Thème du jour : Le poids des responsabilités


Choix impossible

La sonnerie de l'escargophone résonne sinistrement dans la cabine de Monkey D. Dragon. Elle n'est pourtant pas plus différente qu'à l'ordinaire, mais il devine à l'avance les nouvelles sur le point de lui parvenir et son estomac se contracte un peu plus à cette idée. À l'extérieur, les hommes s'exclament et rient sur le pont, sous le soleil radieux de South Blue. Le monde ne paraît pas avoir conscience du drame qui est en train de se jouer, sur une mer bien loin d'ici.

Mais lui, il sait. C'est cette prise de conscience qui l'a motivé à rassembler des partisans sous la bannière nouvellement formée de la Révolution. Il a encore bien du chemin à parcourir. Il lui faudra des années, des décennies, avant d'atteindre son objectif. Mais puisqu'il sait ce que le monde et les hommes cachent de plus sombre, il ne peut rester sans rien faire. Il ne peut ignorer.

Et même s'il sait déjà qu'il ne pourra éviter l'horreur à venir, il se refuse à détourner le regard.

Il décroche le combiné et la voix affolée de Terry Gilteo résonne aussitôt dans la cabine :

– Chef Dragon ? Vous êtes là ?

– Je t'écoute, Gilteo.

– On vient d'avoir la confirmation. La Marine a lancé un Buster Call sur Ohara.

Dragon ferme les yeux un bref instant et le poids dans son ventre s'alourdit. Ce n'est pas parce qu'il avait anticipé l'attaque qu'il se trouve plus serein ou satisfait d'avoir raison. Il aurait nettement préféré se tromper, pour une fois.

– Chef ? s'impatiente Gilteo, à l'autre bout de la ligne.

Il n'y a pas à hésiter, Dragon sait déjà ce qu'il doit faire.

– Restez en dehors de ça, ordonne-t-il.

– Mais on doit faire quelque chose ! C'est un génocide !

– J'en ai parfaitement conscience Gilteo. Mais je suis actuellement sur South Blue avec le gros de nos effectifs. Il nous faudra des semaines avant de pouvoir rallier West Blue.

– Nous, nous sommes déjà sur place !

– Vous n'êtes qu'une douzaine d'hommes. Vous ne pourrez rien faire contre cinq vice-amiraux et dix navires de guerre.

– Mais il y a forcément...

– Non, tranche Dragon d'un ton irrévocable. Quand bien même, l'attaque a déjà dû commencer. Le temps que vous rejoigniez l'île, il sera trop tard. Vous gaspilleriez inutilement vos vies. Je vous interdis d'intervenir, est-ce que c'est clair Gilteo ?

L'escargophone face à lui reste muet et même s'il n'exprime qu'une légère grimace, reflet de celle que son homme affiche à l'autre bout du monde, Dragon ne devine que trop bien le désespoir et la frustration qu'il éprouve en son for intérieur. Parce qui lui-même ressent exactement la même chose. Mais il ne peut se permettre de laisser ses émotions dicter sa conduite.

Il ne mènera pas sa guerre contre le Gouvernement Mondial sans réfléchir.

– Gilteo ? reprend-il d'une voix plus douce.

– Des milliers de gens vont mourir. Des personnes innocentes. Des femmes, des enfants, des hommes qui n'ont rien demandé ! Un peuple, une population tout entière va être décimée !

– Je sais.

– On ne peut pas...

– J'en assume la responsabilité, Gilteo.

Dragon le fera pour lui, et pour chacun de ses hommes. Pour tous ceux piégés à West Blue, témoins impuissants du massacre d'Ohara. Pour tous ceux ici, à South Blue ou ailleurs dans le monde, qui ne se doutent pas encore des atrocités perpétuées par le Gouvernement. C'est lui qui a lancé le mouvement, rassemblant ces hommes et ces femmes de tous horizons sous sa bannière. C'est lui qui mène le combat. Dragon portera sur ses épaules chacun de leurs échecs, et leur offrira chacune de leurs victoires.

– J'en assume la responsabilité, répète-t-il lentement.

Gilteo reste toujours silencieux.

– Vous avez interdiction d'intervenir.

– À vos ordres, Chef.

Le visage de Gilteo, à travers l'escargophone, s'est complètement fermé et sa voix claque sèchement. Il est mécontent – à juste titre – et probablement vexé, mais au moins obéira-t-il. Dragon le connaît suffisamment pour savoir qu'il est intègre et loyal. S'il n'a pas encore la lucidité de comprendre, il ne risquera pas pour autant inutilement sa vie.

– Mais, Chef, on va se poster sur les îles voisines d'Ohara et si par miracle, quelqu'un parvient à s'échapper de cet enfer, on l'embarque avec nous.

Gilteo raccrocha avant qu'il ne puisse rétorquer quoi que ce soit. Dragon hésite un instant à rappeler le jeune révolutionnaire, puis abandonne cette idée. Il se laisse tomber contre le dossier de son fauteuil, bien conscient qu'il ne pourra pas empêcher Gilteo et ses camarades d'agir. Et dans le fond, ce n'est pas une mauvaise idée, même si elle est probablement vaine. Les chances pour qu'un éventuel rescapé arrive sur une autre île sont presque nulles. Rien ne survit à un Buster Call. Et quand bien même une personne s'en sortirait-elle indemne, qu'elle n'aurait plus d'autres choix que de se cacher pour le restant de ses jours, sans cesse poursuivie par la Marine. Trouver une telle personne sera impossible.

Mais cet objectif, aussi improbable soit-il, donne à Gilteo et aux autres l'illusion d'être utiles, de faire quelque chose. Dragon ne peut leur enlever ce maigre réconfort. Cela ne changera rien, mais ses hommes sont assez intelligents pour ne pas se faire prendre. Alors il accepte de les laisser agir, tout en regrettant de ne pouvoir faire plus.

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Vingt ans plus tard, c'est avec une pointe de jalousie, une sombre satisfaction et une immense fierté, que Dragon apprend dans les journaux que son fils a réussi l'impossible en défiant le Gouvernement Mondial, ravageant Enies Lobby sur son passage, pour sauver l'héritière d'Ohara et survivre à un Buster Call.