Thème du jour : Accalmie


Un regard

La terre tremble sous leurs pieds, alors que Morley met en action les pouvoirs de son fruit du démon. Le sol se cambre et se creuse comme l'océan sous la tempête, marines comme pirates ont bien du mal à conserver leur équilibre.

Deux militaires trébuchent et alors qu'ils cherchent à se rattraper l'un à l'autre, ils laissent échapper leurs armes qui roulent sur les pavés. Ils ne s'en soucient guère, bien trop occupés à essayer de tenir debout. Dans leur dos, un soldat moins chanceux tombe dans un roulé-boulé incontrôlable et percute de plein fouet ses deux camarades qui chutent à leur tour dans un mélange désordonné de bras et de jambes. Une bosse jaillit soudain du sol et les projette en l'air. Leurs cris résonnent mais se perdent dans la fureur du combat qui fait rage tout autour d'eux.

Les trois marines retombent brutalement au milieu de la foule, assommant au passage un pirate armé de deux sabres. Ils ont tous juste le temps de se remettre du choc que les camarades du sabreur estourbi se jettent sur eux, en quête de vengeance. Désarmés, ils n'ont d'autres choix que de prendre la fuite mais se retrouvent aussitôt encerclés d'ennemis. Heureusement, une escouade de soldats vient prendre les pirates à revers. Les trois hommes en profitent pour récupérer des armes sur les corps déjà tombés à terre et se jettent à nouveau dans la bataille.

– Qu'est-ce qu'on fait, à ton avis ? demande Morley à Inazuma, perché sur son épaule.

Les deux révolutionnaires rentrent de mission et se sont arrêtés en ville pour manger un morceau avant de reprendre la route de Baltigo. Ils n'avaient pas spécialement prévu de se retrouver au beau milieu d'un affrontement entre marines et pirates. La situation a dégénéré de façon brutale et tout à fait inattendue.

Le géant fait danser le sol, distrayant les différents belligérants le temps qu'ils puissent prendre une décision.

– Même si la Marine est par nature notre ennemie, nous n'avons aucune raison de nous impliquer dans ce combat, note l'homme-ciseaux. Peut-être ferions-nous mieux de nous aller avant que...

– Hé, je reconnais ce gars ! s'exclame soudain quelqu'un dans la foule. C'est un Révolutionnaire !

Les regards se tournent aussitôt vers eux et l'information se propage peu à peu. Les pirates semblent faire peu de cas de cette révélation, mais les marines s'organisent afin de pouvoir attaquer de front les forbans et les rebelles.

– Cessez de me regarder ainsi ! rougit Morley. Vous avez le béguin pour moi, ou quoi ?

– C'est fort possible, glousse Inazuma. Mais il semble que nous ne puissions plus éviter la bataille...

Toujours sur l'épaule du géant, il transforme ses bras en longues lames de ciseaux, échange un regard entendu avec son camarade, puis bondit au sol. Il atterrit souplement, peu dérangé par les pavés instables sous ses pieds. Tout au contraire, Inazuma plonge ses lames dans la pierre, découpant de longues bandes qui s'entortillent sous les mouvements provoqués par Morley et rebondissent dans tous les sens. Les marines comme les pirates tombent comme des mouches sur son passage.

Un soldat armé d'une énorme hache se précipite soudain vers lui et Inazuma pare de justesse un coup si violent qu'il l'aurait sans doute décapité si l'homme-ciseaux n'avait pas de si bons réflexes. Les lames crissent les unes contre les autres, mais il tient bon et profite de la force de son adversaire pour se faufiler sous sa garde. Usant de la vitesse qui est son point fort, Inazuma découpe le manche de la hache, privant son adversaire de son arme. Le révolutionnaire tire parti de sa surprise pour l'assommer.

Alors qu'il se retourne pour faire face à un autre ennemi, Inazuma croise dans la foule un regard noir et perçant. L'homme-ciseaux se fige en plein mouvement, interpellé par ce visage aux traits anguleux arborant fièrement un maquillage de geisha. Très vite, il reconnaît Izo, l'un des commandants de Barbe Blanche, virevoltant dans la foule de combattants avec deux pistolets.

Le temps paraît se suspendre alors qu'ils se dévisagent. Le pirate porte un kimono rouge et beige, qui n'est pas sans rappeler le manteau bicolore d'Inazuma. Son chignon est aussi soigné que le brushing du révolutionnaire. Si l'un arbore des armes à feu et l'autre des lames de ciseaux, ils se meuvent pourtant avec la même grâce, mêlant rapidité et agilité, le visage impassible et le regard clair même au milieu de la tempête enragée. Les coups pleuvent et les cris résonnent, mais ils évoluent comme des danseurs dans la bataille. Instinctivement, ils reconnaissent une part d'eux-mêmes en l'autre.

Le regard d'Izo s'affûte.

Le sourire en coin d'Inazuma se relève.

Ils pourraient être de mémorables adversaires. Ou d'inestimables alliés.

Seulement un mouvement de foule les sépare. L'éphémère accalmie qui les entourait s'évapore alors que le combat se rappelle à eux. L'homme-ciseaux perd le pirate de vue, bien obligé de se concentrer sur les marines qui convergent sur lui pour survivre. Les ennemis se succèdent et lorsqu'il a l'occasion de relever la tête, Inazuma ne voit plus le commandant nulle part. Même lorsque le champ de bataille se clairsème et que les marines se dispersent, submergés par le nombre.

– Où partez-vous, petits chenapans ? s'exclame Morley.

L'homme-ciseaux fait disparaître ses lames.

– Laisse-les, lui conseille-t-il. Nous avons assez perdu de temps ici.

– Tu as raison, admet le géant.

Ils s'esquivent alors, abandonnant derrière eux les derniers combats, et une occasion manquée.