Allongée sur le dos à même le sol, je fais la lecture à Mina. Je lui lis son histoire préférée et le seul livre qu'on ait en notre possession, Alice au pays des merveilles. Je tente de m'appliquer tandis que j'en arrive à ce dialogue :

« – Voudriez-vous me dire, s'il vous plaît, par où je dois m'en aller d'ici ?

Cela dépend beaucoup de l'endroit où tu veux aller.

Peu importe l'endroit...

En ce cas, peu importe la route que tu prendras.

– ... pourvu que j'arrive quelque part, ajouta Alice en guise d'explication.

Oh, tu ne manqueras pas d'arriver quelque part, si tu marches assez longtemps. »

Je marque une pause le temps de boire une gorgée d'eau, mais Mina m'interrompt avant que je reprenne la lecture.

Et nous, est-ce qu'on arrivera quelque part ? me demande-t-elle,

Si on marche assez longtemps, je réponds malicieusement.

J'espère qu'on trouvera un endroit où on pourra être heureuses, rien que toutes les deux, poursuit Mina avec la gravité qui aurait du être la mienne, étant donné que j'étais l'adulte et elle l'enfant.

Mon cœur se serre. C'est tout ce dont je rêve également, pour moi et surtout pour elle. Mais si je suis parfaitement honnête avec moi-même, je doute qu'un tel endroit existe encore. Cependant, pour rien au monde je ne l'avouerais à Mina. Elle en souffrirait trop.

Je pose le livre à côté de moi et rejoins Mina sur le vieux canapé à l'odeur rance de la vieille bicoque délabrée – mais abandonnée et c'est le principal – dans laquelle nous avons trouvé refuge. J'entoure ma petite sœur de mes bras et embrasse ses cheveux tandis que ses petites mains attrapent mon t-shirt.

On le trouvera, cet endroit, je lui dis avec le goût amer du mensonge.

Je me réveille tandis que le souvenir s'étiole, comme on se réveille d'un rêve. Ce souvenir partagé avec ma petite sœur me provoque un pincement au cœur, d'autant plus quand la situation actuelle me revient en mémoire.

Je me sens toute groggy, comme si je me réveillais d'une gueule de bois. Je constate avec étonnement que tout est sombre autour de moi. Pourtant, je peux aussi percevoir que les yeux de Rivière sont ouverts. Fait-il nuit ? Aussi loin que je m'en souvienne, il faisait encore jour.

Je remarque que les pensées de Rivière me parviennent de nouveau sans filtre, alors même qu'elle m'a ostensiblement maintenue à l'écart un peu plus tôt. Elle est en train de penser à Mina et aux souvenirs que je partage avec elle. Je m'efforce d'ignorer ce flot de pensées et décide de ne pas me manifester auprès d'elle. Elle n'a pas l'air de percevoir ma présence et c'est très bien comme ça, d'autant plus depuis que j'ai décidé de me faire toute petite dans son esprit.

Elle est capable de parcourir mes souvenirs et je me demande si cela marche dans les deux sens. Je repense à mon dernier souvenir conscient, quand je suis parvenue à prendre le contrôle sur mon corps et que j'ai repoussé cette femme. La soigneuse de Rivière, Oasis-dans-le-désert.

La précision du nom de la soigneuse m'est venue tout naturellement, or je n'avais aucune idée du nom de ce parasite, aux dernières nouvelles. J'en conclus que le lien s'est effectué directement au moyen de la mémoire de Rivière. Face à ce nom, je lève mentalement les yeux au ciel et ne peux m'empêcher de me moquer. Peut-être pas assez discrètement.

« May ? » demande une voix – la mienne, celle de Rivière.

« Rivière ? » je réponds sur le même ton.

« J'ai cru que j'hallucinais, je me perds entre les souvenirs et la réalité. » dit-elle. « Je pensais que tu n'étais plus là... »

Elle paraît presque soulagée que ce ne soit pas le cas.

« Pourquoi pensais-tu cela ? »

« Je ne t'entendais plus. »

« Depuis combien de temps ? »

Je m'attends à ce qu'elle me dise deux heures, cinq heures, voire dix heures.

« Deux semaines. » répond-t-elle néanmoins.

Je ne peux masquer mon étonnement.

« Deux semaines se sont écoulées ? Mais c'est impossible. Où étais-je pendant tout ce temps ? Je n'ai aucun souvenir depuis la dernière fois. »

« Je n'en sais rien. Je croyais que je t'avais fait fuir, que tu avais disparue définitivement... »

Je me fais la réflexion que cela l'aurait bien arrangée. Je guette le fil de ses pensées et constate avec satisfaction qu'elle n'a pas entendu ma remarque. Je suis donc en mesure de lui cacher mes pensées, tandis qu'elle est un livre ouvert pour moi. Je me demande une nouvelle fois pourquoi. Est-ce parce qu'elle ne tente pas de me dissimuler quoi que ce soit ?

« Et tu étais contente, je suppose ? » je lui demande.

« Je ne sais pas vraiment. J'étais un peu inquiète, je crois, même si Oasis-dans-le-désert m'a assurée que c'était une très bonne chose. » me confie-t-elle.

J'émets un reniflement dédaigneux. Bien sûr que la soigneuse considère ça comme une bonne chose. Pour elle, je suis le parasite dans le corps de Rivière. Tout est une question de point de vue, je suppose.

« La dernière fois, tu voulais que je m'en aille, pourtant. » je lui fais remarquer avec amertume.

« Je sais... » admet-elle. « Mais j'avais peur. J'ai appris à te connaître en parcourant tes souvenirs. Tu sembles être quelqu'un de bien contrairement à ce que j'ai pu dire. Tu ne sembles pas être si violente que cela, pas comme les humains dont on nous parle. Je m'en veux d'avoir souhaité ta disparition, May... »

Il me faut un certain temps pour réfléchir à ses paroles. À la fois je me sens offensée qu'elle ait pu violer mon intimité ainsi en parcourant mes souvenirs, et à la fois je suis touchée par ses regrets, bien qu'un peu déstabilisée.

« Je passe sur l'intrusion de mon intimité, après tout on partage un corps, donc je suppose que le concept d'intimité est à proscrire. Ne soit pas désolée d'avoir souhaité ma disparition alors même que j'ai souhaité la tienne. Je la souhaite toujours, si je suis entièrement honnête. Tu n'as pas idée comme être prisonnière de mon propre corps est insupportable. »

« Je le devine. Je suis désolée pour ce qu'il t'arrive, May. Sincèrement. Malheureusement, maintenant c'est notre corps à toutes les deux, qu'on le veuille ou non... »

J'accepte avec difficulté l'idée de partager la possession de mon corps. Je suis née avec ce corps et, par définition, il m'appartient plus qu'à quiconque. Rivière y est peut-être bloquée pour un temps indéterminé mais ce n'est pas son corps. J'accepte cependant qu'elle ne soit pas responsable de son sort ni du mien. D'autres âmes l'ont placée en moi, elle n'a pas eu réellement le choix non plus. Je n'arrive plus à la blâmer elle pour ce qui m'arrive. Je décide de lui faire part de mes pensées, pour cette fois.

« Merci, May. » me dit-elle. « Tu m'enlèves un poids des épaules. »

« Et maintenant ? Qu'est-ce qu'il se passe ? » je demande.

« Que veux-tu dire ? »

« On va devoir cohabiter ainsi, jusqu'à la fin ? »

Je ne peux pas me résoudre à cette possibilité qui m'horrifie plus que tout. Je ne m'imagine pas vivre des années dans cette situation. Être une spectatrice dans mon propre corps jusqu'à ce que mort s'en suive me paraît inconcevable. D'autant plus que celle-ci aurait lieu dans de très nombreuses années au vu de l'élaboration de la médecine des âmes. Dans ces conditions, quelle autre cause de mortalité était possible si ce n'est la la vieillesse ?

« Je suppose, je ne vois pas comment nous pourrions remédier à la situation. » me répond Rivière à mon plus grand désespoir. « Je pourrais toujours changer de corps, on me l'a proposé. Mais, May, cela signifierait ta fin. Ils recycleraient probablement ton corps. Ils m'ont posé des questions sur ce que tu savais. Ils voulaient savoir si tu avais connaissance d'autres rebelles humains. Je leur ai assuré que non, puisque c'est la vérité. Ta mémoire n'est plus d'aucune utilité aux traqueurs. »

Une nouvelle fois, je me sens violée dans mon intimité. Je ne suis donc qu'un corps, qu'une source d'informations, pour les âmes ? Qu'une chose dont on se sert puis dont on se débarrasse ? C'est monstrueux. Comment peuvent-ils nous considérer, nous les humains, comme les méchants dans cette histoire ?

Exaspérée et abattue, je tente de penser à autre chose. Quelque chose d'un peu plus immédiat. En toute logique, mes pensées se tournent vers Mina.

« Et Mina ? As-tu pu la voir ? »

Le visage de Mina s'affiche dans l'esprit de Rivière et, par extension, dans le mien. La vision de son sourire, vestige d'un temps révolu, me vrille le cœur. Ce corps n'est désormais plus entièrement le sien, et peut-être plus du tout, si la conscience de ma petite sœur a définitivement disparue.

« Je l'ai rencontrée, oui. » acquiesce Rivière.

Si mon cœur avait été sous mon contrôle, il se serait accéléré. Néanmoins, mes émotions semblent déteindre sur Rivière car je sens sa respiration s'accélérer.

« Du moins, l'âme en elle. » précise-t-elle. « Elle a évoqué des souvenirs que nous partageons, des souvenirs qui vous appartiennent. »

Je ne veux pas savoir mais je ne peux m'empêcher de demander.

« Entends-t-elle encore Mina ? Ma Mina ? » je demande.

J'entends Rivière soupirer et la tristesse m'envahit.

« Non, elle ne l'a pas entendue. Pas une seule fois. Je suis vraiment désolée... »

Je prends une minute pour me remettre de ce choc. Au moins, je sais maintenant. Ma petite sœur n'existe plus. J'ai envie de fondre en larme mais même ça, je ne le peux pas. Le seul réconfort que j'éprouve, c'est de la savoir en paix. Elle n'est pas prisonnière comme je le suis et c'est bien mieux comme ça.

J'entends Rivière renifler tandis que je perçois quelque chose d'humide sur nos joues.

« Tu pleures ? » je demande avec surprise.

« Oui... Désolée, ce n'est pas moi qui devrait pleurer mais... tes émotions sont très contagieuses. Et puis, au travers de tes souvenirs, j'ai appris à connaître ta petite sœur en même temps que j'ai appris à te connaître toi. Savoir qu'elle n'est plus là m'attriste réellement... »

Je n'ai pas envie d'en parler. Ne pas pouvoir exprimer ma peine comme je le souhaite est presque pire que la ressentir. Éclipsée au fond de ma boite crânienne, j'ai l'impression d'être menottée. Cela inclue ma liberté d'action comme ma liberté de ressentir. Je suis esclave de Rivière et de l'usage qu'elle fait de mon corps.

« Maintenant que Mina n'est plus là, j'ignore quel est mon but... » je lui confie. « Elle était tout ce qu'il me restait et, mon objectif, c'était de la protéger coûte que coûte. J'ai échoué et maintenant je ne vois plus de raison de vivre. Or j'y suis réduite, pas vrai ? À vivre. Tant que tu occuperas ce corps, je ne pourrais pas avoir de prise sur ma vie. »

« Tu souhaiterais mourir ? » me demande Rivière avec surprise.

J'écoute ses pensées sur le sujet. Elle ne parvient pas à saisir pourquoi quiconque voudrait que sa vie cesse. J'apprends au cours du vagabondage de ses pensées que les âmes sont immortelles et cela me laisse profondément choquée. Je ne peux cacher ce choc à Rivière qui m'en apprend plus.

« Tant qu'une âme a un hôte, elle reste en vie. C'est aussi simple que ça. »

« L'immortalité... » je répète, pensive. « Tu sais que certains humains en rêvent ? Personnellement, je trouve cela effrayant. Vivre pour toujours... Quel but peut-on poursuivre en vivant pour toujours ? On doit être bien las, au bout d'un moment... »

« Je n'ai vécu que quelques centaines d'années, jusqu'ici, je ne saurais donc pas le dire. » m'avoue Rivière.

Que quelques centaines d'années ? La perception du temps qui passe n'est définitivement pas la même chez les humains et chez les âmes. J'imagine que quelques centaines d'années paraissent bien peu à côté de quelques milliers ou quelques millions d'années de vie.

« Je n'ai pas vraiment de but précis si ce n'est de découvrir de nouvelles planètes. » poursuit Rivière. « Cependant, je n'ai pas de difficulté à m'imaginer vivre des milliers d'années encore. L'univers est riche et j'ai encore beaucoup à découvrir. »

L'idée d'un univers entier à découvrir ne me paraît pas séduisante. Je ne vois pas l'intérêt sans personne à mes côtés, or j'ai perdu l'unique personne qu'il me restait. Ma Mina. Je soupire. Je suis déjà bien lasse de cette vie après seulement une vingtaine d'années. Ne puis-je pas simplement disparaître ? Ce serait une telle délivrance...

« Ne dis pas ce genre de choses... » me supplie Rivière avec tristesse.

Non, avec pitié, je rectifie. Une lumière vient frapper nos yeux. Rivière a appuyé sur l'interrupteur d'une lampe de chevet placée à sa gauche. Je découvre que nous nous trouvons dans une chambre tout ce qu'il y a de plus sobre. Un lit deux places agrémenté d'une couette et de draps blancs, deux tables de chevet en bois clair de chaque côté du lit et une commode en face. La seule touche de personnalisation provient d'un tableau représentant le désert d'Arizona, au-dessus de la commode. Je trouve cette chambre vraiment triste.

« Si tu veux, je te laisserais refaire la décoration... » me propose Rivière pour me faire plaisir. « C'est ta chambre aussi, après tout. »

Cette idée me semble si dénuée de sens. À quoi bon ?

Je réalise alors que je n'ai à aucun moment adresser la parole à Rivière. Cependant, elle a parfaitement entendu mes pensées. Apparemment aussi bien que je l'entends elle, sans filtre.

Pourquoi ? Comment ?

Je me rends compte que j'ai perdu le peu d'intimité qu'il me restait. Je suis à mon tour un livre ouvert. Je m'en offusque vaguement avant de me rendre compte que je m'en fiche. Qu'elle écoute mes pensées si elle le veut, je n'ai plus rien à cacher à quiconque. Tout ce que je veux, c'est m'effacer...

« May ? » m'appelle Rivière avec inquiétude. « Tu me fais peur. Ta voix est de plus en plus faible... Ne me laisse pas, s'il te plaît ! »

Ce n'est pas comme si j'avais où que ce soit où aller... Mais et si c'était le cas ? Si je pouvais tout simplement m'effacer ? Cette possibilité m'enchante grandement et je m'abandonne à cette torpeur qui me gagne. Cette fois, je ne suis pas contrainte. Personne ne me repousse vers les ténèbres. Je me jette volontiers dans ses bras. Je les laisse m'envelopper progressivement jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien.