Le cœur de Rivière se met à battre la chamade quand nous apercevons Mina, assise dans l'un des rangs de l'amphithéâtre où a lieu le cours. C'est en partie ma faute. Je n'en reviens pas de la revoir de mes propres yeux. Ma petite sœur.
« Calmes-toi, je ne parviens plus à penser quand tes émotions m'envahissent. » me dit Rivière.
« Je sais mais je ne peux pas me contrôler. Elle est là. »
« Mina, l'âme. » se sent obligée de préciser Rivière, pour que je fasse bien la différence.
« Je le sais bien. » je grommelle. « Elle aurait pu choisir un autre prénom que celui de ma petite sœur aussi. Il aurait été moins compliqué de les différencier. Toi, tu n'as pas repris mon nom. »
« Comme tu es encore dans ma tête, ça aurait été assez cocasse que je choisisse de conserver ton nom. » admet-elle. « Mais si Mina a choisi de conserver ce prénom, c'est justement car elle est si influencée par la personne que ta petite sœur était. Comme je te l'ai dis, je retrouve beaucoup de l'ancienne Mina en elle. C'est une jeune âme, encore plus que moi, je veux dire. C'est sa première planète. C'est peut-être pour cela qu'il est si difficile pour elle d'avoir une personnalité propre. Pour certains aspects, elle est sa propre personne cependant. Elle n'est pas un copié-collé de l'ancienne Mina non plus. »
Rivière avance lentement dans l'amphithéâtre. Elle porte des petits talons ce qui trahit très vite sa présence. Alertée par ce bruit, Mina se retourne. Son regard se fixe alors sur Rivière. Son bras se lève pour la saluer et un sourire immense traverse son visage.
Une vague d'émotion me traverse et, de nouveau, Rivière en ressent les effets physiques. Son cœur tambourine dans sa poitrine. Ses mains deviennent moites.
« May ! » lance-t-elle d'un ton accusateur.
« Je sais ! Je suis désolée mais... je croyais ne jamais revoir ce sourire. C'est à la fois douloureux et agréable. »
« Je ne vois pas comment il est possible de ressentir ces deux émotions à la fois. » m'avoue Rivière.
« Parce que tu es une âme. » je soupire. « Tu finiras peut-être par comprendre, au fur et à mesure des expériences humaines que tu vas vivre ici. »
« Vous êtes vraiment une espèce étrange. »
Je ne l'écoute déjà plus. Nous sommes à seulement quelques mètres de Mina. Je scrute chaque parcelle de son visage. J'essaie d'en enregistrer les moindres détails. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle soit si semblable à ce qu'elle était auparavant.
Il s'agit de son corps donc, bien évidemment, la nouvelle Mina lui ressemble comme deux gouttes d'eau. Cependant, ce n'est pas à cela que je fais référence. Je parle des expressions de son visage qui sont identiques en tout point. Son regard est exactement le même que celui que ma Mina avait quand elle me regardait.
Pourtant, Rivière ne me ressemble pas en ce sens. Je l'ai remarqué quand elle s'est placée devant le miroir ce matin. C'est bien mon visage qu'elle a, mais pas entièrement. Son regard n'est pas le même que celui que j'avais auparavant. Ses sourires ne sont pas exactement semblables non plus.
Je comprend alors ce que Rivière a voulu dire. Elle a sa propre personnalité et sa façon d'utiliser mon corps en est influencée. Pour l'âme en Mina, c'est une découverte totale. Elle découvre la vie, le monde, à travers les souvenirs de Mina. Elle se forge sa personnalité à partir de tout cela. C'est pourquoi elle lui ressemble tant.
Rivière s'installe sur le siège à côté de Mina.
– Te voilà ! s'exclame Mina l'âme avec un bonheur perceptible.
Dans un geste parfaitement naturel, elle serre Rivière dans ses bras. Comme deux véritables sœurs. Un pincement de jalousie me traverse. J'aurais aimé être celle qui serrait dans ses bras le corps de Mina.
« C'est un peu toi aussi qui la serre dans ses bras. » me fait remarquer Rivière.
« Ce n'est pas le problème. » je bougonne. « Je... Et puis zut. Rien. »
J'entends à ses pensées que Rivière ne comprend pas.
« Ne fais pas attention à moi. » lui dis-je. « Ça s'appelle bouder chez les humains. Je suis quelqu'un de grognon, il faudra t'y habituer. »
Rivière acquiesce sans discuter. Elle ne comprend pas beaucoup plus mais elle ne cherche pas plus loin. Elle accepte qu'elle ne peut pas toujours tout comprendre. Mina commence à poser des questions à Rivière. Tout ce qu'il y a de plus banal : si elle a bien dormi, si elle a bien mangé... Puis elle prononce mon nom et je me réveille de mon état de latence.
– J'ai encore rêvé de May cette nuit, apprend-t-elle à Rivière. Elle et Mina jouaient dans le jardin de la maison où elles ont grandie. Elles s'arrosaient avec des pistolets à eau. Elles avaient l'air si heureuses.
Elle marque une pause et un pli soucieux s'installe entre ses sourcils. Ça aussi, c'est quelque chose que Mina faisait souvent.
– Depuis que nous, les âmes, sommes arrivées sur leur planète, Mina n'a plus jamais été aussi heureuse... remarque-t-elle avec tristesse.
Rivière acquiesce gravement.
– Elles ont vécu dans la peur, à partir de cet instant, dit-elle.
– Cela ne semble pas juste...
Rivière ne répond rien mais je sais qu'elle a envie de confirmer, qu'effectivement, ce n'est pas juste du tout. Mais elle n'ose pas exprimer en public cette opinion qui est pourtant la sienne. Elle ignore comment cela serait perçu. En revanche, elle est ravie que l'opinion de Mina s'oriente dans le même sens que la sienne.
« Sait-elle que je suis encore là ? » je demande alors à Rivière.
« Non, je ne lui ai jamais dis que je t'avais entendue dans ma tête, ni à personne d'autre que ma soigneuse. Je ne veux pas attirer l'attention, ni sur moi ni sur toi. Et puis, je ne sais pas encore si je peux faire confiance à Mina pour garder mes secrets. Elle est tellement jeune, j'ignore comment elle réagirait. »
J'acquiesce mentalement, je suis d'accord avec ce raisonnement.
– Je voulais te parler de quelque chose, poursuit Mina sur un ton un peu plus enjoué. J'ai vu ma tutrice hier. J'en ai beaucoup discuté avec elle. Je ne sais pas ce que tu vas en penser...
Elle s'interrompt et jette un petit regard timide en direction de Rivière.
– Je t'écoute, Mina. Tu peux tout me dire, la rassure-t-elle.
– Tu sais que je vis actuellement chez un couple ? Deux âmes dont les hôtes étaient mariés. Je m'entend très bien avec eux, ils sont très attentionnés. Cependant, j'ai eu une idée, qui est peut-être stupide...
Une fois de plus, Mina laisse sa phrase en suspens et Rivière l'incite à continuer en lui souriant.
– Je me suis dis que, peut-être, comme nous nous entendons si bien... Je pourrais vivre avec toi. J'en serais si contente. Nous serions comme de véritables sœurs. Comme May et Mina. Bien sûr, je comprendrais que tu préfères continuer à vivre seule. D'autant plus si tu trouves un compagnon, et...
– J'adorerais ça, l'interrompt Rivière avec joie. Seulement, je n'ai qu'un lit dans mon appartement. Il nous faudrait dormir ensemble ou en faire installer un second.
– Cela ne me dérange pas de dormir avec toi. May et Mina le faisaient tout le temps.
Ce désir de Mina d'avoir avec Rivière une relation comme celle que j'avais avec ma petite sœur me laisse pensive. Je trouve cela dérangeant dans le sens où, de l'extérieur, on dirait qu'elle veut absolument tout copier de notre vie passée. Je l'excuse dans le sens où cette vie est la première pour elle, ainsi, notre vie à Mina et moi est tout ce qu'elle a connu jusqu'ici. Cela me met néanmoins un peu mal à l'aise. Il m'est difficile d'accepter que ma sœur ait disparue quand l'âme en elle veut absolument tout reproduire de sa vie. En dehors de tout cela, cet amour fraternel pour Rivière est touchant.
– Dans ce cas, tu peux emménager quand tu le souhaites, reprend Rivière. Tu pourras participer à la décoration si tu veux !
« Je croyais que j'aurais mon mot à dire aussi ? » je lui fais remarquer pour la taquiner.
« Bien sûr ! Nous déciderons toutes les trois ! »
J'acquiesce pour la forme mais, en réalité, je commence à me sentir de trop ici. Je réalise que Rivière se construit progressivement une vie et, maintenant que Mina est sur le point d'emménager chez elle, ce ne sera plus juste elle et moi.
Ma vie à moi se résume désormais à Rivière. Ce n'est pas un choix, j'y suis obligée pour des raisons évidentes. Je ne vois pas comment m'intégrer dans cette nouvelle dynamique qui va se créer. Mina a parlé de compagnon. Et si Rivière trouvait effectivement un compagnon ? Ai-je envie d'être dans sa tête à tous les instants de vie qui l'attendent ? Non, vraiment pas.
Je ne veux pas vivre en tant que spectatrice. Je ne veux pas vivre par procuration. Je veux ma propre vie. Pourquoi ne puis-je pas avoir ma propre vie ?
Quant à cette nouvelle Mina, elle est certes semblable en tout point à ma Mina, mais ce n'est plus ma Mina, j'en suis consciente. Elle est désormais la Mina de Rivière. Et c'est très bien comme ça, mais je n'ai pas ma place avec elles. Elles n'ont pas besoin de moi. Pas vrai ?
Tandis que Rivière écoute Mina s'enthousiasmer à propos de tout ce qu'elles pourront faire ensemble, je m'éclipse en toute discrétion. Je vais me cacher quelque part, dans un recoin de la tête de Rivière. J'ai besoin de souffler un moment, de réfléchir. Ou de ne plus réfléchir pendant quelques instants, peut-être. J'ai besoin d'un répit. Rivière s'en sortira très bien sans moi, quoi qu'elle puisse en dire. Elle a Mina, désormais. Quand bien même je disparaissais, elle irait bien. Je n'ai aucun doute à ce sujet.
Il n'empêche que je ne suis pas encore prête à définitivement m'en aller. Quelque chose continue à me retenir en ce monde, un fil invisible que je peine à remonter, un fil dont je ne connais pas encore l'origine...
Un fragment d'espoir, peut-être ?
