Après plusieurs jours d'acclimatation aux grottes, je commence peu à peu à me repérer dans ces tunnels sombres. Beaucoup plus rapidement que je ne l'aurais pensé au préalable. Je reviens de la salle de bain à laquelle je me suis rendue sans aucune aide et presque sans me perdre. Nous sommes en pleine nuit et je savais donc que l'endroit serait vide. La solitude en ces lieux peut parfois être pesante, quand le moindre bruit se répercute avec force contre les parois et que seul le silence vient y répondre. Mais c'est parfois agréable de se sentir si seul, cela permet de relâcher toute la pression accumulée sans se soucier de rien ni de personne.
Une main sur la paroi, je me représente mentalement l'itinéraire parcouru et les virages qu'il me reste à prendre pour atteindre ma chambre, celle qu'on m'a finalement trouvée après quelques nuits à l'infirmerie de Doc. C'est une toute petite chambre contenant à peine l'espace pour un matelas, mais cela ne me dérange pas. Avoir mon espace rien qu'à moi suffit à mon bonheur.
Tandis que j'avance aveuglément dans l'un des tunnels, je percute alors un obstacle inattendu. Un obstacle immobile dans lequel je me prends les pieds et qui me fait chuter lourdement sous la surprise.
– Aie ! je lâche dans le silence des grottes.
Mon cri se répercute contre les parois du tunnel. Je suis empêtrée dans quelque chose qui se met alors à bouger et à grommeler. Je réalise alors que mes jambes reposent sur d'autres jambes et je me hâte de m'en éloigner.
Je me relève avec peine, encore un peu sonnée. Les yeux perdus dans l'obscurité, je demande alors :
– Qui est là ?
– C'est moi, une voix me répond.
Je ne reconnais pas le timbre de voix. Je devine juste qu'il s'agit d'un homme.
– Et c'est qui, moi ? j'insiste.
– T'es la nouvelle, c'est ça ? répond-t-il en ignorant ma question. May, non ?
– C'est bien ça. Et à qui ai-je l'honneur ?
– À l'ancien nouveau, grâce à toi. J'étais le petit dernier jusqu'à ce que tu débarques. Moi aussi, ils m'ont ôté le parasite qui occupait mon corps.
– Je n'avais pas de parasite dans la tête, je réplique par principe. C'était une âme. Une amie, même.
Je sais que j'ai moi même employé le terme de « parasite » pendant une période et, techniquement, si on prend la définition de ce mot dans le dictionnaire, c'est ce que sont les âmes. Mais je ne supporte plus d'entendre ce mot à cause de la connotation qu'il a, le ton haineux qui lui est généralement associé. Jamais au grand jamais je ne pourrais me représenter Rivière comme un parasite.
Le rire de l'homme éclate et résonne dans le tunnel. Il est ouvertement moqueur et je m'en offusque assez vite.
– Ça te semble si improbable ? N'as tu donc pas rencontré Mélanie et Gaby ?
– Oh, si, réplique-t-il. Gaby a l'air de quelqu'un de bien.
Il prononce le nom de Gaby avec un ton qui ne me plaît pas. On peut deviner sans mal qu'il estime qu'un parasite n'est pas digne de porter un prénom.
– Elle a l'air d'être très gentille mais je ne mords pas à l'hameçon, poursuit-il. Ça reste un mille-pattes. Un parasite. Tout n'est que sournoiserie chez eux.
– C'est vraiment ce que tu penses ? Tu as eu l'un d'entre eux dans ta tête. Tu vas vraiment vouloir me faire croire qu'il était diabolique ? Qu'il passait son temps à comploter ou que sais-je encore ?
Il laisse quelques secondes passer avant de me répondre.
– Non, ce n'était pas le cas. Mais, ce que je pense, c'est que sous leurs apparences de créatures bienveillantes, il y a quelque chose de caché. Comment peut-on leur vouer une entière confiance après ce qu'elles nous ont fait ? Moi, je ne marche pas.
Je laisse à mon tour peser un instant de silence avant de répondre :
– Ça t'a rendu parano, hein ?
Je ne le dis pas méchamment. Après une telle expérience, tout un chacun peut parfaitement devenir un peu dingue, ou développer une haine profonde à l'encontre du responsable de tous ses maux. Je sais que tout le monde n'a pas eu la même expérience que Mélanie et moi. Tout le monde n'est pas tombé sur des âmes aussi exceptionnelles que Gaby et Rivière, capables de comprendre le point de vue des humains et de ressentir de la pitié, de l'affection pour eux.
– Plutôt réaliste, corrige-t-il. Comment peux-tu être sûr à 100% de leur intégrité ? Après ce qu'ils nous ont fait ?
– Je suis sûre de l'intégrité de Rivière. À 1000%.
Dans l'obscurité, je peux presque le voir lever les yeux au ciel. Je lui jette un regard noir qu'il ne peut pas voir.
– Tu sais quoi ? je reprends. Je ne vais pas m'efforcer de te convaincre, c'est un combat perdu d'avance. Pense ce que tu veux, mais je pense que tu as tort. Tu vois le mal partout. Je ne peux pas t'en blâmer après ce que tu as du vivre. Ce que tant d'autres humains ont vécu ou vivent encore. Mais, un jour, tu réaliseras que tu avais tort.
Il rit.
– Si tu le dis.
Je soupire intérieurement. J'ai beau éprouver de l'antipathie pour l'individu qui me fait face et son point de vue si opposé au mien, je ne désire pas me mettre quiconque à dos. Nous sommes tous les deux des habitants de ces grottes et, pour ça, il serait préférable que nous soyons en bons termes. Je décide donc de calmer le jeu un peu en changeant de conversation :
– Au fait, qu'est ce que tu faisais ici, par terre, en pleine nuit ?
– Je dormais.
– Sur le sol ? j'insiste. Tu n'as pas de chambre ?
– Si, mais je la partage avec quelqu'un d'autre et j'avais envie d'être seul. Loin des ronflements, aussi…
Je ris à cette précision. Voilà un désagrément dont je me passais bien.
– J'avais une chambre seul avant mais... on l'a attribuée à quelqu'un d'autre.
Il insiste sur ces derniers mots. Je comprends que je suis celle qui lui a volé sa chambre.
– Oh, je suis désolée ! Je ne savais pas que je prenais la chambre de quelqu'un d'autre, si tu veux la récupérer, je peux...
– Non, c'est bon, m'arrête-t-il. Garde là. Je te ne t'imposerai pas les ronflements de mon colocataire. Je suis trop galant pour ça.
Je me retiens de pouffer. Si un quelconque descriptif m'était venu à l'esprit pour le décrire, ça n'aurait pas été « galant ».
– C'est gentil de ta part, je réponds néanmoins.
Je m'apprête à reprendre mon chemin puis je réalise que je ne connais toujours pas le prénom de l'individu qui me fait face. Pour être honnête, je ne parviens même pas à mettre un visage sur sa voix, bien que j'ai du l'apercevoir au moins une fois les jours ayant précédé celui-ci.
– Comment t'appelles tu, au fait ?
– Tom.
– Enchantée, Tom. Et bonne nuit.
Il marmonne un vague « bonne nuit » en retour puis je reprends mon chemin. L'espace d'un instant, je crois m'être perdue, puis je trouve enfin ma chambre. Je m'installe avec plaisir sur le matelas après cette baignade nocturne revigorante et cette chute dans le tunnel qui me vaudra sûrement quelques bleus.
Une vieille habitude me fait appeler Rivière, dans ma tête. Je sais qu'elle ne peut plus me répondre car elle n'est plus dans ma tête mais dans une cryocuve, à l'infirmerie, mais je ne peux pas m'en empêcher. J'aimerais tellement qu'elle soit là, j'ai tant de choses à lui dire.
Je voudrais lui parler de cet endroit si merveilleux. Ce havre de paix qu'a découvert Jeb et la communauté de survivants qui s'y est insérée. Je voudrais lui parler de ces personnes incroyables que j'ai rencontrées. Gaby, cette âme exceptionnelle. Mélanie, cette humaine plus combative que je ne le serais jamais. Cette humaine qui s'est liée à une autre âme au point de devenir sa sœur. Mais aussi Ian qui a su voir au delà des apparences et est tombé amoureux d'une âme.
Ian est peut-être celui qui m'impressionne le plus. L'amour qu'il voue à Gaby me laisse sans voix. Le fait même qu'il soit parvenu à voir au delà d'une enveloppe humaine pour ne plus voir que l'âme fait de lui une personne exceptionnelle. J'ignore si j'en aurais été moi même capable. Ces deux là ont probablement l'une des plus belles histoires d'amour au monde, à mes yeux. Bien au delà de Roméo et Juliette ou de Rose et Jack.
Je me retourne sur ma couchette. Je sais déjà que je vais avoir toutes les peines du monde à m'endormir. Mon esprit se prend à rêver d'amour. Je repense à Tobias. Je me demande où il se trouve, en cet instant. J'imagine qu'il n'est plus lui-même, qu'il est enfermé comme je l'ai été avant lui. Je me demande s'il est toujours conscient de ce qu'il se passe ou s'il a été totalement effacé. Je ne sais pas ce que je lui souhaite le plus. Maintenant que je sais qu'il est possible de nous ramener, je suppose que je lui souhaite d'être toujours en vie. Mais pour combien de temps aura-t-il à survivre ainsi ? Sera-t-il libéré un jour ?
Je ne peux répondre à aucune de ces questions, pour la simple et bonne raison que j'ignore tout de ce qu'il est advenu de lui. Peut-être n'existe-t-il plus du tout, peut-être son corps a-t-il été recyclé, comme le mien aurait pu l'être si Rivière n'avait pas été celle qu'elle était. Au fond, je suis certaine que je ne saurais jamais ce qu'il est devenu.
Je ne veux pas vivre dans le passé, mais je ne peux pas empêcher ces questions de traverser mon esprit. Tout comme je me demande ce qu'il est advenu des membres de ma famille et de mes anciens amis. Comment pourrais-je tourner la page alors que Mina m'attend peut-être encore quelque part, alors qu'elle m'appelle peut-être à l'aide inlassablement, sans que ses appels puissent me parvenir…
