Thème du jour : Coup de poignard
En travers de la gorge
Dans un grognement guttural, tu tombes au sol avec l'autre garçon.
Le choc te coupe le souffle, alors que ton adversaire t'écrase de tout son poids. Tu te démènes pour reprendre le dessus, mais l'autre est plus grand et plus musclé. Tu vois venir le coup de poing mais tu ne peux rien faire pour l'éviter. La douleur fuse dans ta chair et le goût amer du sang remplit ta bouche. Légèrement sonné, tu crains ta dernière heure arrivée.
Toutefois, quelque chose en toi se révolte à cette idée. Ta vie n'a pourtant rien d'exceptionnel, et tu te demandes même parfois quel but poursuit cette existence si anodine et banale. Tu n'es qu'un garçon ordinaire, tu n'as pas plus connu le désespoir que la félicité. Tu n'es qu'un amas de chair et d'os, le sang battant dans tes veines, comme des milliers d'autres. Mais alors que la menace de la mort flotte au-dessus de ta tête, ton cœur se réveille. Un rugissement naît de ta gorge et avec une force que tu ne te serais jamais soupçonnée, tu renverses ton adversaire, le bloquant entre tes jambes repliées. Tu armes ton poing, décidé à lui rendre la pareille avec toute cette rage de vivre nouvellement éclose.
Des doigts se referment sur ton poignet, stoppant ton geste et manquant de te déséquilibrer dans ton élan. La personne dans ton dos profite aussitôt de cette ouverture et des bras puissants te saisissent par le torse, te tirant en arrière. Tu te débats dans un mélange de colère et de peur, mais la poigne qui te retient ne laisse aucune faille. Très vite, tu es immobilisé et tu observes, avec une pointe de désespoir, ton adversaire se relever de terre.
Une lueur mauvaise brille dans ses yeux. Il ne tolère pas que tu te débattes, et pardonne encore moins le coup que tu as failli lui donner. Tu aurais dû le savoir, tu aurais dû le comprendre. Il n'est pas à prendre à la légère, mais il est trop tard pour les remords. Tu commences à trembler lorsqu'une lame apparait au creux de sa main, mais tu te refuses à supplier. Tu ne peux rien faire contre les larmes qui dévalent tes joues, mais tu ne lui offriras pas la satisfaction de tes implorations. Tu voudrais ne pas baisser les yeux, le défier jusqu'au bout du regard alors qu'il s'approche lentement de toi en s'humectant les lèvres. Mais la terreur a raison de ta fierté et tes paupières se ferment toutes seules alors que le poignard s'élève.
Un cri meurt dans ta bouche alors que la lame entaille ta gorge.
Le sang coule à flots. Sur ton corps, il imbibe tes vêtements. À l'intérieur de toi, il t'étouffe. Les bras qui te retiennent te lâchent brusquement et tu échoues au sol. Des rires résonnent au-dessus de toi alors que tu te vides de ton sang, puis s'éloignent et disparaissent. Le silence et le froid tombent sur toi. Ta vie s'échappe, goutte à goutte.
Pourtant la chance te sourit, et une âme bienveillante te trouve avant que les derniers filaments de chaleur ne s'enfuient de ton corps brisé. Tu n'as conscience ni des soins qui te sont apportés, ni des prières qui sont chuchotées pour ta survie. Tu ne réalises pas le dévouement et l'altruisme de ceux qui t'ont sauvé, qui mettent tout en œuvre pour te soigner alors même qu'ils ne savent rien de toi, pas même ton nom. Tu te réveilles seulement dans une chambre inconnue, un épais bandage autour de cou et les cordes vocales atrophiées. Elles sont encore fonctionnelles, mais tu ne peux plus élever ta voix au-dessus d'un inaudible marmonnement. Le mal est irrémédiable, mais tu respires encore. Débordant de reconnaissance, tu murmures des remerciements que tu aurais bien aimé hurler aux quatre vents.
– Me remercie pas, gamin, dit le médecin qui t'a opéré.
C'est un homme aussi grand qu'il est maigre, au teint cireux et aux yeux gris. Une tache de vin mange son menton et un bout de sa joue, donnant la sensation d'un perpétuel sourire en coin.
– Dis-moi plutôt comment tu t'appelles.
– Karasu.
– Et bien, Karasu, si tu es d'accord, j'aurais un service à te demander...
Tu acceptes aussitôt, avant même de savoir de quoi il est question. Le médecin ricane et insiste pour t'apprendre les tenants et aboutissants, pour autant ce ne sera que beaucoup plus tard que tu comprendras que tu viens tout juste de mettre un pied dans l'Armée Révolutionnaire, celle qui sera amenée à l'avenir à chambouler le monde.
