable. Plutôt un grenier. Des meubles anciens étaient entreposés ici ainsi que quelques biblots. Certains avaient été recouverts par des draps blancs, les faisant ressembler à des silhouettes fantomatiques.
- Regardez !
Naru se décala et Mai put voir cinq poupées alignées contre le mur. Leurs yeux en verre les fixaient dans une expression figée à jamais. Non loin d'elles, une maison de poupées ressemblait à s'y méprendre à la maison dans laquelle ils étaient.
- Bah ça alors, fit M. Yurei.
Mai vit Masako regarder dans tous les sens avec une expression inquiète.
- Qu'y a-t-il, Masako ?
Elle posa ses yeux sur elle.
- On dirait qu'il y a plusieurs esprits prisonniers ici. Je ne sais pas combien il y en a mais …
A ce moment-là, ils entendirent une fenêtre se briser quelque part dans la maison. Ils échangèrent tous un regard.
Bou-san se glissa par la trappe et alla voir. Mai le suivit. Un courant d'air l'entoura aussitôt qu'elle atterrit dans le couloir. La porte de la chambre d'Hanako était grande ouverte. Il ne fut pas difficile pour Mai de deviner quelle fenêtre avait été cassée. Lorsqu'elle entra dans la chambre, elle vit Bou-san regarder par la fenêtre. Cependant, il n'était pas seul. Mai vit une silhouette à côté de lui brandir quelque chose au-dessus de lui.
- Attention ! Eut-elle juste le temps de lui crier.
1 - kimono blanc à longues manches
2 - coiffe traditionnelle en forme de coquille d'œuf
