Les premières lueurs du soleil percent à peine à l'horizon quand Rivière se réveille. Son sommeil a été agité. Tant de questions se posent dans son esprit, tant de doutes, tant de regrets.

Je me fais silencieuse. La sensation d'avoir tout gâché ne me quitte pas depuis la veille. Nous aurions pu trouver notre équilibre un jour : peut-être aurais-je fini par apprécier Vogue, peut-être l'aurais-je aimé, moi aussi. Au lieu de ça, nous sommes revenues au statu quo, un état d'insatisfaction des deux côtés.

Rivière repousse ses couvertures en sentant la pellicule de sueur sur son corps. La chaleur est étouffante dans la chambre. Ressentant soudainement le besoin d'air pur, elle se lève et sort sur le perron. Elle s'accroche à la balustrade et accueille avec réconfort la fraîcheur du matin.

Elle sursaute en entendant un petit « Oh ! » d'étonnement à sa gauche. Ses yeux tombent alors sur une petite silhouette. C'est un petit bout de femme avec un visage d'ange et de longs cheveux blonds.

– Excusez-moi, je ne voulais pas vous faire peur ! s'empresse de s'excuser Rivière avant de s'expliquer. J'avais besoin d'air. Il fait si chaud à l'intérieur !

– Ce n'est rien, la détrompe la jeune fille. J'ai simplement été surprise, je ne m'attendais pas à croiser quiconque si tôt.

Le regard de Rivière tombe sur le sac dans ses mains. Il est rempli de viennoiseries, un peu trop pour une seule personne, surtout pour un corps miniature comme le sien.

– Vous en voulez ? lui demande l'inconnue en suivant son regard.

– Oh, merci c'est gentil mais ça ira. J'irai chercher mon petit déjeuner plus tard. De plus, vous devez avoir des amis qui attendent ces viennoiseries avec impatience.

La jeune fille sourit à Rivière avec timidité.

– Au fait, je m'appelle Rivière.

– Crépuscule d'hiver, répond la jeune fille.

– Enchantée de faire votre connaissance, Crépuscule d'hiver. Vous voyagez donc avec des amis ?

Elle acquiesce en souriant.

– Je ne vais pas vous retenir plus longtemps, poursuit Rivière. Vous devez avoir hâte de déguster ces petites merveilles. Quant à moi, une douche ne me fera pas de mal...

Après quelques dernières banalités, Crépuscule d'hiver s'en va. Je me plonge dans un état de demi-sommeil tandis que Rivière profite de la fraîcheur d'une douche. Je la laisse voguer à ses pensées sans intervenir. Nous avons toutes les deux besoin d'intimité après les événements de la veille.

Je reviens à la conscience après un moment et réalise qu'un peu plus de temps que je ne le pensais a passé. Il fait nuit noire. Je devine que la journée en est à son terme, ou bien que la suivante a déjà commencé. Rivière revient d'une petite marche nocturne. En fouillant dans sa mémoire, je vois qu'elle ne parvenait pas à dormir alors elle a décidé de partir prendre l'air.

« Comment a été ta journée ? » je lui demande.

« Te revoilà. » remarque-t-elle.

« Tu n'as pas répondu à ma question. »

« J'ai revu Vogue. Il m'a proposé qu'on déjeune ensemble. J'ai accepté car je ne voyais pas comment refuser. Mais cela lui fait du mal que je sois si distante avec lui. »

« Alors ne le soit pas... »

« Tu sais bien que je ne peux pas être proche de lui, May. Je m'y refuse. »

« Pourquoi es-tu si bornée ? » je m'agace.

« Il n'y a aucune autre solution ! Tu ne supporteras pas que j'ai une proximité physique avec Vogue, bien que tu désires cela pour moi. Et je ne supporterais pas que tu en souffres. C'est une impasse, une de plus. C'est tout. »

« Une impasse qui pourrait être réglée si je m'en allais. J'ai beaucoup réfléchi, Rivière. Et, vraiment, ce serait la meilleure des solutions. Toi seule peut avoir une vie ici ! J'ai beau retourner le problème dans tous les sens, j'en arrive toujours à cette solution. »

« C'est moi qui devrais m'en aller ! » proteste Rivière.

« On a déjà eu cette conversation tant de fois maintenant. Tu sais pertinemment que je n'ai aucun avenir parmi les tiens. Tu refuses juste de l'accepter. »

Rivière traverse le parking du motel et croise un homme. Préoccupée par notre discussion, elle ne trouve même pas la force de le saluer. Cependant, l'homme ne semble même pas la voir. Il semble même ostensiblement l'ignorer, même si cette idée ne traverse pas l'esprit de Rivière un seul instant. Une âme qui en ignore une autre ? Inenvisageable.

Se sentant un peu coupable d'avoir été si malpolie, elle se retourne vers l'homme qui se dirige d'un pas vif vers un van. Juste à côté du van, Rivière note avec surprise la présence de Crépuscule d'hiver sous les lampadaires. Rivière adresse un petit salut à sa nouvelle connaissance et, comme pour se rattraper, elle décide d'aller lui parler.

« Tu sais que j'ai raison... » je lui rappelle en sachant pertinemment qu'elle ne me répondrait pas. Dès que je lui rappelais cette douloureuse vérité, elle se fermait comme une huître.

Lorsqu'elle arrive à côté de Crépuscule d'hiver, il y a comme une tension dans l'air. L'homme qu'elle vient de croiser semble crispé et se dirige vers le coffre. Cela n'interloque pas Rivière plus que ça mais, en revanche, moi, cela me met mal à l'aise. Quelque chose me déplaît chez lui.

– Vous vous en allez ? demande Rivière en indiquant le van du menton.

– Oui, nous avons une longue route à faire, lui apprend Crépuscule d'hiver.

– Vous aimez rouler de nuit ?

– Oh, oui. C'est tellement plus paisible.

Rivière acquiesce. Elle apprécie elle aussi la tranquillité de la nuit.

– Soyez prudents, en tout cas. J'ai rencontré des traqueurs, il y a quelques jours de cela. Ils m'ont appris que des humains se trouvaient dans le coin. Je ne sais pas si c'est toujours le cas, mais il vaut mieux être prévenu.

– Oh, vraiment ? s'étonne Crépuscule d'hiver. Nous n'en savions rien. Mais vous, n'aviez vous donc pas peur de partir vous balader en pleine nuit en sachant cela ?

Rivière semble gênée.

– Il est vrai que je n'ai pas trop tenu compte des conseils des traqueurs... J'avais tant besoin de marcher un peu. Habituellement, je pars marcher avec un ami à moi, mais...

Elle s'interrompt. Elle n'a pas envie d'expliquer sa situation avec Vogue.

– Mais j'ai été un peu imprudente, il est vrai, avoue-t-elle toute penaude.

Tandis que Rivière regardait ailleurs, deux nouvelles personnes ont rejoint le van. Une fille bronzée et athlétique et un homme à la mâchoire carrée. Ils s'affairent discrètement de l'autre côté du véhicule et ne nous adressent pas un regard.

« Ils sont bizarres, non ? » je ne peux m'empêcher de faire remarquer.

Rivière m'ignore, toujours agacée par mes propos pourtant vrais.

« Les âmes sont censées êtres très polies les unes avec les autres. Celles-ci ne t'ont pas adressées un bonjour. »

Toujours pas de réponse.

– Bon, je ne vais pas vous retenir plus longtemps, reprend Rivière. Vous devez avoir hâte de reprendre la route !

Crépuscule d'hiver acquiesce avec un sourire. Je me désintéresse de la conversation.

Je soupire intérieurement et repense à notre « rencontre », à Rivière et moi, si je peux l'appeler ainsi. Je la haïssais alors, elle, le parasite, pour m'avoir volée mon corps. Mais très vite, Rivière s'était senti désolée pour moi. Pour m'avoir pris mon corps. C'est ça qui a fait penché la balance, qui a totalement modifié l'état de notre relation. Passant d'ennemies à alliées, puis à amies.

Maintenant que j'y pense, je suis extrêmement chanceuse que ce soit Rivière en particulier qu'on ait insérée dans mon corps. Toutes les âmes n'auraient pas eu la même réaction qu'elle. Beaucoup auraient voulu se débarrasser de moi, par peur du mal que j'aurais pu leur faire, moi, une humaine rebelle pourtant coincée à l'état d'esprit.

Mais Rivière et moi sommes devenues amies, contre toute attente. Je n'ai pas envie de la quitter. Y penser me brise le cœur. Cependant, comme je ne cesse de le lui répéter, je sais que nous n'avons aucun avenir, toutes les deux. Je ne supporterais pas la situation éternellement. Je suis déjà en train d'atteindre mes limites.

J'avais déjà accepté l'imminence de ma mort quand je me suis rendue aux traqueurs. Il aurait du en être ainsi depuis ce moment. Je n'aurais pas du revenir. Mais ça a été le cas, et ça a tout compliqué.

Je soupire intérieurement. Est-il vraiment temps pour moi de m'effacer ? Définitivement ? Et ce en dépit des protestations de Rivière ?

Alors que j'ai ces pensées, sans crier gare, je me sens partir. Je sens ma conscience s'étioler. Soudainement, je regrette mes pensées.

« Non ! Attendez, je ne suis pas encore prête ! »

Mais il est trop tard, je tombe dans l'inconscience. Dans cette obscurité illimitée que je connais déjà. Je tombe dans un gouffre sans fin et je ne peux me raccrocher à rien du tout. Le combat est perdu d'avance. Et cette fois, j'ignore si je reviendrais...

« Je suis désolée... » sont les derniers mots que je souffle, sans savoir à qui ces excuses sont vraiment destinées, au fond.