« Je ne l'ai pas encore réentendue. Cette voix qui a hurlé à l'intérieur de moi. Je n'ose pas en parler à la soigneuse, je ne crois pas que ce soit normal. D'après les souvenirs de ce corps, entendre des voix n'est pas sain chez les humains. Mais ce n'était peut-être rien puisque je ne l'entends plus. Peut-être n'était-ce qu'un souvenir particulièrement vivace... »
Tandis que je refais lentement surface, j'entends ces pensées. Ce ne sont pas les miennes mais elles sont prononcées dans ma tête, avec ma voix. Quelle sensation étrange que celle de ne pas être seule dans son esprit. Cette fois, je ne me laisse cependant pas surprendre. Je sais de quoi il s'agit. C'est cette chose qu'ils ont insérée dans mon corps. Une « âme ».
Le parasite se questionne donc sur ma présence dans sa tête, cela signifie qu'il m'a entendue un peu plus tôt. Cependant, tandis que j'ai ces pensées, il ne semble pas percevoir ma présence. Pourtant, moi je peux toujours entendre le déroulement de ses pensées. Je me demande ce qui a changé.
Lorsqu'il m'a entendue, j'étais furieuse et je voulais le faire savoir. Et si tout était question d'intentionnalité ? Peut-être m'entendra-t-il si je m'adresse volontairement à lui ? Peut-être que, la raison pour laquelle je l'entends, c'est parce que j'ai conscience de sa présence, alors que lui n'a pas conscience de la mienne – du moins, il s'efforce de croire que je ne suis pas là ?
Pour tester ces hypothèses, je n'ai qu'une chose à faire. Tenter de me manifester auprès de lui.
Je décide de me lancer sans plus tarder car entendre ses pensées commence à m'insupporter. J'ignore comment je pourrais endurer cela, les entendre sans arrêt, sans répit. Quelle torture qu'entendre les pensées de l'être qui nous tient captif...
« Eh, toi ! » je crie alors.
Je sens mon corps sursauter. Le parasite m'a entendue.
« Qu'est-ce que... »
« Je suis bien là, ne crois-pas que je sois un simple souvenir. Tu n'es pas founon plus. Tu as peut-être pris mon corps, mais je suis toujours là. Moi, la propriétaire de ce corps. »
« May ? » m'interroge le parasite.
Je sens son souffle devenir saccadé tandis qu'il prend conscience de la situation.
« Oui, c'est moi. » je réponds, légèrement agacée de l'entendre prononcer mon prénom. « Comment dois-je t'appeler ? Je t'appelle le parasite car tu as volé mon corps mais tu dois bien avoir un nom. »
Il reste silencieux pendant un moment. Je l'entends se questionner sur la réalité de la situation. Il se demande si je suis réellement là. Finalement, il semble abandonner les armes.
« Sur ma planète précédente, on m'appelait... Rivière-qui-frémit. Je crois que ça se traduit comme ça dans votre langage. J'ai encore un peu de mal à m'y faire. »
« Vous avez tous des noms comme ça ? » je demande avec ironie.
Rivière-qui-frémit acquiesce en pensée. Je me fais la réflexion qu'elles aiment se compliquer la vie, ces âmes, mais j'imagine que ces noms ont un sens, là d'où elles viennent.
« Pour le moment, je t'appellerai Rivière alors. Rivière, est-ce que c'est normal que je sois toujours là ? D'après tes pensées, j'ai cru comprendre que tu ne le pensais pas. Mais tu n'en a parlé à personne donc tu n'es sûre de rien. »
« Non, je n'en ai pas encore eu l'occasion. »
« Tu vas le faire ? »
Rivière hésite quelques secondes.
« Je pense que je dois le faire, oui. »
Je ne proteste pas à cette idée. J'ai envie de savoir aussi.
« Peux-tu demander autre chose pour moi ? Ma sœur, Mina. Où est-elle ? »
« Mina... » prononce doucement Rivière tandis que le visage de ma petite sœur s'affiche dans son esprit.
« Oui, c'est elle ! » je m'exclame.
« Tu l'aimes beaucoup. » constate-t-elle avec douceur.
« C'est ma petite sœur. Vous me l'avez enlevée. » je réplique d'un ton accusateur, plein d'amertume.
« Tu les a laissé la prendre. Tu t'es rendue, non ? » me fait-elle remarquer.
Ses paroles me mettent en colère mais je m'efforce de rester calme. Ce n'est pas en m'énervant que je réussirai à glaner des informations et j'en ai bien conscience. Je ne ferais que l'effrayer. Rivière paraît aussi impressionnable qu'un oisillon. Comme une enfant. Ses paroles sont prononcées en toute innocence, il n'y a aucune accusation chez elle.
« Parce que c'était la seule solution viable. Tout ce que j'aurais pu faire d'autre nous aurait conduites au même résultat ! »
Des pas sur le carrelage de la chambre me font tourner la tête. Enfin, ils font tourner la tête à Rivière. J'ai du mal à accepter de ne pas être aux commandes de mon propre corps. C'est la femme au visage rond qui revient.
– Vous êtes réveillée, constate-t-elle en souriant. Vous vous sentez mieux ?
– Oui, beaucoup mieux, répond Rivière avec ma voix. Bien que...
Elle s'interrompt.
« Tu penses que je peux lui dire ? J'ai peur qu'elle me pense folle. » me demande Rivière.
« Demande-lui si c'est normal et surtout possible qu'un humain reste en vie après... que vous ayez pris son corps. Si elle te pose plus de questions, dis-lui que c'est parce que tu trouvais les souvenirs particulièrement vivants, si ça te fait vraiment peur de lui dire la vérité. »
Moi-même, je me questionne sur les risques de la mettre au courant. Et si ce n'est pas normal ? S'ils ont les moyens de me réduire au silence ?
J'entends Rivière suivre mes consignes et poser la question. La femme l'observe avec curiosité.
– C'est effectivement possible. Assez rare jusqu'ici, mais possible quand l'humain est particulièrement résistant, avoue-t-elle. Est-ce que votre hôte est toujours là ?
Rivière reste silencieuse. Quant à moi, je suis soulagée et déçue. Cela veut dire que tout le monde ne reste pas comme je l'ai fait. À la fois, cela signifie que Mina n'a peut-être pas à subir le supplice que j'imaginais. Et à la fois, cela peut vouloir dire qu'elle est définitivement partie, s'ils ont inséré l'une de leurs âmes en elle.
« Je ne veux pas mentir... mais j'ai peur de lui dire la vérité. » me dit Rivière avec gêne tandis que son silence s'éternise.
C'est la meilleure. Je soupire.
« Change de sujet, parle lui de Mina. Dis-lui que tu te souviens d'elle et que tu te demandes ce qu'elle est devenue. »
Rivière s'exécute et j'attends la réponse de la femme avec impatience.
– La jeune sœur de votre hôte ? Nous avons réalisé l'insertion de l'une de nos toutes jeunes âmes en elle. Elle s'est réveillée et va très bien. Elle a choisi de garder le nom de l'humaine, Mina. Elle a parlé de votre hôte également. Ses souvenirs dépeignent votre hôte comme quelqu'un de très aimant.
Si j'avais pu pleurer, je l'aurais fais. Mais ce corps ne me répond plus. Le corps de ma petite sœur est donc également occupé par l'un des leurs. Je ne suis pas surprise mais la confirmation est douloureuse. Cependant, je ne sais toujours pas si ma petite sœur est encore consciente. Ne pas savoir est un véritable supplice.
– Avez-vous décidé de votre nom ? a repris la femme.
– Rivière.
Je note avec étonnement qu'elle a adopté le diminutif que je lui ai donné.
– Bienvenue sur Terre, Rivière, annonce la femme avec un sourire rayonnant.
Je ris jaune à l'entente de ces mots, tandis que Rivière remercie la femme en souriant. Cette dernière entame une description rapide de la planète et explique à Rivière le déroulement de la colonisation.
« Pourquoi faites-vous ça ? » je demande à Rivière.
Elle ne comprend pas ce que je veux dire. Dans un soupir, j'explique le fond de ma pensée.
« Pourquoi nous volez-vous notre planète, nos corps ? »
« Voler ? »
Elle semble surprise.
« Comment appellerais-tu ça ? Vous avez envahi notre planète et vous êtes glissés dans nos corps, les uns après les autres. Jusqu'à ce que vous soyez en supériorité numérique. Pourquoi ? »
« Notre but est de préserver cette planète, en faire un endroit meilleur, un endroit où nous pourrons vivre en harmonie. » explique-t-elle comme si elle récitait une leçon. « Les humains la détruisaient à petit feu et s'entre-tuaientau passage. Toute cette violence destructrice... »
« Vous exercez vous aussi une certaine forme de violence. » je lui fais remarquer, piquée au vif face à ses reproches. « Tous les humains ne sont pas mauvais contrairement à ce que tu laisses paraître. Je ne pense pas l'être. Nous voler nos vies et nos corps, c'est ce que j'appelle une agression, peu importe que ça se fasse sans douleur. Vous êtes loin d'être parfaits même si tu sembles croire cela. Nous les humains sommes des êtres pensants et dotés d'émotions. S'en prendre à nous ainsi, n'est-ce pas moralement condamnable de votre point de vue ? »
Je sens Rivière se replier sur elle-même.
« Vous êtes des êtres violents et dangereux... » répète-t-elle.
« C'est tellement plus facile de penser ça, pas vrai ? »
Je sens la colère m'envahir peu à peu, de plus en plus forte.
– Tais-toi, s'il te plaît... murmure Rivière, la voix tremblante.
Elle a prononcé ces mots à haute voix, suffisamment fort pour que la femme l'entende.
– Que dites-vous Rivière ? intervient-elle. Est-ce que tout va bien ?
Je crie à Rivière de se taire mais elle ne m'écoute plus.
– L'humaine... Elle me parle dans ma tête... explique-t-elle.
« Tu sais que j'ai raison, c'est pour ça que tu veux te débarrasser de moi, c'est ça ? »
– Elle vous parle ? répète la femme avec inquiétude.
– Oui, confirme Rivière, toute penaude.
« S'il te plaît, vas-t-en... » me supplie-t-elle en pensée.
– C'est votre corps désormais, il faut que votre hôte le comprenne, poursuit la femme avec douceur en posant un bras sur son épaule – mon épaule.
« C'EST MON CORPS ! » je hurle avec fureur.
A cet instant, j'ai envie de tout casser. Je suis folle de rage et je ne supporte plus cette impuissance.
« Je te hais, Rivière, je vous hais tous ! » je crache avec colère.
Tandis que Rivière se crispe sous ce déferlement de haine, je peux soudainement sentir mon corps. Plus que jamais je ne l'ai senti depuis que ce corps n'est plus entièrement le mien. Avec un hoquet de surprise, Rivière repousse violemment la femme qui se cogne alors contre le mur. Sauf que Rivière n'a pas fait ça, c'était moi. Momentanément, j'ai retrouvé le contrôle. A mon plus grand désespoir, je constate que c'est déjà terminé.
La femme affiche un visage choqué. Quelqu'un entre dans la pièce, sûrement alerté par le bruit, et constate la situation avec incompréhension.
– Je suis désolée, souffle Rivière avec une voix larmoyante en serrant ses poings sur sa poitrine. C'est May, elle...
– A pris le contrôle ? termine la femme en se frottant la tête.
– Oui... admet Rivière.
– Et maintenant ? Que vous dit-elle ?
– Elle... Je ne l'entends plus.
Rivière en semble surprise. Je me suis effectivement brusquement tue en réalisant que l'expression de ma fureur est dangereuse pour moi. Si je poursuis ainsi, ils tenteront de se débarrasser de moi. Peut-être est-il déjà trop tard, d'ailleurs ? Je dois me calmer, me faire toute petite et cela tant que Rivière sera entourée des siens.
Maintenant que j'ai pu reprendre le contrôle, même pendant l'espace d'une seconde, j'ai recouvré un peu d'espoir.
– Bien, acquiesce la femme. Vous devez la réduire au silence, Rivière. Tenez-là hors de vos pensées. Ne la laissez pas prendre les rênes. Si vous ne vous en sentez pas capable, nous pouvons toujours vous trouver une hôte plus docile...
– Non ! s'exclame alors Rivière en interrompant la femme. Je vais y arriver.
Elle paraît presque sûre d'elle désormais. Je ris pour moi-même, je ne me laisserais pas faire si facilement non plus. Je réalise alors que je n'entends plus les pensées de Rivière. Seules mes pensées brisent le silence dans ma tête. C'est agréable mais également inquiétant. Peut-être n'est-elle pas si faible que je le pensais si elle a réussi à fermer son esprit au mien ? Ou peut-être est-ce moi qui suis faible ?
Soudain lessivée, vidée de toute énergie, je me sens plonger dans des ténèbres. Peu à peu, la sensation de mon corps disparaît et je m'abandonne entièrement à l'obscurité.
