La figure attristée de Mina nous provoque un pincement au cœur, à Rivière comme à moi, bien que nous sachions que c'est uniquement temporaire. Mina ne peut pas accompagner Rivière lors de la tournée de la troupe de théâtre, elle a tant à faire ici. L'université, ses amis...

Cependant, être éloignée de Rivière lui plaît aussi peu qu'à nous. Le seul réconfort que nous avons, Rivière et moi, est celui de savoir Mina en sécurité. Elle résidera temporairement chez des amis à elle, pendant la durée de l'absence de Rivière. Elle n'aime guère être seule dans cet appartement.

– Au moins, tu as toujours May avec toi, fait remarquer Mina. Cela doit être bien d'avoir toujours une amie en sa compagnie.

Rivière sourit.

– Je suis contente de l'avoir avec moi, acquiesce-t-elle. Mais cela m'attriste également qu'elle ne puisse pas récupérer son corps...

Mina hoche la tête.

– May sait que cela n'est pas de ta faute, pas vrai ?

– Oui, elle le sait.

Quelqu'un frappe à la porte.

– Ce doit être Vogue-sur-les-flots, suppose Rivière.

Un sourire malicieux apparaît sur le visage de Mina.

– Chut ! l'avertit Rivière.

– Quoi ? Je n'ai rien dis, réplique Mina avec innocence.

Mina se précipite pour aller ouvrir la porte avant Rivière qui se met à rougir. Je ris devant le comportement puéril de Mina.

– Bonjour, Vogue ! s'exclame-t-elle. Rivière t'attendait avec impatience.

Le regard de Vogue croise celui, gêné, de Rivière. Il lui sourit affectueusement et elle a l'impression que son cœur se met à fondre.

« Reprends-toi, Rivière ! » je lui dis.

« C'est ce corps, il semble me contrôler plus que je ne le contrôle... »

« Ce sont les hormones... »

« Comment fait-on pour les contrôler ? »

« On ne le peut pas, j'en ai bien peur. »

Vogue s'approche de Rivière et l'embrasse sur la joue. Elle croise le regard de Mina par-dessus l'épaule de Vogue qui les contemple avec des yeux amusés.

– Prête pour le départ ? demande Vogue.

– Prête ! s'enthousiasme Rivière.

Elle se saisit de son sac mais Vogue s'empresse de le lui prendre des mains.

– Je m'en occupe, la rassure-t-il.

– C'est gentil, le remercie-t-elle.

– Je t'en prie.

Rivière se tourne vers Mina.

– Tout va bien aller ? lui demande-t-elle une dernière fois.

– Oui, ne t'inquiètes pas. Mes amis passeront bientôt me chercher. Mais tu vas me manquer.

– Oh, toi aussi, Mina.

Elle serre Mina fort contre elle et cela me renvoie à de vieux souvenirs.

Je dégringole les escaliers à toute vitesse, excitée comme une puce. J'attends ce moment depuis si longtemps. Judith nous a invitées, moi et d'autres amies, à venir passer une semaine de vacances dans la maison de bord de mer de ses grands parents.

La tête de Mina se relève depuis le canapé. Ses petits yeux fatigués m'attristent. L'été bat son plein et ma petite sœur a la malchance d'être malade. Elle est emmitouflée dans une couverture devant le dessin animé Alice au pays des merveilles. Encore et toujours cette histoire. Qu'elle aille bien ou mal, Alice au pays des merveilles était toujours la solution pour Mina.

Tu t'en vas ? me demande-t-elle.

Oui, Judith arrive dans quelques minutes. Ça va aller pour toi ?

Oui, ne t'inquiètes pas. Mais tu vas beaucoup me manquer...

Tu vas tant me manquer aussi. Je te promets que je penserais à toi chaque jour. Et tu sais, une semaine, ça va passer vite.

Je la prends dans mes bras et elle proteste.

Ne t'approches pas, tu vas être malade !

Tant pis ! je réplique.

Tandis que je desserre mon étreinte, je lui souris.

Je t'aime, petite sœur.

Je t'aime aussi, May.

Et, effectivement, j'ai été malade deux jours après ce moment. J'ai passé mes vacances à la mer au fond du lit tandis que mes amies s'amusaient à la plage. Mais je n'ai pas manqué à ma promesse. J'ai pensé à ma petite sœur chaque jour tandis que je lisais son roman préféré, au chaud dans un lit.

Rivière adresse un dernier sourire à Mina avant de se résoudre à suivre Vogue. Celui-ci place le sac de Rivière dans le coffre avant de s'installer au volant.

– Prête pour l'aventure ? demande-t-il avec enthousiasme.

– Prête ! répond une nouvelle fois Rivière.

Alors il démarre la voiture dans un sourire et le voyage commence. Sur le chemin, il récupère deux autres membres de la troupe. Très rapidement, je me lasse de ce petit road-trip entre âmes.

« May ? » finit par m'appeler Rivière.

« Oui ? »

« Tu es bien silencieuse. »

« Je me repose. »

« Tu es beaucoup plus présente ces derniers temps. » constate-t-elle. « Je veux dire, tu ne disparais presque plus. En tout cas, pas réellement, pas de là à ne plus te souvenir de rien. »

« C'est vrai. »

« Comment cela se fait-il ? » s'enquit-elle.

« Je ne sais pas, Rivière. Je n'ai plus à faire aucun effort pour ne pas disparaître. Je n'ai même plus besoin de me battre. »

« Et pourquoi ça, tu penses ? »

« J'ai deux hypothèses. »

« Lesquelles ? » me demande Rivière tandis que je tarde à poursuivre.

« Peut-être parce que suivre ta vie pique ma curiosité et maintient mon intérêt, comme quelqu'un qui regarde une série télévisée, si on veut. Je doute que ce soit uniquement une question de curiosité, cependant. »

« Quelle est l'autre hypothèse, alors ? »

« Elle est un peu liée, mais peut-être que j'ai trouvé une bonne raison de rester. Une raison qui m'empêche de disparaître. »

« Quelle est cette raison ? Mina ? »

« Non, pas Mina. Bien que j'apprécie beaucoup ta Mina, ce n'est pas ma petite sœur. Pas vraiment, même si voir le visage de ma petite sœur s'animer me remplit à chaque fois de bonheur. »

« Quoi, alors ? » insiste Rivière.

« Tu n'as pas une idée ? »

« Pas la moindre. » m'avoue-t-elle.

« Toi, Rivière. Qui d'autre ? »

« Moi ? » s'étonne-t-elle.

J'acquiesce et lève mentalement les yeux au ciel. Cela lui semble-t-il si surprenant ?

« Mais pourquoi ? »

« Tu es mon amie, Rivière. Je t'apprécie vraiment. Je veux te protéger de ce monde. Là maintenant, tu es ma personne préférée dans ce monde. Bon, ce n'est pas un compliment si incroyable que ça en a l'air. Après tout, je ne connais que toi dans ce monde actuel... Mais je t'aime pour la personne que tu es, indépendamment de ton espèce. Tu es peut-être une âme mais tu es à la fois tellement humaine... Plus que tant d'humains de mon ancienne vie. »

Rivière reste longtemps silencieuse. Je sens qu'elle est émue par mes paroles et cela me gène. Je n'ai jamais été une grande adepte des déclarations sentimentales. J'ai toujours été très pudique. Mais le dire dans ma tête me parait tellement plus naturel que cela ne m'a pas paru être une grande déclaration, sur le moment.

« Oh, May... Je t'apprécié tant aussi et... »

« Je sais déjà ce que tu vas dire et je ne veux pas en entendre parler. Tu n'as pas à être désolée. Tu es une victime collatérale, comme moi. Jamais je ne pourrais te blâmer, comme je ne cesse de te le répéter. »

– Rivière ? Est-ce que tout va bien ? s'inquiète Vogue.

Il a remarqué l'émotion sur son visage.

« Dis-lui que tu penses à Mina. » je lui conseille.

– C'est May, répond-t-elle néanmoins, piquant l'intérêt de Vogue et de leurs deux autres compagnons de voyage.

Une vague de panique m'envahit. « Non, Rivière. Ne fais pas ça ! »

– Je veux dire, les souvenirs de May, mon hôte, précise-t-elle.

« Je n'avais pas l'intention de leur dire la vérité. » me rassure-t-elle.

Elle rougit quand elle réalise que l'attention de tout le monde est tournée vers elle.

« Je te rappelle que tu vas jouer une pièce de théâtre devant un public... Toute l'attention sera en partie tournée vers toi. »

« C'est différent quand je joue le rôle de quelqu'un d'autre. » réplique-t-elle.

– Tu veux en parler ? demande Vogue avec sollicitude.

– C'est juste que, parfois, les émotions liées à ses souvenirs sont si fortes. La vie de May a été si dure depuis notre arrivée sur cette planète...

Je me fige. Je n'en reviens pas qu'elle aborde ce sujet. Mais leur réaction, et notamment celle de Vogue, nous en dira plus sur la confiance qu'on peut accorder à ces personnes.

– Les émotions humaines sont plus fortes et violentes que sur toute autre planète, confirme la fille assise derrière Rivière. J'ai encore du mal à m'y faire parfois.

– Il est si dommage que les humains aient tant résisté, et continuent encore de résister, pour certains... fait remarquer l'homme à côté d'elle. Toute cette douleur n'est pas nécessaire.

– C'est un peu similaire à ce qu'il s'est passé sur le monde des Herbes-qui-voient, intervient Vogue. Cette résistance apporte tant de souffrance inutile, mais je ne peux m'empêcher de me questionner sur le point de vue de ces humains. Ils nous voient comme les ennemis. Ils ont tort, bien sûr, nous ne sommes pas leurs ennemis. Mais je peux comprendre la raison de cette méprise. Ils ont peur. C'est purement humain. Nous sommes les étrangers pour eux. Si seulement ils le comprenaient, tout irait alors mieux.

Rivière reste silencieuse. Vogue est le moins extrême dans ses propos vis à vis des humains, mais il reste si loin de l'idéal que Rivière et moi espérons. Aucun d'entre eux ne voit le mal de l'insertion, ni n'imagine se questionner sur celle-ci.

Une vague de déception nous traversent, Rivière et moi. Cet espoir que nous portons, celui d'un changement de mentalité des âmes, nous paraît si inatteignable en cet instant. Pourquoi verraient-elles le moindre mal dans cet acte si naturel qu'est l'insertion alors que c'est l'origine même de leur existence ? Alors qu'elles n'ont pas l'impression de faire de mal à qui que ce soit au cours de ce processus ? Qui d'autre qu'une âme partageant son corps avec la conscience de son hôte pourrait se remettre en question ?