Après avoir finalement découvert l'endroit où je me trouve, je ne peux dire qu'une chose : les grottes de Jeb sont une pure merveille. J'ignorais qu'un tel endroit pût exister sur Terre, je peine encore à y croire. Cet endroit est tellement parfait pour un groupe de résistants humains, tout simplement parfait.
Après mon réveil et après m'être remise de mes émotions, Jeb m'avait organisé une visite guidée de son chez-lui. J'avais ainsi pu rencontrer de nombreux habitants de ces lieux. Je suis bien loin d'avoir retenu tous leurs noms. Être entourée de tant d'humains est quelque chose d'étrange après avoir été si longtemps loin de mes congénères. C'en est presque affolant.
Crépuscule d'hiver qui s'appelle en fait Gaby ne m'a pas quittée d'une semelle lors de mes premiers pas ici. Sa présence me rassure d'une certaine façon, car c'est une sorte de lien avec l'avant – l'avant faisant référence à la période où Rivière était encore là, dans ma tête.
Finalement, lasse après toutes ces émotions, on m'avait reconduite à l'infirmerie pour que je puisse me reposer.
– Nous te trouverons un endroit où dormir, petite, m'avait rassurée Jeb. C'est temporaire.
– Cela ne me dérange pas de dormir ici, j'avais répliqué. Je suis déjà reconnaissante que vous m'accueilliez parmi vous.
Jeb avait souri et on m'avait laissée seule.
Désormais seule dans cet endroit si incongru, mes pensées se mettent à vagabonder. Il y a tant de choses auxquelles j'ai envie de penser, mais mon esprit n'est tout simplement pas capable de toutes les traiter.
Rivière. Mina. Vogue. Des humains. Les grottes.
En un instant, ma vie a été bouleversée. J'ai perdu des choses et en ai gagné d'autres. Mélanie m'a expliquée comment je suis arrivée là, un peu plus tôt. Quand Rivière s'apprêtait à retourner à sa chambre, Jared l'a immobilisée avec ce dispositif que je connais déjà. Ce que j'appelais « le spray qui endort » et que les âmes appellent en fait « Immobilisant ». Un nom éloquent et empreint d'une logique implacable.
Mélanie m'a vaguement parlée de la médecine des âmes, toutes ces substances qui ont des effets incroyables sur le corps humain, plus que jamais aucune substance créée par l'homme n'a réussi à le faire. Du moins, pas sans effets secondaires. Les âmes sont ainsi capables de supprimer toute douleur chez un individu, de débarrasser une plaie de tout microbe, de faire cicatriser une coupure en un temps record. Tant de choses qui peuvent paraître effrayantes au commun des mortels mais qui sont néanmoins remarquables.
Jared a donc utilisé de l'Immobilisant sur Rivière et ils l'ont tout simplement embarquée. Je ne m'étais finalement pas évanouie dans l'obscurité suite à mon désir de disparition. Ni Rivière ni moi n'avons vu venir Jared. En quelques secondes à peine, nos vies à Rivière et moi se sont donc retrouvées bouleversées
La raison pour laquelle ils ont fait ça est elle aussi simple : ils continuent à se battre pour notre survie à tous. Depuis qu'ils ont découvert comment extraire une âme d'un corps humain, ils n'ont de cesse de ramener le maximum d'entre nous. Ce soir là, ils rentraient de raid et Rivière et moi nous sommes trouvées au mauvais endroit au mauvais moment. Enfin, tout est question de point de vue, je suppose.
Mes sentiments vis à vis de ces survivants sont complexes, alors même que je suis si heureuse de leur existence et qu'ils m'aient trouvée. Je ne peux m'empêcher d'être en colère qu'on m'ait séparée de Rivière, bien qu'elle soit là, en face de moi, dans cette coquille argentée. Mais ces gens m'ont sauvée de ma captivité et, pour ça, comment pourrais-je leur en vouloir ? Ils ne pouvaient pas savoir que ma situation était plus complexe qu'elle n'y paraissait.
Je me fais la réflexion que Rivière a eu ce qu'elle désirait, au final. Elle a gagné. Enfin, peut-être pas entièrement. Je n'ai pas oublié ce que Gaby et Doc m'ont dit. Il est possible de ramener Rivière. Dans un autre corps. Jamais je n'aurais imaginé cette possibilité pour nous deux. Mais n'est-ce pas une perspective parfaite ? La solution optimale, celle que nous n'avions jamais envisagée.
Je suis cependant inquiète de la réaction de Rivière, au moment du réveil. Prendrait-elle peur ? M'en voudrait-elle d'avoir pris cette décision à sa place ? Refuserait-elle de vivre parmi des humains, loin des siens, loin de Vogue ?
Vogue... J'imagine qu'il aura prévenu tout le monde de la disparition de Rivière. Les traqueurs seront mis sur l'affaire. Les humains seront mis en cause, à raison.
Il n'y a plus de retour en arrière possible. Voilà une perspective qui risquerait de terrasser Rivière. Vogue n'est-il pas son âme sœur ? Elle m'avait expliqué à quel point l'amour chez les âmes était particulier, à quel point l'attachement entre ces deux êtres était immuable. Mais l'aimait-elle de cette façon ? À mes yeux, leur relation semblait être une amourette. Après tout, elle découvrait encore les émotions humaines, elle ne les comprenait pas la plupart du temps. Peut-être s'était-elle trompée sur la nature de ses sentiments ?
Je suppose que je n'aurais les réponses à ces questions que quand Rivière sera de nouveau parmi nous. J'espère vraiment qu'elle le sera un jour, c'est pourquoi je n'ose pas employer le « si » au lieu du « quand », ce simple mot rend les choses tellement plus incertaines.
Vacillante face à ce flot de pensées et d'inquiétudes, je me laisse retomber sur la couchette qui m'a été attribuée. Je m'efforce de vider mon esprit, ce qui se révèle difficile. Mais je finis par m'endormir.
À mon réveil, le lendemain, je constate la présence de Doc. Il me sourit en constatant que je suis réveillée.
– Bien dormi ? me demande-t-il.
– Je crois, un peu groggy tout de même. Il m'est toujours un peu étrange de contrôler mon corps. Je m'attends encore à ce qu'on le fasse à ma place. Mon esprit est un peu vide, quant à lui. Sans cette autre voix qui me parlait...
Je me lève et m'étire longuement. Mes articulations craquent mais il m'est agréable de sentir mes muscles fonctionner. Même la douleur musculaire liée à l'inconfortabilité de la couchette m'est plaisante.
– Je ne l'ai jamais vécu, je ne peux qu'imaginer ce qu'on ressent dans une telle situation, m'avoue Doc.
– J'imagine que ça peut être une expérience différente selon les personnes. J'ai appris à aimer Rivière, ça a rendu les choses moins difficiles qu'elles auraient pu l'être. Dans le cas contraire, je n'ose imaginer... Je pense que j'aurais fini par disparaître. J'ai eu parfois tant de mal à rester consciente, à rester vivante. C'est Rivière qui me ramenait à chaque fois. Sans sa détermination et son amitié, j'ignore ce qu'il serait advenu de moi.
Doc reste pensif face à mes paroles. Je poursuis sur ma lancée. Parler me fait tant de bien, je n'avais pas réalisé auparavant à quel point partager mon expérience, mes émotions, mon vécu, était un besoin pressant. Après être restée silencieuse si longtemps, j'ai envie de me rattraper.
– Est-ce si étrange que les deux seules personnes encore en vie qui comptent à mes yeux soient des âmes ? J'ai perdu tous les autres. Pendant cette dernière année, les deux personnes au courant de mon existence étaient ces deux âmes. Rivière et l'âme dans le corps de ma petite sœur. Ces deux âmes me chérissaient d'une façon inédite. Un amour complexe. Si ça ce n'est pas de l'espoir pour le futur à venir, je ne sais pas ce que c'est...
Doc acquiesce en souriant. Je suis ravie de voir que mon espoir est partagé. L'espoir d'un monde meilleur pour les humains et pour les âmes Je suis également ravie de constater à quel point les âmes sont acceptées en ces lieux. Il n'est d'ailleurs pas difficile de comprendre d'où cela leur vient : de Gaby.
Je la connais encore si peu mais j'ai très rapidement compris quelle âme exceptionnelle Vagabonde est. J'aimerais tellement que Rivière entende son histoire, qu'elle la rencontre en des circonstances normales. Elle l'adorerait, j'en suis certaine.
Mes yeux s'arrêtent un peu inconsciemment sur la cryocuve contenant ce petit être extraterrestre qui se trouvait encore peu de temps auparavant à l'arrière de ma nuque. Mon amie.
– Elle n'ira nulle part sans votre accord, me rassure une nouvelle fois Doc en remarquant mon regard.
Une silhouette se glisse dans l'infirmerie. Je reconnais Mélanie et lui adresse un sourire amical. Je me suis immédiatement senti un lien avec elle, notamment car nous avons un peu vécu la même chose.
Nous avons une histoire un peu différente, mais nous avons aussi un point commun. Nous avons vécu en cohabitation avec une âme, et nous nous sommes liées avec cette âme d'une façon unique. Si quelqu'un peut me comprendre, je sais d'ores et déjà que ce sera elle.
– Tu as faim ? me demande-t-elle.
– Un peu, j'admets en réalisant que mon estomac est bien creux.
– Viens, je t'emmène à la cuisine, me propose-t-elle.
Je la suis bien volontiers, encore désorientée par l'obscurité de ces grottes. Mélanie me donne sa main pour m'éviter de me cogner partout. Je tente déjà de retenir quelques directions mais, après quelques intersections, je suis déjà perdue.
– Ne t'inquiètes pas, tu t'y feras plus facilement que tu ne le penses ! me rassure Mélanie. Pour moi et Gaby, ça a été plus difficile au départ. Les autres nous ont compliqué la tâche au maximum, n'hésitant pas à nous faire faire détour sur détour pour nous désorienter. Jared le premier...
Je sens l'agacement pointer à cette dernière remarque.
– Ça a du être difficile pour lui... je réplique doucement, tentant de défendre Jared.
– Oh, oui, bien sûr, acquiesce Mélanie. Je comprends la majorité de ses réactions. Mais à partir d'un certain moment, ce n'était plus que de l'obstination. Il refusait de voir la vérité qui était juste en face de lui. Il a failli nous coûter notre vie, à Gaby et à moi !
Je reste silencieuse, un peu gênée. Je pensais que Mélanie et Jared étaient fous amoureux.
Le rire de Mélanie retentit alors et se répète en écho contre les parois.
– Ne te méprends pas, je l'aime plus que tout au monde ! me rassure-t-elle en interprétant mon silence. J'ai simplement un peu de mal à digérer certaines choses.
J'acquiesce en silence avant de réaliser qu'elle ne peut pas me voir.
– Et toi, avais-tu quelqu'un, autrefois ? demande-t-elle.
Je sens qu'elle prend des pincettes, elle a prononcé cette question en douceur. Elle ne veut pas réveiller d'hypothétiques souvenirs douloureux.
– Non, seulement ma famille. Ma petite sœur, Mina. Mais maintenant, il semblerait que ce ne soit plus que moi et moi seule…
La main de Mélanie presse doucement la mienne. Je sais qu'elle doit penser à Jamie, son petit frère que j'ai rencontré la veille. Elle doit comprendre ce que je peux ressentir.
– Il est si dommage que nous n'ayons pas trouvé cet endroit plus tôt, elle et moi... je poursuis. Je n'aurais pas rencontré Rivière, bien sûr, ce qui aurait été dommage. Mais Mina serait encore là. J'aime Rivière, de tout mon cœur, mais cet amour n'égalera jamais celui que j'ai pour Mina. C'est un amour entièrement différent, d'ailleurs. L'amour que j'ai pour Rivière est unique en son genre.
– Comme je te comprends, opine Mélanie. Je ne suis pas capable d'expliquer ce lien qui m'unit à Gaby, mais c'est si fort.
Elle s'interrompt, à court de mots.
– Et je suis si désolée pour ta petite sœur... Sincèrement.
– Merci, Mélanie. J'admets avoir encore un espoir, au fond. Je sais que c'est idiot, mais le fait que vous rameniez d'autres humains me fait espérer que... enfin, tu vois. Au fond de moi, je sais néanmoins qu'elle pourrait bien ne pas revenir, c'est une possibilité à laquelle je n'ai pas vraiment envie de penser, car je ne sais pas si je m'en remettrais si je devais y assister... En même temps, je me dis qu'il faut que j'essaie, tu comprends ? Ne dois-je pas faire tout ce qui est en mon pouvoir pour la ramener ?
– À ta place, c'est sûrement ce que j'aurais fais, m'avoue-t-elle. Je ferais tout pour Jamie. Absolument tout.
Quelques larmes m'échappent dans l'obscurité. Les paroles de Mélanie font naître en moi une volonté inébranlable. Il faut que j'essaie. Comment pourrais-je me regarder dans le miroir si je ne tentais pas tout ? J'ai déjà échoué à sauver ma sœur une fois, peut-être serait-ce la deuxième mais, au moins, j'aurais essayé... Restait à savoir comment diable j'allais réussir à faire ça.
