« Peut-être Mina est-elle encore présente aussi, quelque part dans ma tête... »

Ces paroles me parviennent de très loin mais elles agissent comme un électrochoc. Je ne sais pas vraiment où je me trouve mais je connais ce nom. Mina. Je tente de trouver une sortie au labyrinthe obscur dans lequel je me trouve. Je veux voir, je veux entendre, je veux sentir. Je place toute ma volonté dans cette envie de m'enfuir. Je sais que j'y suis parvenue quand des images m'apparaissent, quand des sons me parviennent.

J'émets intérieurement un soupir de soulagement.

« May ? » m'appelle quelqu'un.

Quand je me suis enfin extirpée du flou qui encombre mon esprit, je mets un nom sur cette voix. Cette voix qui est la même que la mienne. Rivière.

« Tu es revenue. » constate-t-elle.

Je réalise que j'ai encore disparue. Je ne sais même pas si je dois être inquiète ou bien soulagée. J'ai le sentiment qu'il est encore trop tôt pour partir définitivement. Mais ne serait-ce pas mieux pour Rivière comme pour moi ?

Je remarque que Rivière ne semble pas aussi affolée que les fois précédentes. J'en déduis que ça ne l'atteint plus autant. Peut-être se lasse-t-elle de ma présence, finalement ? Peut-être n'a-t-elle plus envie de m'entendre dans sa tête ?

« Ce n'est pas ça du tout, May ! » proteste-t-elle.

Je prends conscience qu'elle entend chacune de mes pensées alors je tente de dresser un mur entre ses pensées et les miennes.

« Je suis très triste quand tu es absente... » poursuit-elle avec douceur. « Tu l'es chaque fois plus longtemps, trop longtemps, et je ne sais plus quoi faire. Chaque fois, je me demande si tu reviendras. J'ai peur qu'un jour, ce soit la dernière fois que nous nous parlons... »

« Je n'y arrive plus, Rivière. C'est indépendant de ma volonté. Je n'arrive plus à rester. Cela me demande trop d'énergie. Et c'est d'autant plus difficile pour moi que je te vois construire ta vie, ça me rappelle que je suis condamnée à rester dans ta tête. Je n'aurais plus jamais la possibilité de me construire une vie à moi... »

J'entends Rivière renifler, et puis je sens ses joues devenir humides sous les larmes. Ses sanglots se font de plus en plus forts. Quelqu'un surgit alors au chevet de Rivière. Je reconnais immédiatement Mina. Celle-ci entoure Rivière de ses petits bras.

– Rivière ! s'exclame-t-elle. Que se passe-t-il ? As-tu mal quelque part ?

– Non, répond celle ci en secouant la tête.

Elle tente de s'expliquer mais les sanglots l'en empêchent. Alors Mina patiente, le temps que les larmes de Rivière se tarissent. Quant à moi, je reste silencieuse. C'est ma faute si Rivière est dans cet état. Ce n'était pas mon intention de la faire souffrir, mais c'est ce que je fais.

– May est de retour dans ma tête, dit alors Rivière à Mina.

Je reste bouche bée. Mina n'est pas censée être au courant de ma présence, si ? Une vague d'inquiétude me traverse.

– Oh ! s'étonne Mina. Que dit-elle ?

Rivière baisse la tête.

– Elle ne va pas bien. Elle est triste, elle veut retrouver sa vie.

« Rivière ! » je m'insurge. « Ce n'est pas ce que j'ai dis. J'aimerais avoir une vie à moi, c'est vrai, mais je sais que ce n'est pas possible. Je t'interdis de te sentir coupable. »

– Oh... soupire Mina avec chagrin.

– Si seulement je pouvais faire quelque chose !

– J'aurais aimé parvenir à trouver sa Mina dans ma tête, peut-être cela lui aurait apporté du réconfort...

Ma Mina ! Je me souviens des paroles entendues pendant mon inconscience. C'est elles qui m'ont fait émerger, je crois. Mina l'âme cherchait la présence de ma Mina dans sa tête. Sans succès, apparemment...

Je décide de fouiller un peu dans la mémoire de Rivière à ce sujet. Je découvre que Rivière a parlé de moi à Mina car j'ai été absente longtemps et cela l'a rendue triste. Elle pensait qu'elle ne m'entendrait plus jamais. Mina s'est rendue compte de sa tristesse et Rivière a ressenti le besoin de tout lui avouer. Elle a très bien réagi à cette nouvelle. Elle a été ravie de savoir que j'existais encore, bien qu'inquiète de me savoir disparue dans la tête de Rivière.

Cela l'a amenée à se questionner sur son propre hôte, c'est à dire ma Mina. Alors elle a commencé à la chercher. Je réalise seulement maintenant que cela fait déjà plusieurs jours. J'ai donc mis plusieurs jours à me réveiller suite à ces paroles... Cela m'amène à me demander combien de temps exactement j'ai été absente cette fois. Je ne parviens pas à trouver cette information. Mon accès à la mémoire de Rivière n'est pas aussi facile que je le voudrais.

« Rivière... Combien de temps ai-je disparu cette fois ? »

Elle sursaute quand je m'adresse à elle de nouveau. Elle a perdu l'habitude de m'entendre.

« Combien de temps, Rivière ? »

« Cinq mois... »

Cette nouvelle m'ébranle plus que je ne l'aurais pensé. Cinq mois. Ce qui signifie que Rivière est maintenant dans mon corps depuis un peu plus de huit mois. Le pire, dans tout ça, c'est que la plus grande majorité de ce temps, j'ai été inconsciente.

« Je ne sais pas quoi dire. » je lui avoue. « Le temps est devenu quelque chose d'étranger pour moi. Je ne le perçois plus s'écouler. C'est une sensation étrange qu'avoir manqué tant de mois... »

« Je vais trouver une solution, May. Cela ne peut plus continuer comme ça. »

J'admire la détermination de Rivière mais je sais pertinemment qu'il n'existe pas de solution. En tout cas, pas une solution qui nous satisfasse toutes les deux.

« Il n'y en a pas, Rivière ! » je lui rappelle.

« Si, il y en a une. » réplique-t-elle.

« Laquelle ? »

Elle reste silencieuse.

« Laquelle ? » je répète avec inquiétude. « Ne me tiens pas à l'écart, Rivière. Tu me fais peur. Je ne te permets pas de te sacrifier, si c'est là ta brillante idée. Je te l'interdis ! »

Car quelle autre solution que son sacrifice y avait-il ? Rivière ne me répond pas et reste silencieuse. Elle a construit des murs autour de son esprit et je ne peux pas les traverser. Je grogne de frustration.

Il y a cependant un aspect positif à cette frustration. Cela me donne de la force. J'apprécie ce regain d'énergie de mon esprit. Je ne compte pas de nouveau disparaître tandis que quelque chose de louche se trame. Je ne vais pas laisser Rivière faire, peu importe ce qu'elle a en tête.

« Réponds moi, Rivière. Je ne lâcherais pas le morceau si facilement. J'ai le droit de savoir. »

Je l'entends soupirer tandis que Mina l'observe avec curiosité. Elle n'ose pas l'interrompre, imaginant très bien la discussion interne qui a lieu dans sa tête.

Finalement, Rivière abandonne le combat.

« J'ai vraiment voulu le faire, j'ai failli, mais... Cela ne s'est pas passé comme je l'imaginais. »

Je l'incite à tout me raconter.

« Je voulais... eh bien je suppose que voler est le terme adéquat.. Je voulais voler une cryocuve et tout le matériel nécessaire afin de réaliser mon extraction dans les meilleures conditions... »

« Quoi ?! » je m'exclame. « Sans me demander mon avis ? »

« Je ne t'ai pas entendue si longtemps, j'ai cru que tu ne reviendrais pas, que la seule solution de te ramener, c'était de m'en aller. Je savais que tu n'aurais pas été d'accord, mais au fond, je sais que tu aurais été ravie d'avoir retrouvé ton corps ! »

« Là n'est pas la question. » je réplique. « Je te l'ai déjà dis, je refuse que tu te sacrifies pour moi. Et puis d'abord, qui aurait réalisé ton extraction, comme tu le dis ? »

« Je pensais convaincre Mina de m'aider... »

« Tu es dingue ! » je m'offusque avec exaspération.

« Je sais, ce n'était pas une idée de génie... Cela aurait été la rendre complice de mes agissements et ce n'est pas bien. »

« Quand bien même ce plan aurait réussi... Que serait-il advenu de toi ? Et moi, comment penses-tu que je survivrais parmi ton espèce ? Je finirais par me faire prendre de nouveau et ça en serait définitivement terminé. »

« Moi, j'aurais pu aller sur une nouvelle planète... »

« Tu n'en a même pas envie, tu adores cette planète ! »

« Ce que je ressens importe peu... »

Je l'arrête tout de suite.

« Non, je ne te permets pas de dire ça ! Tu es chez toi ici. Tu mérites de rester sur cette planète. Toi, Rivière. Aucune vie n'est possible pour moi, May, l'humaine. Alors promets moi de ne jamais te sacrifier inutilement pour moi ! Et, de grâce, cesse de te sentir coupable. Rien n'est de ta faute dans cette situation. »

« Que je sois coupable ou pas, la situation reste la même. »

« C'est une impasse, oui. » j'acquiesce.

Un silence s'installe entre nous. Je sens la tristesse de Rivière se propager jusqu'à moi. C'est habituellement moi qui la contamine avec mes émotions. Elle devient si humaine sans même le réaliser.

« Au fait, qu'est-ce qui a coincé exactement dans ton plan ? » je reprends.

Sa gêne au moment d'en parler m'a interpellée. Il y a quelque chose qu'elle évite de me dire.

« Eh bien... La première étape en fait. Voler le matériel. Je n'ai pas pu m'y résoudre... » m'avoue-t-elle, penaude.

J'éclate de rire.

« Ce n'est pas drôle ! » proteste-t-elle.

« Oh que si ! » je réplique. « Et ça m'arrange car je sais que jamais tu ne pourras mettre ton plan à exécution, comme ça. »

Un doute persiste cependant au fond de moi. Je connais la ténacité dont peut faire preuve Rivière quand elle le veut. Et si elle y parvenait finalement, un jour où je serais « absente » ? Je sais qu'elle a raison, quand elle dit que je serais ravie de retrouver mon corps. Bien sûr que je le serais. Ce serait une telle délivrance.

Mais à quel prix ? Au prix de la vie de Rivière ? Tout ça pour me faire de nouveau attraper par les traqueurs au bout de quelques heures, quelques jours ? Non, ce n'est définitivement pas une solution envisageable. Pas dans les circonstances actuelles. Peut-être même jamais...

Au fond de moi, la mince lueur d'espoir persiste cependant. Et si je me trompais ? Au fond, je crois bien que c'est ce « si » qui me maintient en vie. Car comment pourrais-je abandonner alors qu'une possibilité de nous sauver toutes les deux, moi et Rivière, existe peut-être quelque part ?