Thème du jour : Il est grand temps de rallumer les étoiles (citation d'Apollinaire).


Des lucioles dans le brouillard

La sirène d'alarme résonne dans la nuit brumeuse comme un cri déchirant.

À l'abri dans leurs maisons, les habitants terrifiés vérifient que leurs portes sont bien verrouillées et tirent les rideaux à leurs fenêtres. La flamme tremblotante des bougies est soufflée, et de muettes prières sont adressées à d'inexistantes divinités. Chacun espère à une fausse alerte, ou bien croise les doigts pour que le contrevenant se fasse rapidement prendre. Personne ne veut voir la Garde d'Opale quadriller la ville à la recherche d'un potentiel fugitif. Les pas des soldats résonnent dans les rues dans un grondement oppressant, parfois ponctué d'un ordre inaudible. Puis des cris éclatent dans le quartier Est et l'agitation se propage alors que les militaires poursuivent une petite silhouette qui court le long des murs.

– Par ici ! Ne le laissez pas s'échapper !

– Rassemblez-vous ! Il faut le prendre à revers.

Les sections de la Garde d'Opale s'organisent avec une vitesse et une efficacité redoutable, encerclant la position du fuyard pour l'acculer dans l'Impasse du Louvoyeur. Pris au piège, il n'aura alors plus aucune voie de sortie.

Le matou, bien connu de leurs services, est fait comme un rat.

Mais lorsque les hommes se précipitent au fond de la ruelle, ils découvrent le cul-de-sac désert. La surprise laisse vite place à la colère, alors qu'ils fouillent chaque recoin à la recherche d'une cachette dissimulée ou d'un passage secret, mais ils ne trouvent rien. La peur se glisse alors dans leurs veines alors que les gradés éructent leurs ordres. La Garde d'Opale est l'élite de la nation, et aucun échec n'est toléré en son sein. Ils retrouveront la créature, même s'ils doivent passer la nuit dans le brouillard !

Accroché à la gouttière, le jeune mink remercie les étoiles qu'aucun de ces abrutis n'ait pensé à lever le nez pour regarder en hauteur. Avec une agilité toute féline, il redescend au sol, sort de l'Impasse du Louvoyeur puis se glisse dans une autre ruelle. Lind connaît la ville comme sa poche, il s'y repère et s'y déplace sans difficulté malgré l'épais brouillard qui recouvre constamment la capitale et qui retient la plupart des habitants confinés chez eux, de jour comme de nuit. En un rien de temps, il rejoint la cave du Professeur Cuiller qui sursaute sur son fauteuil à bascule en le voyant arriver :

– Lindbergh ! Qu'est-ce qui te prend de sortir dehors après le couvre-feu ?

– J'ai trouvé des fibres de lumican ! s'exclame le jeune chat sans tenir compte de la remontrance.

Le vieux professeur se lève en grimaçant, une main soutenant son dos courbé par le poids des années. Sans un mot, Lind attrape la canne posée près de l'entrée – et sans doute oubliée là par son propriétaire – avant de la glisser dans la main de son mentor. Ce dernier profite de sa proximité pour lui donner une tape à l'arrière du crâne, à laquelle le mink répond par un feulement.

– Tu dois être plus prudent ! continue-t-il en remontant sur son nez ses lunettes aux épais verres ronds. La Garde t'a déjà dans le collimateur en tant que non-humain.

– Jamais ils ne m'attraperont ! affirme fièrement Lind, avec toute l'assurance aveugle de ses dix ans. Et surtout, professeur, j'ai trouvé du lumican ! Vous disiez qu'il n'en restait plus en ville, mais regardez ça !

Le vieil homme baisse enfin les yeux sur les longues fibres métalliques que le jeune chat tient dans sa main, et toutes ses récriminations s'envolent aussitôt. Il agrippe avec frénésie les tubes qui s'entortillent comme des serpents au moindre mouvement et ses yeux s'écarquillent derrière ses culs-de-bouteille. Une exclamation de joie éclot au coin de sa bouche et il se redresse tout à coup, comme si ses rhumatismes n'étaient plus qu'un lointain souvenir.

– Par les étoiles, mais où as-tu trouvé ça ?

– Dans la décharge du vieux Cardam !

– Le bougre ! s'égosille le Professeur Cuiller en agitant violemment sa canne. Je savais qu'il cachait bien son jeu !

Lind se baisse pour éviter un coup de canne et se redresse avec un immense sourire :

– Alors on va pouvoir le faire, hein ? Professeur ? Avec le lumican, on va pouvoir activer les lucioles ?

Le vieil homme regarde son jeune apprenti avec un mélange de fierté et d'angoisse. Les lucioles... ce n'est qu'un rêve, une idée stupide dans la caboche rabougrie d'un scientifique qui a fait son temps.

Il a cessé depuis longtemps de construire et d'inventer, se laissant aller à une doucereuse paresse alors que la ville sombrait dans le totalitarisme d'un roi plus puissant que légitime. Ce dernier, grâce aux pouvoirs de son Fruit du Démon, a fait s'abattre un brouillard perpétuel sur la capitale et s'est assis sur le trône pour imposer sa dictature. Ils vivent depuis dans la peur, car la brume a des yeux et des oreilles. Il se raconte bien des choses, d'inquiétantes disparitions ont régulièrement lieu et des cris d'horreur résonnent parfois dans le brouillard. Les rumeurs affirment que la brume est vivante, qu'elle patiente en silence pour dévorer tous ceux qui ont le malheur de s'opposer au roi.

Et ils n'ont plus jamais revu les étoiles. C'est ce qui manque le plus au Professeur Cuiller. Il les a longtemps appelées de ses vœux, regrettant leur lueur dansante et les motifs complexes qu'elles dessinaient chaque nuit sur la toile noire du ciel. Alors il a imaginé des lucioles mécaniques volant dans le brouillard pour chasser le voile blanchâtre et redonner de la lumière à leurs vies.

Mais qui oserait faire ça ?

Ce serait considéré comme un acte de rébellion. La Garde d'Opale les pourchasserait pour les traîner sur la potence et les exécuter aux yeux de tous. Ou pire encore, la brume viendrait les manger dans leur sommeil, ils disparaîtraient du jour au lendemain sans que personne ne s'en aperçoive jamais. Ou alors... s'ils sont malins... ils peuvent lancer les lucioles sans se faire repérer. Sans se faire prendre. Le risque demeure, mais la perspective de la réussite éveille son esprit.

Rencontrer Lindbergh, petit chat de gouttière rejeté par tous, lui a rendu le goût de la science et de la découverte. Le goût de l'espoir. Il y a tant de rêves et d'insouciance dans le jeune mink que son enthousiasme a rejailli sur le Professeur Cuiller. Il a accepté de lui apprendre deux ou trois trucs. Le chat est curieux, vif d'esprit et plein de bonne volonté. Lorsqu'il a entendu parler des lucioles mécaniques, il s'est mis dans la tête de mener à terme le projet, sans se soucier du potentiel danger à s'opposer au gouvernement. Le vieil homme l'a laissé rêver, parce que jusqu'à présent ils ne possédaient pas le matériel nécessaire pour construire les lucioles.

Mais avec le lumican que Lindbergh vient de trouver...

Le chat ne le lâche pas du regard, débordant d'espoir et d'excitation. Le cœur du vieil homme vacille. Il y a bien trop longtemps qu'il a cessé de croire. Alors ce soir, il est grand temps de rallumer les étoiles.