A l'issue de ces couloirs sombres qui se ressemblent tous à mes yeux, Mélanie et moi débouchons finalement sur la cuisine. Je l'ai déjà visitée la veille mais elle était pratiquement vide. Ce matin, elle est remplie de gens. Je reconnais certains visages sans pouvoir leur associer un nom. Mélanie me conduit au bout de la pièce et on me sert une assiette d'œufs brouillés.
– Tu as de la chance, tu arrives au bon moment, me dit-elle. On doit manger toute la nourriture périssable qu'on a rapportée, dont les œufs. Néanmoins, depuis que Gaby est ici, les habitants de ces grottes mangent de mieux en mieux, et en meilleures quantités. Il n'y a donc pas de quoi se plaindre.
Mélanie me conduit ensuite jusqu'à la table où se trouvent Jared, Jamie, Ian et Gaby. Jamie, que je n'ai qu'entraperçu la veille, m'adresse un immense sourire.
– Oh, May. Bonjour !
– Bonjour, Jamie, je réponds, un peu intimidée par son enthousiasme débordant.
Il m'est encore étrange de communiquer avec des gens après tant de temps passé en cavale, puis tant de temps passé à l'état d'esprit. La seule personne avec qui je pouvais alors communiquer, c'était Rivière. Mais c'était une forme de communication si particulière...
– J'ai tant de questions à te poser ! s'exclame Jamie. Je veux tout savoir. Sur l'âme qui était en toi, sur ta vie d'avant, sur...
– Jamie... l'arrête Jared en posant une main sur son épaule. Laisse-là respirer un peu, d'accord ?
– Ça ne me dérange pas, je réplique, ne voulant pas vexer Jamie.
– Tu n'aurais pas du dire ça... s'amuse Ian. Il va se déchaîner.
– Mais non ! s'empresse de protester Jamie.
Mélanie et Jared partagent un regard amusé.
– Comment s'appelait l'âme dans ta tête ? De quelle planète venait-elle ? m'interroge Jamie.
– Elle s'appelle Rivière, je réponds en utilisant volontairement le présent. Elle vient du monde des Herbes-qui-voient. Je dois bien avouer que je sais peu de choses de sa vie d'avant, nous avons eu si peu de temps et nous avions toutes les deux d'autres préoccupations en tête. Ce qui est assez ironique, c'est qu'elle sait tant de choses de moi et j'en sais si peu sur elle. C'était une période difficile pour moi, c'est pourquoi je n'ai pas posé plus de questions que ça. En temps normal, j'aurais voulu satisfaire ma soif de connaissance sur tout cet univers encore inconnu, mais là...
– On pourra lui demander de nous en dire plus quand elle reviendra ! relativise Jamie.
Je lui souris. Il a dit quand elle reviendra et non si elle revient. C'est déjà quelque chose d'acquis pour lui. Cela me fait du bien.
– Qu'est-ce que tu peux nous dire d'elle ? continue Jamie, sa curiosité loin d'être satisfaite.
Je réfléchis un moment. Que sais-je donc de Rivière ?
– C'est la meilleure personne que je connaisse dans ce monde. Je ne la remercierai jamais assez. Elle m'a sauvée. J'ai failli disparaître plusieurs fois. J'ai failli lâcher prise, je l'ai fait de nombreuses fois en fait. J'ai un peu honte de ne pas avoir plus combattu. Mais Rivière m'a ramenée à chaque fois. Elle est d'une gentillesse infinie, d'une générosité sans limite. Elle a renoncé à beaucoup de choses pour moi. Elle n'a jamais fait quelque chose qui était contre ma volonté. Malheureusement, elle savait parfaitement lire en moi, même quand je tentais de lui cacher la vérité. Elle a voulu se sacrifier pour moi...
Je triture un moment mes œufs. Rivière me manque vraiment. Ce vide dans ma tête me pèse.
– Ça me rappelle quelqu'un... fait remarquer Mélanie avec une œillade vers Gaby.
Celle-ci baisse la tête et ses joues se teintent de rouge.
– C'était différent... se défend-t-elle.
– Absolument pas, réplique Mélanie. D'ailleurs, tu le fais toujours, passer les intérêts des autres avant les tiens.
– Toutes les âmes sont comme ça...
– Avec leurs semblables, peut-être. Avec des humains ? Pas vraiment.
– Parce qu'elles ne vous connaissent pas comme je vous connais, explique doucement Gaby.
– Elles ne cherchent pas à nous connaître. Pas comme toi, pas comme Rivière.
Gaby s'apprête de nouveau à répliquer quelque chose mais elle est interrompue par Ian.
– Quand t'avoueras-tu vaincue ? s'amuse-t-il. Tu es une âme exceptionnelle, accepte la vérité.
Gaby devient de nouveau rouge pivoine devant le compliment. Ian la contemple avec attendrissement et embrasse son front. Ce moment de complicité me fait penser à Vogue, au comportement de Rivière en sa présence. Elle était si timide également, si innocente.
Je sais que Rivière apprécie énormément Vogue mais, si elle vit ici, il sera définitivement hors de sa vie. Sera-t-elle prête à faire ce sacrifice ? Vogue était-il réellement son âme sœur ou simplement une petite amourette – sa première sur cette nouvelle planète ?
Je déteste qu'elle ait à sacrifier tant de choses mais, pour ça, elle n'aura pas le choix. Elle ne pourra pas retourner vivre parmi les siens, pas après les informations qu'elle aura en sa possession. Comment expliquerait-elle seulement son changement de corps ?
Tout sera différent quand elle ouvrira de nouveau les yeux – de tout nouveaux yeux.
Quand mon esprit redescend sur Terre, après avoir vagabondé dans cet enchevêtrement de pensées qui occupe ma tête ces derniers jours, je capte le regard de Gaby. Celle-ci me contemple avec curiosité.
– Est-ce que tout va bien ? m'interroge-t-elle.
Tous les yeux de mes voisins de table se posent alors sur moi.
– Oui, oui, je m'empresse d'acquiescer. J'étais simplement perdue dans mes pensées. J'ai toujours du mal à réaliser tout ce qu'il s'est passé. Je peine à croire que je suis réellement ici, avec d'autres humains. En sécurité.
– Ça, je peux le comprendre, intervient Jared. Quand j'ai trouvé Mel, cela faisait un bout de temps que je n'avais pas eu de contact avec un autre humain, ça m'a rendu un peu dingue...
Le rire de Mélanie retentit, accompagné par un petit sourire de Gaby. Je les questionne du regard.
– C'est le moins qu'on puisse dire ! s'amuse Mélanie. Mais c'est une histoire pour un autre jour, on a tout le temps, pas vrai ?
J'acquiesce, bien qu'intriguée. Jeb nous rejoint alors à table. J'observe le vieil homme s'installer sur une chaise en bout de table et ses prunelles se fixer dans les miennes.
Quelque chose dans son regard me met un peu mal à l'aise. Cette impression d'être passée aux rayons x, peut-être ? En tout cas, un éclat d'intelligence brille dans les prunelles de Jeb. À la limite entre la folie et le génie, en fait.
– Alors, petite, bien dormi ? me demande-t-il.
Je hoche la tête bien que mon sommeil m'ait apporté peu de repos, car trop peuplé par des rêves angoissants.
– Maintenant est donc le bon moment pour un peu te parler des règles ici. Je vais faire simple. C'est chez moi, tu l'auras compris, donc c'est moi qui décide. Tu n'as rien à craindre si tu respectes les règles mais je ne doute pas que tu le feras.
Il pose un regard entendu sur moi avant de continuer son monologue. Entre temps, Ian s'en est allé avec Gaby et Jamie s'est hâté de partir en s'exclamant qu'il était en retard en cours.
– Tout le monde met la main à la pâte, dans ces grottes, d'une façon ou d'une autre. On est une communauté et l'entraide est de mise. Personne ne s'entretue, d'accord ?
Je ris avant de comprendre qu'il est sérieux. Mon sourire se transforme en grimace horrifiée et Jared éclate de rire. Mélanie le réprimande d'une tape sur l'épaule.
– Cela ne me fait toujours pas rire... lui fait-elle remarquer avec acidité.
Mais sous ses remarques acerbes, je peux très bien voir qu'elle n'en tient pas rigueur à Jared. Il y a beaucoup trop d'amour dans ses yeux pour ça.
Jeb poursuit en les ignorant royalement.
– Donc, personne ne s'entretue, répète-t-il. Tout le monde travaille pour mériter sa place ici. Tout le monde m'écoute et m'obéit. Personne ne prend aucun risque qui pourrait remettre la sécurité des habitants de cette grotte en péril. C'est globalement les règles que tu dois connaître.
Je hoche de nouveau la tête, ayant du mal à savoir s'il est entièrement sérieux sur tout.
Jeb me paraît être quelqu'un avec un grand cœur, je le vois dans ses sourires discrets et ses regards attendris. Je me demande s'il entretient volontairement cet air un peu rustre pour tenir les autres à distance, pour maintenir son autorité en tant que chef de ces lieux.
– Maintenant que ceci est dit, je te considère prévenue.
J'acquiesce à nouveau.
– Et si on mettait la main à la pâte sans plus tarder ? propose-t-il. Nous sommes en pleine période de récolte. Mais, si tu préfères, je peux encore te laisser quelques jours de répit. Tu viens d'arriver, je ne t'en tiendrais pas rigueur.
Je secoue vivement la tête. Pas question de me reposer tandis que tout le monde travaille.
– Je veux aider, je proteste. Pour être honnête, après ces longs mois coincée dans ma tête, j'ai bien besoin de faire fonctionner mes muscles. Je suis même prête à accueillir les douleurs musculaires avec joie.
Le rire rocailleux de Jeb retentit dans la cuisine.
– Je ne peux qu'imaginer ce que ce doit être mais, à ta place, je ressentirais probablement la même chose. C'est bien, ton désir de travailler est tout à ton honneur. Allons-y sans plus tarder, dans ce cas !
Prête à en démordre, je bondis sur mes pieds et suis Jeb d'un pas vif. Je compte bien me rendre utile du mieux que je le peux. De plus, tant que je me maintiens occupée, je tiens les idées noires à l'écart. Ces idées sombres qui bouillonnent quelque part au fin fond de ma tête. Ces inquiétudes, ces regrets, ces peurs. Je ne veux pas les affronter. Pas maintenant, pas encore.
