J'entends qu'on m'appelle. Mon nom est répété avec une lassitude que je perçois. Je voudrais répondre à cette voix qui me hèle de me laisser en paix mais je flotte dans un océan de coton. Je suis tellement bien. Je ne veux jamais avoir à partir d'ici. Le volume de la voix qui était monté crescendo entame sa redescente. Je souris dans ma torpeur et me laisse glisser dans ce nuage cotonneux si confortable

Je continue à flotter pendant un temps indéterminé. Le temps s'écoule de façon totalement aléatoire ici. Il n'y a ni jour ni nuit. En revanche, tout est toujours sombre et silencieux. Mon corps nage dans cet espace sans limite sans jamais rencontrer aucun obstacle. Tout est parfait, pourquoi voudrais-je m'en aller ?

Une voix continue de me héler de temps à autre. Je ne cherche pas à comprendre ce qu'elle me dit. Je sais qu'elle finira par abandonner, et enfin je serais seule.

Seule... Plus le temps passe, plus je me demande si c'est une bonne ou une mauvaise chose. La solitude ne me gêne pas vraiment mais, pourtant... ce silence commence à me peser.

Finalement, la voix est la seule entrave à ce silence. Je me surprends de plus en plus à l'attendre. Son entente rompt ce cercle sans fin et sans limite dans lequel je me trouve. J'apprends à l'apprécier, puis à supplier la voix de retentir.

Je ne supporte plus cet environnement si neutre. Je ne veux plus flotter parmi ces nuages pourtant si confortables. Je ne veux plus être seule. Je veux rejoindre la voix. J'ai peur dans cette noirceur constante. J'ai peur de tomber après avoir si longtemps flotter. Peur de m'éteindre complètement. Je hurle, priant pour que quelqu'un, quelque part, m'entende...

« May ? May, tu es là ? Je t'en prie, réponds-moi... » c'est la voix larmoyante de Rivière.

Je mets un moment avant de me rappeler que c'est moi, May. Puis je dois me rappeler comment répondre à cette voix qui m'interpelle.

« Rivière ? » je demande avec incertitude.

« May ? »

Rivière paraît incrédule. Je l'entends se poser milles questions. Elle se demande si elle a imaginé ma voix, elle se demande si je suis réellement là, dans sa tête.

« May ? » répète-t-elle.

« Oui, c'est moi, Rivière. Je suis bien là. Qu'y a-t-il ? »

« Je... Où étais-tu ? J'ai eu si peur... »

J'ai du mal à comprendre ce qu'il se passe. Une sensation de flou entoure mon esprit et mes pensées. Je ne comprend pas pourquoi elle est si inquiète.

« Je n'en sais rien. Je dormais, non ? »

« Mais, May... Cela fait trois mois ! » me répond-t-elle avec incompréhension.

Trois mois... J'ai un peu de mal à intégrer cette idée. Trois mois ont passé et je n'en ai rien vu ?

« Cette fois, j'ai cru t'avoir définitivement perdue. » poursuit Rivière. « Quand tu as disparu, tu parlais de la mort... Tu souhaitais mourir... »

Cette pensée l'effare. Elle s'interrompt quelques secondes le temps de se débarrasser des frissons qui la parcourent, puis elle reprend.

« J'ai peur, May. Je ne veux pas que tu disparaisses. »

« Pourquoi cela te fait-il peur ? Si je disparais, ce corps sera entièrement le tien. »

Je me rappelle maintenant avoir voulu disparaître. Je l'ai réellement voulu. Je pense que j'aurais pu y parvenir. Je me souviens néanmoins d'un peur fulgurante qui m'a ensuite saisie. C'est probablement elle qui m'a ramenée. La volonté de vivre. Mais pour quelle vie ?

« Je n'aime pas être seule dans notre tête. C'est beaucoup trop calme. Et c'est ton corps, je ne veux pas te l'arracher. Tu ne devrais pas avoir à disparaître. »

« Peut-être, Rivière. Mais on en a déjà parlé, l'idée de vivre cette vie pour toujours m'insupporte. Pas à cause de toi car je pense pouvoir m'y faire, à ta présence dans ma tête. Contre toute attente, je crois que je pourrais t'apprécier. Tu n'es pas comme tes semblables. Mais n'avoir aucun contrôle sur rien si ce n'est mes pensées... Je deviendrais folle. »

Rivière a envie de me répondre, de me convaincre du contraire, mais elle sait que mes paroles sont irréfutables. Elle voudrait que tout soit différent. Moi aussi.

« D'ailleurs, j'ignore s'il en va uniquement de ma volonté. Je me sens de plus en plus faible, Rivière. Peut-être suis-je sur le point de disparaître, peut-être que je n'y peux rien du tout, peut-être est-ce supposé se dérouler comme ça. »

« Non. » objecte Rivière avec force.

« Non ? » je relève.

Je suis étonnée de la vigueur avec laquelle elle s'oppose à moi.

« Je veux te rendre ton corps, May. Je ne supporte pas de te le voler. Dans les quelques autres vies que j'ai vécues, jamais l'hôte n'était conscient de ma présence. Jamais il n'était récalcitrant à ma présence. Il ne m'était pas difficile de vivre dans ces corps dans ces conditions. Mais là... tu es en vie et c'est ton corps. Je ne pense pas que ce que nous faisons soit juste. »

Je reste bouche bée face à son aveux.

« En as-tu parlé aux autres âmes, de ce que tu penses ? »

« Non, je ne peux pas remettre en cause tout ce en quoi elles croient. Je commence à penser que je dysfonctionne... »

« Ou bien tu es la seule qui fonctionne. » je propose. « Mais Rivière, que t'arriverais-t-il à toi ? »

Je ne suis pas certaine que son sacrifice soit entièrement juste. C'est peut-être mon corps, mais elle n'a pas demandé à l'occuper non plus. Elle a autant le droit de vivre que moi.

« Je pourrais repartir d'ici, partir sur une autre planète. » dit-elle.

« C'est ce dont tu as envie ? » je demande.

« Je ne sais pas trop. J'aime cette planète, il y a tant de choses à y découvrir. Vous, les humains, êtes une espèce fascinante. Mais c'est votre planète et, l'explorer avec un corps qui n'est pas le mien, ce n'est pas juste. »

« Mais c'est ta seule possibilité, pas vrai ? »

Elle acquiesce silencieusement.

« Je ne peux pas te demander de renoncer à ta vie ici. » je finis par répondre. « Et puis, est-ce seulement possible ? Les autres âmes ne te laisseront pas me rendre mon corps. »

« C'est vrai. » reconnaît-elle avec dépit.

« Nous sommes dans une impasse. » je lui fais remarquer.

« C'est vrai. » répète-t-elle. « Mais... »

Je l'invite à poursuivre. Elle meurt d'envie de me dire quelque chose. Elle s'empêche même d'y penser.

« Tu ne vas pas me quitter de nouveau, si ? »

Elle semble si abattue à cette idée. Je me sens triste pour elle.

« Cette décision ne m'appartient peut-être pas. Mais, tant que j'ai mon mot à dire, je resterais. » je lui promets. « Du moins pendant quelques temps. Cela dépendra de ma capacité à supporter la situation. Peut-être que si tu me divertis suffisamment, cela rendra la situation plus facile. »

« Si je te divertis ? » relève-t-elle.

« Fais moi voir du paysage, fais moi visiter des endroits dans lesquels je n'ai jamais été. Découvrons ensemble cette planète que je connais si peu, au final. »

Je sens Rivière enthousiaste à cette idée. Elle est ravie.

« On fera ça ! » me promet-elle à son tour.

« Et... » j'hésite un instant.

« Oui ? »

« Pourrait-on aller voir Mina ? Je sais que ce n'est plus vraiment elle mais j'aimerais la voir quand même. »

Rivière accepte immédiatement.

« Je la vois régulièrement à l'université. Nous suivons les mêmes cours. »

L'université... Ce concept me paraît si obsolète sur la planète telle que nous la connaissons aujourd'hui. Je découvre dans ses pensées qu'elle suit un cours sur l'histoire des âmes et sur les planètes qu'elles ont colonisées. C'est un peu douloureux d'imaginer que ce qui nous arrive est arrivé à d'autres avant nous mais je me dis que c'est une chance inouïe d'en apprendre plus sur le reste de l'univers.

« Elle me considère un peu comme sa tutrice, alors même qu'elle a une vraie tutrice pour l'accompagner dans sa vie sur cette planète. » poursuit Rivière avec une vraie fierté. « Au final, je suis un peu comme sa grande sœur, comme tu l'étais pour Mina. »

Cela m'attriste et me touche à la fois. Nos corps à Mina et moi, qu'on les occupe ou pas, semblent garder un lien fort. En partie grâce aux souvenirs qui vont avec. Ce lien qui perdure même en notre absence m'apporte un peu de réconfort. Même si je finis par disparaître, à l'instar de Mina, quelque chose de nous restera sur cette planète, j'en suis persuadée. Je compte sur Rivière pour cela.

Je réalise que la sensation de fatigue me gagne de nouveau. Cette fois, je tente cependant de la tenir à l'écart. Les deux dernières fois où j'ai ressenti cela, j'ai disparu. Mais comment m'empêcher de me fondre dans l'obscurité ?

« Rivière... » je murmure. « J'ai de nouveau du mal à me maintenir éveillée. Je ne comprends pas pourquoi. Peut-être suis-je de plus en plus faible. Je ne sais pas si je vais pouvoir tenir ma promesse... »

« Essaie de t'accrocher à quelque chose. » me conseille Rivière avec urgence, elle redoute de me voir disparaître encore. « Pense à Mina, tu as envie de la revoir, pas vrai ? Son corps, je veux dire. Tu dois rester éveillée suffisamment longtemps pour ça. Crois-moi, ça vaut le coup. Ce n'est pas ta Mina, mais tu l'apprécieras, j'en suis persuadée. Elle est jeune et elle a beaucoup été influencée par la personnalité de ta petite sœur. Elle lui ressemble beaucoup. »

J'ai envie d'y croire. J'ai envie de trouver une raison de continuer à vivre. Je ne veux pas d'un réplica de ma petite sœur, mais j'espère y trouver une consolation. Au fond de moi, je garde un mince espoir. Celui que, quelque part, l'esprit de ma Mina existe encore. J'en garde peu de souvenirs, seulement des sensations, mais j'ai parcouru un endroit sombre pendant mes disparitions. Peut-être est-elle là-bas, attendant que quelqu'un vienne la sauver ?

Je décide de m'accrocher à cet espoir. C'est la seule chose qui me donne vraiment une raison de survivre. La possibilité que ma sœur soit encore en vie. Tant que je n'aurais pas de preuve du contraire, je m'efforcerais de combattre contre cette force qui tente de m'emporter loin, si loin de la réalité.