Après plusieurs mois d'absence, je réalise que certaines choses ont changé dans la vie de Rivière. Je lui demande de m'en dire plus mais je la sens hésitante. Elle se sent toujours coupable d'avoir une vie à elle alors que je n'y ai pas droit.
« Eh bien... Je suis toujours des cours à l'université avec Mina. C'est passionnant. J'en apprends plus sur les planètes que je ne connais pas, tel que le monde de feu. Mina est encore plus avide de ces cours puisqu'elle n'en a encore visité aucun autre. Sinon, j'ai trouvé un travail. »
Ce concept me paraît incongru. Avant le bouleversement de notre monde, c'était quelque chose qui m'angoissait beaucoup. Je ne savais pas ce que je parviendrais à faire de ma vie. Vraiment pas. De telles préoccupations me paraissent maintenant futiles.
« Quel genre de travail ? » je lui demande.
« Je suis actrice dans une troupe de théâtre. »
Je ne peux m'empêcher de rire.
« Actrice ?! » je m'exclame.
Je sens que mon scepticisme la vexe un peu.
« Pourquoi cela te surprend-t-il ? » s'étonne-t-elle.
« J'ignorais que les troupes de théâtre existaient encore. Je veux dire, chez les âmes. »
« C'est un divertissement pour les âmes spectatrices mais également pour les âmes actrices. C'est une activité inoffensive. Pas comme certains de vos anciens sports, comme la boxe ou le rugby par exemple... Et puis, j'ai déjà occupé un rôle similaire sur ma planète précédente. J'étais conteuse sur le monde des Herbes-qui-voient. »
Je suis surprise de l'entendre me parler de son passé. Je réalise maintenant que je ne sais rien de qui était Rivière avant, de là où elle a vécu avant d'arriver ici. Elle sait tant de choses de moi et j'ignore tout d'elle.
« Tu me parles rarement de ta vie passée. » je lui fais remarquer. « En quoi est-ce que ça consistait, ce rôle de conteuse ? »
« Exactement comme les acteurs sur Terre, nous devions divertir les autres. »
« Et à quoi ressemblait-il, ce monde ? Et les êtres qui le peuplent ? » je demande.
« Les Herbes-qui-voient sont des êtres enracinés. Elles sont incapables de se déplacer, c'est pourquoi c'est une expérience si différente sur Terre, dans la peau d'humains. Mais les esprits des Herbes-qui-voient sont connectés de façon inédite : chacune d'entre elles peut entendre les pensées des autres. Il n'y a pas de secrets chez elles. Leur espérance de vie est bien supérieure à la votre, elles peuvent vivre plusieurs siècles. Quant à la planète en elle même, c'est une planète aquatique surplombée par deux Soleils. C'est magnifique. Mais je préfère de loin vivre sur Terre, dans un corps humain. »
Je peux la comprendre. Ne pas pouvoir se déplacer ? Quelle horreur.
« Et donc, en tant que conteuse, tu distrayais les autres en communiquant par la pensée ? Tu leur racontais des histoires ? »
« C'est à peu près ça. » acquiesce-t-elle.
« C'est une vocation, alors ? Puisque tu réitères cela ici. »
« Je suppose, oui. »
« Et quel genre de pièces jouez-vous, dans cette troupe de théâtre ? » je lui demande avec curiosité. « Roméo et Juliette ? Macbeth ? »
« Nous ne jouons pas vos anciens classiques de théâtre. Certains sont bien trop violents. Nous jouons des pièces écrites par des âmes. »
« Ah oui ? »
Cette fois, je suis plus que sceptique.
« Quelle pièce jouez-vous en ce moment ? » je l'interroge.
« Une pièce sur les retrouvailles de deux âmes s'étant perdues de vue depuis des milliers d'années. Je dois admettre que c'est un thème très récurrent dans nos pièces. C'est bien moins diversifié que vos œuvres humaines. »
Je m'abstiens de tout commentaire.
« Quel rôle joues-tu, dans cette pièce ? »
« Je suis l'amie commune, celle qui réunit les deux âmes. »
« Moi j'ai joué un arbre quand j'étais petite... » je commente.
Cela fait rire Rivière alors que les images floues de ces instants de mon enfance défilent dans notre tête. Puis ces images laissent place à des images de Mina lors d'un spectacle scolaire. Mes talents limités d'actrice m'ont toujours fait obtenir des rôles quelques peu désuets lors des spectacles d'école, mais Mina a toujours eu les premiers rôles. Personne ne pouvait résister au charme de cette petite. Je n'étais pas une exception à la règle.
« Mina joue-t-elle également dans cette troupe ? »
« Elle m'accompagne parfois lors des répétitions mais elle préfère se concentrer sur ses cours à l'université pour le moment. Elle s'est fait des amis là-bas, elle est heureuse. »
Savoir cela me réjouit pour elle même si j'ai l'impression de trahir Mina par ces pensées. La facilité avec laquelle je ressens de l'empathie pour les âmes me décontenance. Cela me donne le sentiment de trahir les miens de façon générale, les humains. Pourtant, au contact de Rivière, j'apprends de plus en plus à comprendre les âmes.
A aucun moment je n'oublie le mal qu'ils ont fait. Cependant, leurs intentions ne sont pas mauvaises et c'est pourquoi je ne parviens pas à les haïr. Je crois sincèrement qu'ils ne conçoivent pas en quoi ce qu'ils font est mal. Si seulement ils le comprenaient... Peut-être tout serait-il différent. Rivière me prouve qu'il y a encore de l'espoir. Tout comme Mina l'âme.
Inconsciente de mes pensées, Rivière se méprend sur mon silence.
« Je suis désolée... Cela ne doit pas être facile pour toi de savoir que Mina aussi se construit une vie alors que... »
« Ce n'est pas ça, Rivière. Tout va bien. Ma Mina n'est plus là mais je suis ravie que ta Mina puisse avoir une vie heureuse. Tout comme toi. »
« Je ne mérite pas ta gentillesse... » se lamente-t-elle.
Je soupire.
« C'est toi qui me dit ça ? Une âme qui, par définition, ne peut concevoir que la gentillesse en ce monde ? »
« Mais nous nous méprenons ! »
« Je sais... Mais si tu as pu changer d'avis, les autres pourraient en faire de même. »
« Ma situation est particulière... Tu es là, dans ma tête, May. »
« Si je suis là, d'autres doivent aussi l'être ! »
« Je n'ai encore rencontré personne dans cette situation. »
« Probablement parce que ces âmes s'en cachent, tout comme tu le fais... »
« Dans ce cas comment pourra-t-on faire une différence ? »
« Je l'ignore. Je suppose qu'un coup de pouce du destin ne ferait pas de mal. »
Des coups sont frappés à la porte et font sursauter Rivière. Elle se précipite pour aller ouvrir et se retrouve face à un homme grand avec des cheveux bruns coiffés en brosse.
– Bonjour Rivière ! Comment vas-tu ?
– Je vais bien, merci Vogue-sur-les-flots. Et toi, comment vas-tu ?
– Je vais bien également. Es-tu prête ?
– Presque ! J'en ai pour une minute.
« Prête pour quoi ? » je demande tandis que Rivière attrape sa veste sur le porte manteau.
« La répétition avec la troupe. »
Rivière referme la porte d'entrée derrière elle et suit Vogue-sur-les-flots, dont j'apprends dans la mémoire de Rivière que le surnom est Vogue. Vogue la conduit jusqu'à sa voiture et ouvre la portière passager. Il invite Rivière à s'installer avec un grand sourire. Il regagne ensuite sa place de conducteur et s'insère sur la route avec un ensemble de précautions hautement exagérées, étant donné que la circulation était quasiment inexistante.
Je soupire intérieurement. Néanmoins, je suis contente d'être éveillée pour pouvoir assister à la répétition de cette pièce de théâtre. Cela m'intrigue et risque même d'être divertissant. Non pas la pièce en elle-même, mais plutôt de voir les âmes exercer leurs potentiels talents d'acteurs...
