Chapitre IX
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Alors qu'il se trouvait seul dans sa chambre, échappant au regard de tous, Salazar tremblait. Il se réjouissait du tourment qu'il avait fait subir à la pauvre Rowena, et l'attendait avec impatience. Il craignait par-dessus tout qu'elle ne vienne pas. Peut-être son invitation était-elle prématurée, mais il ne comptait surtout pas aller trop loin. Salazar souhaitait ardemment se retrouver seul avec la jeune femme. Il ne supportait pas l'idée d'être épié. Au monde, il n'existait que lui, et elle.
Salazar serra les poings pour calmer les légers tremblements qui agitaient ses doigts. Afin de penser à autre chose pendant quelques minutes, il en profita pour se changer. Il enfila une robe de sorcier vert sombre et des braies noires. Son regard se porta sur sa fenêtre: le ciel se chargeait de lourds nuages. Peut-être allait-il reporter sa recherche de plantes pour se constituer une réserve d'ingrédients. Cela lui laisserait plus de temps à passer avec Rowena.
Après avoir erré dans ses pensées pendant ce qui lui sembla être des heures, Salazar se résigna à sortir de ses quartiers. Rowena avait-elle finalement décidé de ne pas venir? Intrigué, Salazar finit par se lever. Le temps lui semblait trop long, et la pluie s'était mise à tomber à grosses gouttes contre les carreaux.
Lorsqu'il descendit jusqu'à la Grande Salle, il n'y avait plus personne. Intrigué, Salazar se demanda où se trouvaient ses compagnons. Il savait qu'Helga œuvrait à l'ornement d'une grande cheminée, puisqu'il l'avait croisée devant ses quartiers. Il s'agissait probablement de celle qu'elle destinait à sa propre salle commune. Il ne chercha pas Godric, et se rendit immédiatement à la tour de Rowena.
Salazar monta avec hâte les longs escaliers, et toqua plusieurs fois à la porte à l'aide de la lourde poignée. Au bout de quelques minutes, la voix de Rowena se fit doucement entendre de derrière la porte:
"Qui... Qui est-ce? Je suis un peu fatiguée et j'aimerais me reposer."
"C'est moi, Salazar."
Pendant un long moment, la jeune femme ne dit mot. Salazar commença à s'inquiéter. Peut-être était-elle malade. Il resta ainsi sans rien dire devant la porte, guettant le moindre son.
"Tu es malade?" demanda-t-il enfin avec sérieux.
"Non." murmura la voix de la jeune femme. "Juste épuisée. Excuse-moi, Salazar. J'ai vraiment besoin d'être seule."
En entendant son ton fermé, Salazar se sentit traversé par un courant froid. Pourquoi était-il ainsi rejeté? Salazar était persuadé qu'elle mentait, et voulait qu'il parte. Peut-être même avait-elle cherché à l'éviter. Serait-il allé trop loin, lors de sa provocation de la matinée? Salazar imposa à son esprit de se souvenir de toutes leurs interactions, mais à part celle-ci, il ne voyait rien. Regrettait-elle qu'il l'ait embrassée? Il y avait pourtant tant pensé, et jamais il n'avait décelé la moindre réticence. Alors pourquoi ce soudain revirement?
Le visage de Salazar se tendit. Il ne tremblait plus, et semblait à présent impassible. Ce rejet soudain l'avait blessé. Il ne dit plus rien, et s'éclipsa sans regarder en arrière.
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Les quelques jours qui suivirent furent un véritable enfer pour le sorcier, ainsi que les nuits. Lorsqu'il avait besoin de se reposer, il ne trouvait pas le sommeil et était obnubilé par Rowena. Lorsqu'il était question de côtoyer les trois autres sorciers, Salazar était froid et blessant. Rowena l'évitait autant que possible, et fuyait son regard. Salazar passait parfois de longues minutes à la fixer, ses yeux dessinant ses contours comme une lame affutée. Les deux autres compagnons de Salazar, Godric et Helga, avaient remarqué ce brutal changement de comportement, et croyaient à de l'animosité entre Rowena et Salazar.
Salazar avait finalement reconnu envers lui-même qu'il ne pouvait cesser de penser à Rowena, cette femme qui l'avait blessé. Lui qui avait passé temps de temps à lui parler, elle qui s'était dévoilée à lui en si peu de temps, il se rendit bien vite compte que son absence le faisait souffrir. Pour la première fois de sa vie, il détesta sa solitude.
Pendant ces quelques temps, les pensées de Salazar s'assombrirent. Privé de l'objet de son désir, son esprit le torturait en lui faisant miroiter de douces images. Plus le temps passait, plus il était privé de Rowena, et plus il s'abandonnait à de noirs projets. Il commença la préparation de Veritaserum, déterminé à le faire boire coûte que coûte à Rowena. Il ne comptait pas lui faire boire de force, et avait prévu de lui faire ingérer par inadvertance. Il voulait absolument en avoir le cœur net: avait-il fait quelque chose? Ou s'était-il passé quelque chose? Le manque de sommeil le faisait également souffrir, et le rendait d'autant plus résolu à vite agir.
Ses rêves le dégoûtaient de lui-même: il se voyait brutaliser Rowena afin de la faire sienne. Même si l'idée lui était insupportable, il ne pouvait nier que la bête lovée dans sa poitrine rugissait de plaisir devant ces images.
Le jour était enfin venu. Salazar avait choisi d'opérer le matin, lorsque Rowena descendait pour prendre son premier repas. Il avait étudié minutieusement ses allées et venues, ainsi que ses habitudes. Depuis qu'elle avait arrêté de lui parler, Rowena avait pâli. Elle semblait elle aussi être privée de sommeil, et arborait de grandes cernes. Elle se levait alors relativement tard, aux alentours de neuf heures et demi. Pllus personne ne se trouvait généralement dans la salle. Elle était d'ailleurs la seule à boire de l'eau fraîche au matin, ce qui semblait étrange à Salazar, car c'était la boisson la plus saine. Il projeta de verser le Veritaserum dans la cruche, avant le réveil de tout le monde, et d'attendre dans un coin sombre de la pièce, comme un chasseur nocturne.
Salazar se leva ainsi à six heures précises. Il descendit à tâtons, et déposa au fond de la cruche, dans la cuisine, quelques gouttes de Veritaserum. La dilution ne devrait normalement pas affecter l'efficacité de la potion, et Helga ne remarquerait pas la légère humidité dans le fond avant de remplir la cruche. Salazar attendit, dans l'ombre d'une statue. Il vit tout d'abord Helga porter les éléments de la table, et Godric la rejoindre peu après. Il feint de se joindre à eux, parlant peu, et voyant tout se dérouler comme prévu.
Une éternité passa avant que Godric et Helga ne quittent la salle. Personne n'avait touché à la cruche.
Salazar songea même à quitter la salle, pensant que personne ne viendrait, quand il vit la jeune femme ouvrir la grande porte. Elle était vêtue d'une robe bleu nuit. Rowena ne sembla pas le remarquer. Il avait choisi l'endroit le plus caché, et la Grande Salle était encore largement dominée par l'ombre, les quatre compagnons ne s'éclairant qu'à la bougie.
Ce que Salazar avait tant attendu arriva enfin: Rowena prit l'anse de la cruche et se versa de l'eau fraîche. Elle porta le verre à ses lèvres et but. Salazar fixait intensément le geste de la jeune femme. Il attendait de déceler chez elle un état second qui signifierait l'effet de la potion. Cela ne manqua pas d'arriver. Peu après avoir vidé son verre, Rowena se mit à avoir l'air hagard. Tel un prédateur, Salazar s'approcha doucement, et s'assit à sa table. Elle sembla à peine le remarquer.
Elle posa sur lui un regard éteint. Quand à lui, il la fixa.
"Rowena. Pourquoi ne me parles-tu plus?" demanda-t-il.
"J'ai honte," dit-elle d'une voix absente, "je ne veux plus que tu me voies."
"Pourquoi as-tu honte?" interrogea Salazar.
"Un autre homme m'a embrassé de force. Je ne veux pas que tu le saches. J'ai peur que tu me haïsses."
"Qui?" demanda froidement Salazar.
"C'est... Godric." répondit silencieusement Rowena.
Salazar reçut comme un coup de poing dans l'estomac. Il ne mit pas longtemps à avaler la nouvelle. Il se leva brusquement, et prit Rowena par le bras. Peut-être la serrait-il un peu trop fort, mais dans l'état second où elle se trouvait, elle ne s'en plaignit pas. Il la fit monter dans sa chambre, afin que l'effet se dissipe. Elle redeviendrait ensuite maîtresse d'elle-même.
Après l'avoir raccompagnée, il se mit à marcher vers la sortie du château à grandes foulées. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, et le monstre qui y vivait était déchaîné. Il lui déchirait les entrailles et lui réclamait violence. Ainsi Godric avait forcé Rowena à l'embrasser. Toute l'estime que Salazar avait pu ressentir pour son compagnon s'éclipsa tout aussitôt. Il se sentait à la fois trahi et souillé d'avoir pu considérer cet homme comme son frère. La colère lui faisait désirer des images sanguinolentes, et ses doigts enserraient sa baguette au point de presque la briser.
Il imagina la jeune femme prise de court par Godric, le repoussant, alors qu'il s'emparait de ses lèvres... A cette pensée, Salazar dût se retenir de briser ses phalanges contre un mur. Naturellement, il s'imagina plus. Jusqu'où Godric aurait pu aller. Rowena avait bien entendu dit la vérité, et n'avait rien pu cacher. Tels étaient les effets du Véritaserum. Mais Salazar avait à présent envie de tuer son ami: ainsi, il avait osé convoiter la femme qu'il avait lui-même choisi, il la désirait.
Salazar se dirigeait vers l'orée de la forêt à la sortie du château. Il savait que Godric travaillait à la capture d'animaux fantastiques. Il entendit du bruit en direction du camp que Godric s'était fabriqué, non loin de l'orée. Il se rendit dans cette direction avec les plus sombres des intentions. Il lui fallait tuer.
