« Ce sont des hot-dog que je vois ? » j'interroge Rivière en apercevant un stand à côté du parc.

Rivière porte son attention sur le stand et acquiesce.

« Tu en veux ? » me propose-t-elle.

Je ne peux m'empêcher de rire.

« Ce n'est pas comme si j'allais pouvoir le manger moi même. » je lui fais remarquer. « Ça me rappelle seulement des souvenirs. Il y avait un vendeur de hot-dog près de chez moi, je passais devant lui quand je rentrais du lycée. Je le trouvais très mignon alors je lui jetais des coups d'œil en cachette. Et puis, un jour, il n'était plus là. C'était un nouveau vendeur. Je ne l'ai plus jamais revu. »

« Tu n'as jamais essayé de le retrouver ? »

« Pour quoi faire ? » je m'étonne. « Ce n'était qu'un petit coup de cœur d'adolescente. Je ne lui ai jamais adressé la parole. Rien ne se serait jamais passé entre nous. C'est juste ce genre de moment qui nous fait réaliser qu'on devrait oser plus de choses. Pas forcément aller lui parler à lui spécifiquement, c'était insignifiant. Mais il y a tant d'autres choses que je n'ai pas osé faire dans ma vie. On peut être si stupide. »

« Comme quoi d'autre ? » demande Rivière avec curiosité.

« Oh, plein de petites choses. J'aurais du dire à mes parents à quel point je les aimais, par exemple. J'ai toujours pensé que ce n'était pas nécessaire car ils le savaient, mais j'aurais quand même du le leur dire. »

Je me perds dans mes pensées. Je pense à mes parents, je pense à Mina. Nous étions une chouette famille. Je n'ai jamais trop réalisé ma chance, à l'époque.

« Promets moi de ne jamais hésiter à faire quelque chose si tu en as envie. Profite de la vie comme il se doit, d'accord ? » je fais promettre à Rivière.

« Tu dis ça comme si tu allais me quitter... » note-t-elle avec inquiétude.

« Je ne vais nulle part. » je la rassure. « Seulement, on ne sait jamais ce qui peut arriver. »

« Tu ne t'éclipses plus beaucoup désormais, à peine quelques heures de temps en temps. »

« C'est vrai. Mais peut-être n'est ce que temporaire ? Je ne le contrôle pas, tu le sais. »

Rivière ne répond rien. Elle ne veut pas penser à cette possibilité. Je la vois se diriger avec le stand de hot-dog. Elle a décidé d'en acheter un, non par faim mais pour me faire plaisir. Par nostalgie.

Elle salue la vendeuse, une vieille dame avec des cheveux bouclés. Elle est tout à fait charmante mais cela ne suffit pas à éclipser notre trouble, à moi et à Rivière. Nous restons toutes deux silencieuses, sur le trajet du retour. Rivière déguste son hot-dog sans appétit tandis que je me remémore d'autres souvenirs insignifiants mais si précieux.

Après plusieurs minutes de marche, le motel dans lequel la troupe de théâtre loge entre dans notre champ de vision. Je grommelle dans mon coin, à l'abri des oreilles de Rivière. J'imagine déjà Vogue se précipiter vers Rivière avec une sollicitude des plus exagérées. Je ne suis pas jalouse, je suis au contraire ravie pour Rivière. Mais j'ai de plus en plus de mal à supporter cela. J'aimerais juste pouvoir m'éclipser de sa tête sur commande, parfois. Malheureusement, les choses ne fonctionnent pas de cette façon.

Plusieurs fenêtres du motel sont illuminées tandis que nous approchons. Le regard de Rivière est attirée par une silhouette sombre se découpant derrière l'une d'entre elles. Ses yeux se plissent. C'est alors que la silhouette disparaît brusquement et que le rideau se ferme, occultant tout mouvement dans la chambre.

Les sourcils de Rivière s'arquent au-dessus de ses yeux.

« Étrange... » songe-t-elle.

« Pourquoi est-ce étrange ? » j'interviens. « Elle s'est sentie prise en faute, c'est tout. »

« Prise en faute ? »

« De t'observer en cachette. »

« Mais cela ne me dérangeait pas. Elle ne faisait rien de mal. »

« C'est un réflexe. » je réplique.

C'est alors que je comprends ce qui chiffonne Rivière. Personne ne pense jamais à mal chez les âmes. Il n'y a jamais de comportements déplacés. C'est bien là le souci. La réaction de la personne à la fenêtre était au final très humaine.

« Cette âme doit être timide. » je propose.

« Oui, probablement. » concède Rivière.

Néanmoins, cela continue à la questionner.

Elle oublie vite l'événement quand elle frappe enfin à la porte de la chambre de Vogue. Ce dernier lui adresse immédiatement un immense sourire. J'ai désespérément envie de m'effacer. Si seulement... Mais les lèvres de Vogue viennent déjà presser celles de Rivière avec tendresse.

Je grince intérieurement des dents. Je ne veux pas qu'il touche mon corps. Je sais que c'est celui de Rivière qu'il touche, au fond. Mais le corps qu'elle occupe reste et restera le mien à mes yeux, quoi que j'en dise. Je me garde bien de partager ces pensées avec Rivière.

– Tu m'as manquée, avoue Vogue après avoir enfin lâché les lèvres de Rivière.

– Je n'ai pas été partie si longtemps, proteste Rivière en rougissant.

– C'était toujours trop long.

Vogue sourit de nouveau et le cœur de Rivière se met à palpiter.

« Du calme ! » je lâche avec exaspération.

« C'est plus fort que moi. » s'excuse-t-elle.

Vogue fait entrer Rivière et, à peine la porte refermée, il s'empare de nouveau de ses lèvres. Mes lèvres, je ne peux m'empêcher de penser.

Tous les deux se laissent vite emporter dans leurs explorations. Je ne crois pas avoir jamais été si gênée. J'essaie de me contrôler, mais la fureur me gagne peu à peu. Je ne veux pas que Vogue touche mon corps ainsi. Je m'y refuse. Je sais bien que c'est du pur égoïsme de ma part. J'essaie de me dire que je ne veux pas restreindre Rivière dans sa vie, mais cela ne suffit pas à calmer ma fureur. C'est trop dur d'assister à cela, impuissante.

Mes émotions humaines prennent le dessus sur ma raison. Ma colère gonfle progressivement. Elle finit par atteindre un point de rupture auquel je ne m'attendais pas.

Je vois Rivière repousser Vogue avec violence contre le lit, avant de se reculer et se cogner contre le mur. Sa tête frappe celui-ci avec force et elle comme moi nous mettons à voir des étoiles pendant quelques secondes. Un hoquet de surprise s'échappe de ses lèvres. Vogue la contemple avec ébahissement.

– Oh mon dieu... souffle Rivière en réalisant ce qu'elle a fait.

Ce que j'ai fait.

Je reste stupéfaite. J'ai de nouveau pris le contrôle, pour la deuxième fois depuis l'insertion. Cela me laisse une sensation de plaisir. J'ai pu agir. J'ai pu faire m'obéir mon corps. Mais je me sens également terriblement coupable. Je m'étais promis de ne pas interférer dans la vie de Rivière. Maintenant, elle allait tout remettre en question. Pour une énième fois, peut-être même pour la dernière fois.

– Vogue, je... poursuit-elle. Je ne voulais pas... Je...

Elle ne trouve pas les mots pour s'expliquer, tout simplement parce qu'elle n'a rien à expliquer. C'est moi seule qui suis fautive.

« Rivière... » je murmure. « Je suis affreusement désolée. Je ne sais pas ce qu'il m'a pris. »

Une fois le choc passé, Vogue se relève et s'approche de Rivière. Il l'observe avec compassion. Il approche sa main de la sienne avec précaution. Leurs mains restent figées à quelques centimètres à peine l'une de l'autre.

– Je suis désolé, dit-il. Ai-je fait quelque chose qui t'ait blessée ?

Rivière s'empresse de secouer la tête mais elle reste silencieuse. Elle ne sait pas comment expliquer son geste. Mon geste.

« Dis-lui que c'est ton corps qui a réagi violemment à toutes ces émotions humaines. » je suggère. « Prends lui la main, rassure le. »

Elle ne m'écoute pas. Elle reste silencieuse. Vogue comme moi attendons une réaction de sa part. Elle se racle la gorge.

– Je suis désolée, Vogue, finit-elle par dire. Tu n'as rien fait qui m'ait blessée. Je... J'ai besoin de temps. J'ai besoin de réfléchir. Me pardonnes-tu ?

– Bien sûr, acquiesce Vogue.

– Je ne t'ai pas fait mal, au moins ?

– Je vais très bien, la rassure-t-il de nouveau. Et ta tête ? Tu t'es cognée.

– Ma tête va bien. Je vais retourner dans ma chambre. Vraiment, tu ne m'en veux pas ?

– Jamais je ne pourrais t'en vouloir.

– Merci, Vogue. Tu es trop aimable avec moi. Je suis encore terriblement désolée pour ce qu'il s'est passé.

– Ne t'en veux pas, s'il te plaît. Ces corps humains sont animés de telles émotions... Il est parfois difficile de les maîtriser, je le comprends tout à fait.

La main de Rivière frôle celle de Vogue puis, comme piquée par un scorpion, elle l'éloigne. Elle adresse un nouveau sourire désolé à Vogue puis s'empresse de sortir de la chambre. L'air frais de la nuit semble l'apaiser un peu. Elle prend de grandes et profondes inspirations.

« Rivière ? » je l'appelle.

Mais elle m'ignore. Elle me tient à l'écart de ses pensées et je déteste ça.

J'imagine qu'elle est en colère contre moi. Qu'elle cherche actuellement une façon de se débarrasser de moi. Mais je la connais trop bien pour vraiment penser que ce soit ça. Ce n'est pas Rivière, pas le moins du monde.

Je peux très bien imaginer ce à quoi elle pense réellement, bien que ça me mette en colère. Surtout contre moi, car c'est mon geste qui a causé cela. Rivière doit penser à la façon de me débarrasser d'elle. Elle doit de nouveau explorer les possibilités de me rendre mon corps. Elle doit se haïr pour m'imposer cela, alors même que je lui ai répété des milliers de fois de cesser de se prendre pour la responsable qu'elle n'est pas.

« Rivière, je n'aurais pas du faire ça. J'ai trahi ma promesse. Je suis la fautive. »

Toujours aucune réponse. Cela me rend dingue.

« Réponds moi, je t'en prie. » je la supplie.

Je l'entends soupirer.

« C'est moi qui suis désolée, May. » finit-elle par répondre. « Je sais que tu m'as dis que tu acceptais ma relation avec Vogue. Mais je n'aurais pas du la poursuivre, car cela te fait du mal. Malgré tout ce que tu peux dire, je le sais et je l'ai compris ce soir. C'est mal que je me serve de ton corps ainsi. »

« Je l'ai accepté. Oui, c'est dur pour moi, mais je tiens à ce que tu t'en serves librement. C'était une erreur, ce soir. Autant que mon corps serve à quelqu'un, non ? » je réplique.

« Tu es trop gentille avec moi, May. Je ne peux pas accepter. Ce serait mal. Ce sera toujours dur pour toi, et je ne t'imposerais pas cela. Plus jamais. »

« Je ne veux pas que tu te prives pour moi. Je suis prête à encaisser ! La prochaine fois, je t'assure que je ne viendrais pas te mettre de bâtons dans les roues. »

« Tu n'auras plus à encaisser quoi que ce soit. »

« J'encaisse déjà mon existence ! » je réplique avec colère. « Je n'encaisserais pas tes sacrifices perpétuels pour moi, je m'y refuse ! Je souffre déjà, n'est-ce pas suffisant ? Toi aussi tu devrais souffrir ? Non, je ne crois pas que ce soit juste. »

« Veux-tu que je retourne dans cette chambre ? Que Vogue et moi nous fassions l'amour ? »

Je suis un instant surprise que Rivière me dise les choses si abruptement. Elle qui rougit pourtant dès que Vogue lui touche ne serait-ce que la main. Mais je sens qu'elle a bien réfléchi à la chose. Elle sait que cela atteint ma limite. Elle me connait trop bien.

« Je... »

Je ne parviens pas à poursuivre. Je suis tiraillée. Je veux que Rivière puisse vivre sa vie et toutes les expériences qui vont avec. Je le veux vraiment. Mais ça...

Je n'ai jamais pu l'expérimenter. L'idée que Rivière puisse le faire – avec mon corps, et c'est là le vrai fond du problème – m'insupporte. Je ne veux pas qu'on me vole ce moment. Je suis si égoïste mais je ne peux pas le concevoir.

« Alors je ne le ferais pas. » répond Rivière face à mon silence éloquent.

Je me crispe de frustration. Je suis déchirée entre le soulagement et la désapprobation. Je ne sais plus que penser.

Je ne veux pas que Vogue – ou quiconque, en fait – puisse avoir mon corps de cette façon. Pas quand personne d'autre n'a pu l'avoir avant, alors que j'occupais encore pleinement mon corps. Tout simplement parce que je n'aime pas Vogue et qu'il ne m'aime pas. C'est Rivière qui l'aime et c'est aussi elle que Vogue aime. Je voudrais tant pouvoir me détacher de cette idée mais je n'y parviens pas. Je ne crois même pas pouvoir y arriver un jour.

Je tiens encore trop à ce que j'ai perdu pour lâcher prise. Et je sais que, malheureusement, Rivière ne fera jamais rien que je ne veuille pas, si ce n'est se sacrifier pour moi. Nous sommes de nouveau dans une impasse et j'ignore encore si nous parviendrons à la dépasser…