La journée touche à sa fin et c'est déjà la troisième représentation théâtrale de la tournée qui se termine. Par choix, j'occulte la plupart du temps que Rivière passe sur scène. J'ai trouvé ça amusant la première fois, mais c'est surtout exaspérant au bout de plusieurs fois. Cependant, j'apprécie la visite de ces villes nouvelles, de ces nouveaux paysages. La seule ombre au tableau, c'est qu'il n'y a aucun humain dans ces villes, seulement des âmes, certes très bienveillantes les unes avec les autres, mais des âmes. Cette vie sur la route me fait me sentir plus vivante, comme si le monde était redevenu normal, mais il n'en est rien et je le sais.
Alors que Rivière allait retourner à l'hôtel où tous les acteurs de la troupe logent cette nuit, Vogue lui propose une petite balade nocturne. Je ronchonne à l'entente de cette proposition. La proximité de Vogue me met mal à l'aise bien que je m'efforce de dissiper mes ressentiments à son propos. S'il me met mal à l'aise, c'est avant tout à cause de la proximité s'installant progressivement entre lui et Rivière. Je la sens grandir et devenir de plus en plus naturelle. Dans mon esprit, cette proximité est avant tout une proximité entre le corps de Vogue et le mien. C'est bien ça le fond du problème, c'est que ce corps reste le mien et je ne peux pas me défaire de cette idée.
Tandis que Vogue et Rivière marchent côte à côte, à la lueur des lampadaires, leurs mains ne cessent de se frôler. Puis, au bout de longues minutes, las de ce petit jeu, Vogue finit par presser délicatement les doigts de Rivière entre les siens.
Je sens Rivière frémir à son contact. Elle a toujours autant de peine à gérer les émotions qu'elle ressent avec lui. Je suis en partie responsable de cela. J'ai eu très peu d'expériences amoureuses au cours de ma vie et il en va de même pour mon corps qui n'est pas familier de toutes ces sensations associées. En fait, il n'y a eu véritablement que Tobias, et encore, cet amour a été avorté presque avant la naissance. Néanmoins, je me rappelle de la sensation de ses lèvres sur les miennes comme si c'était hier. De la douceur de sa main dans la mienne. De ses bras entourant mon corps avec force. De sa façon de me réconforter quand nous n'étions que tous les deux.
Un nouveau frisson traverse Rivière mais, cette fois ci, ce n'est pas lié à Vogue. Je m'excuse aussitôt auprès de Rivière.
« Ne t'excuses pas. » s'empresse-t-elle de répliquer. « Tu as le droit de ressentir des émotions. C'est moi qui occupe ton corps, pas l'inverse. »
« Je n'aime pas penser à Tobias. Cela me rend triste. »
« Tu l'as aimé. »
« À peine. » je rétorque. « C'est l'idée de lui dont je suis amoureuse en réalité. On pourrait presque dire que je suis amoureuse de l'idée de l'amour. Je suis le genre de personnes à affirmer bien fort que je n'ai besoin de personne pour être heureuse. Enfin, de ma petite sœur peut-être mais... »
Je ne termine pas ma phrase. Je ne veux pas penser à cela.
« En tout cas, j'estime ne pas avoir besoin d'un partenaire dans ma vie. » je poursuis. « Ça reste quand même une idée appréciable, au fond. Avoir quelqu'un sur qui se reposer, quelqu'un qui nous aime sans condition, quelqu'un qui nous réconforte en cas de coup dur. C'est quelque chose que j'aurais souhaité connaître, un jour ou l'autre. Je l'ai brièvement connu avec Tobias, c'est tout. J'aurais aimé avoir plus. »
Mon ton fataliste attriste Rivière. Elle garde espoir qu'un jour notre situation change. Cet espoir n'est pas réellement positif. Il se matérialise surtout par la potentialité de Rivière me rendant mon corps et repartant sur une autre planète, sur laquelle elle arriverait quand je serais déjà morte sur Terre depuis bien longtemps. Cette idée est déprimante à souhait et je ne laisse pas Rivière y songer.
– Tout va bien, Rivière ? demande Vogue en plongeant ses yeux dans ceux de Rivière.
Ils passent à côté d'un banc et Vogue l'incite à s'y asseoir.
– Tu as encore ce drôle d'air, poursuit-il. Cette tristesse sur laquelle je ne parviens pas à mettre un sens.
Rivière s'excuse avec un sourire. Vogue lui sourit à son tour et passe un bras autour de ses épaules. Il laisse doucement sa tête retomber sur celle de Rivière.
– Que je suis heureux de t'avoir trouvée, Rivière.
Ces mots mettent Rivière en émoi.
– Je suis si heureuse de t'avoir aussi, Vogue.
– Et pourtant, je sens que quelque chose ne va pas, remarque-t-il. Je sens que quelque chose manque pour faire ton bonheur. Qu'est ce que c'est ? Tu peux me le dire si tu en as envie. Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour te l'offrir.
Rivière niche son visage dans le cou de Vogue. Leur proximité physique me plonge une nouvelle fois dans un malaise. Je ne devrais pas assister à un moment si intime entre eux.
J'entends Rivière soupirer.
– Il n'y a rien que tu puisses faire, Vogue, murmure-t-elle. Peut-être t'en parlerai-je un jour. C'est compliqué. Tu ne m'en veux pas, de ne pas te le dire ?
Il embrasse ses cheveux.
– Bien sûr que non, jamais je ne pourrais t'en vouloir. Prend le temps qu'il te faudra.
– Merci, Vogue.
Ils observent un moment un groupe d'amis traverser la rue en discutant avec entrain.
– Maintenant que tu as découvert la Terre, quelle autre planète voudrais-tu découvrir ? demande alors Rivière pour parler d'autre chose.
– J'aimerais découvrir le Monde des Chants, j'en ai entendu tant de bien.
– Tu vas peut-être trouver cela étrange, mais maintenant que j'ai vécu sur Terre, plus aucune autre planète ne m'attire. J'aimerais rester ici pour toujours, lui confie-t-elle.
– Tu as peut-être trouvé ton foyer, alors ? suppose Vogue.
Rivière sourit tristement. Elle aimerait que la situation soit différente, mais ça, elle ne peut pas le lui expliquer, car cela m'implique.
– Tu sais, je suis prêt à rester sur Terre si je peux être avec toi, confesse Vogue. J'aime cette planète et je serais heureux de passer mes prochaines vies ici, du moment que je suis avec toi.
« Eh oh, mollo ! » je proteste contre Vogue alors que Rivière se serre un peu plus contre lui. « Quelle intensité, vous ne vous connaissez que depuis si peu de temps... »
« L'amour chez les âmes est très particulier. » me dit Rivière. « Lorsqu'on trouve son partenaire, on est lié d'une façon unique... »
« Alors tu l'aimes ? » je lui demande.
« Je... je crois, oui. »
« Tu n'en es pas certaine ? »
« Tout ça est si nouveau pour moi... J'ai encore du mal à distinguer ce qui est l'oeuvre de mon esprit propre et ce qui est l'oeuvre des sensations de ce corps. »
« Pour moi aussi, tout ça est nouveau... » j'ironise. « Mais tu sais ce que je pense ? Je crois que tu t'interdis de vraiment l'aimer à cause de moi. Tu t'inquiètes sans arrêt pour moi. Je ne veux pas que tu t'empêches de vivre ta vie pour moi. Ma vie est en suspens, c'est déjà bien suffisant, tu ne crois pas ? »
Rivière fronce les sourcils, pensive. Alors qu'elle scrute les horizons, deux individus attirent son regard. Ils semblent tendus et c'est ce qui est étonnant. Vogue les remarque aussi et lui et Rivière se lèvent presque automatiquement. Les deux hommes les aperçoivent et se dirigent vers eux.
Le premier homme les salue d'un hochement de tête.
– Quelque chose ne va pas ? s'inquiète immédiatement Vogue.
Les yeux de Rivière s'arrêtent sur le glock à sa ceinture. Elle frémit. Des traqueurs.
– Vous devriez être prudents, nous avoue le second homme. Nous sommes sur nos gardes à cause de certains événements récents. Nous pensons que des rebelles humains pourraient se trouver dans le coin. Il y a eu plusieurs affaires de vols dans des quartiers alentours, cela a de quoi nous alarmer.
– Des humains... répète Vogue avec stupéfaction.
– Nous pouvons nous inquiéter pour rien, reprend le premier homme. Néanmoins, peut-être est-il plus prudent de ne pas trop tarder ici, surtout la nuit.
– Bien sûr, traqueur, acquiesce vivement Vogue. Nous allons retourner à notre hôtel, c'est plus prudent.
– Très bien, approuve le traqueur. Dans ce cas, je vous invite une nouvelle fois à la plus grande prudence, même si je doute qu'il vous arrive quoi que ce soit. Les humains tendent à rester discrets, un peu trop parfois. Cependant, si vous apercevez des individus au comportement étrange, n'hésitez pas à nous prévenir.
Vogue hoche la tête avec aplomb.
– Dans ce cas, nous allons vous laisser rentrer. Nous vous souhaitons une très bonne soirée.
– Nous vous remercions, traqueurs.
Rivière se laisse entraîner par la main de Vogue qui l'emmène en direction de leur hôtel. Il ne semble pas s'être formalisé de son silence. Il a du l'interpréter comme du choc, de l'inquiétude. Mais ce n'est pas du tout ça en réalité.
« Des humains... » je chuchote avec stupéfaction.
Je suis ravie de savoir qu'il en reste toujours, surtout aussi proche de nous. C'est inespéré.
« Tu devrais être avec eux... » fait remarquer Rivière.
« Rivière... Tu sais que c'est impossible. Je suis juste heureuse de savoir que certains sont toujours en vie, quelque part, c'est tout. Qu'ils continuent de résister. »
« Si on les trouvait ? » propose Rivière. « Tu pourrais être avec eux. »
« Tu es folle ? » je proteste. « Tu signerais ton arrêt de mort. Et le mien par la même occasion. N'oublie pas que tu es l'ennemie, pour eux. Et ils ne me verraient pas, ils te verraient juste toi. Ce n'est pas une option, nous devons nous tenir éloignés d'eux. Ils sont un danger dans notre situation actuelle. »
« C'est si injuste ! » se révolte-t-elle avec désespoir.
« À qui le dis-tu... Mais c'est notre réalité à toutes les deux. Tu as ta vie ici, c'est à ça que tu dois t'accrocher. Tu ne voudrais pas perdre Vogue quand même ? Tu l'aimes. »
Je la sens hésiter quelques secondes.
« Si c'est pour te sauver toi, alors si. » finit-elle par décréter.
« Rivière... »
Les sacrifices qu'elle est prête à réaliser pour moi me sidèrent.
« Arrête de penser uniquement à moi, tu mérites d'avoir ta vie aussi ! Nous avons déjà eu cette discussion des milliers de fois, je ne te laisserais jamais te sacrifier pour moi. »
« Si l'occasion se présente, tu ne pourras pas m'en empêcher. »
Je fulmine intérieurement. Je déteste qu'elle s'oppose à moi, d'autant plus quand elle songe à se sacrifier.
« Admettons que tu le fasses. » je dis. « Je ne suis pas certaine de pouvoir vivre avec cela sur la conscience. Et puis, de toutes les manières, tu n'as aucun moyen de le faire. Cette conversation est stérile »
« Tu finirais par m'oublier, tu serais heureuse avec d'autres humains. Et je serais heureuse de t'offrir cela, si je le pouvais. »
« Tu sous-estimes une nouvelle fois l'amitié que j'ai pour toi, Rivière. Je t'aime énormément. Je ne t'oublierais jamais, quoi qu'il se passe. »
« May... »
« N'en parlons plus. Tu sais comme je déteste avoir cette conversation avec toi. »
Rivière se tait alors, se laissant entraîner par Vogue, par sa main chaude dans la sienne. Elle aimerait ne jamais avoir à la lâcher, mais elle trouve cette pensée égoïste. Car c'est son désir à elle, or je suis là... Et mes intérêts primeront toujours à ses yeux, quoi que j'en dise.
