– May...
Encore perdue dans mes rêves, je mets un moment à m'en extirper.
– May... répète la voix.
Je marmonne en cherchant à ouvrir mes yeux. Quand j'y parviens, je ne trouve que la noirceur.
– Qui est là ?
– C'est moi, répond la voix de Mélanie.
– Mel ?
– Je voulais te prévenir, nous allons bientôt partir.
Les connexions mettent un temps fou à s'établir dans mon cerveau mais je finis par me souvenir. Mélanie, Gaby, Jared et Ian partent pour plusieurs jour de raid afin de rapporter des vivres et d'autres objets dont les différents membres de la communauté ont besoin.
C'est un sentiment tout nouveau pour moi que de voir partir des membres du groupe. Je ne suis pas encore familière des raids, ayant vécu inconsciemment le premier dans le feu de l'action. Dans cet endroit, c'est comme si on se trouvait dans un cocon. Un cocon duquel personne ne sort et dans lequel personne d'étranger ne rentre.
J'admets ressentir de l'inquiétude pour mes nouveaux amis. J'ai peur de ce qu'il peut leur arriver dehors. Je sais qu'ils sont bien rodés à l'exercice, notamment avec la présence d'une âme parmi eux, mais c'est plus fort que moi. Cette anxiété semble partagée par un certain nombre d'habitants des grottes, je l'ai presque sentie dans l'air depuis l'annonce du départ prochain.
Il y a bien sûr de l'inquiétude pour ces quatre individus que tout le monde côtoie au quotidien et que la majorité apprécie. Mais il y a aussi l'inquiétude de voir notre cocon se fissurer, si le raid venait à échouer et que nos compagnons se trouvaient incapable de protéger notre secret, d'une façon ou d'une autre.
– Je voulais aussi te dire autre chose, poursuit Mélanie. Nous allons tenter de ramener une ou deux âmes, à la fin du raid. Comme nous l'avons fait avec toi, la dernière fois. Je n'oublie pas Rivière. Nous chercherons un hôte jeune pour elle, comme celui que nous avons récupéré pour Gaby. C'est un peu triste à dire, mais c'est ceux qui ont tendance à ne jamais revenir...
J'acquiesce dans l'obscurité, nous en avions déjà discuter. Je me sens coupable d'espérer qu'un humain ne revienne pas pour laisser sa place à Rivière, mais c'est aussi la seule possibilité pour elle de rester sur cette planète, de rester avec moi. Je me réconforte en me disant que, si ces esprits humains ont déjà disparu, il n'y a rien que l'on puisse faire pour les sauver.
– Merci, je souffle à Mel. Soyez prudents surtout, d'accord ?
– Toujours, me rassure-t-elle.
Elle s'apprête à partir mais je l'entends interrompre son geste et elle me glisse quelques derniers mots.
– Ne t'en fais pas, tu retrouveras bientôt Rivière. Que ce soit à l'issue de ce raid ou à l'issue d'un autre. Je te promets que tu la retrouveras.
– Merci, Mel. Elle me manque tellement, je lui confie. Quand je suis occupée, que je travaille, je n'y pense pas. Le soir, c'est une autre histoire. C'est dingue qu'elle compte tant pour moi, non ? Mais tu connais ça, avec Gaby.
– C'est un lien étrange, hein ? Un lien unique.
– Le plus étrange de tous... je confirme.
Mel finit par s'en aller et je reste là avec mes pensées. L'appréhension commence à me gagner. Vais-je vraiment retrouver Rivière bientôt ? Je secoue cependant la tête. Inutile de me torturer l'esprit dès maintenant. J'en aurais tout le loisir plus tard. Je referme alors les yeux et je laisse le sommeil me cueillir à nouveau.
Au matin, mon estomac gargouille bruyamment. Je meurs de faim. Je me hâte de m'habiller et me dirige instinctivement vers la cuisine. Il est encore tôt mais j'y retrouve Tom. Je m'installe à ses côtés.
– Les ronflements t'ont encore empêché de faire la grasse mâtinée ? je demande.
– Encore et toujours, soupire-t-il.
Je ris.
– Peut-être qu'il devrait prendre ma chambre, il y serait seul, au moins. Et moi je pourrais partager la chambre de quelqu'un d'autre. Je suis la colocataire parfaite. Je suis discrète, je ne ronfle pas et je ne prends pas beaucoup de place.
– Tu ne ronfles pas ? relève-t-il en haussant un sourcil. Je demande à voir ça.
– Je t'assure.
Peu convaincu, il lève les yeux au ciel.
– Tu ne dois quand même pas être si parfaite.
– J'oubliais que j'avais affaire à Monsieur Parano, je soupire.
Tom est quelqu'un de morose. J'ai pu le découvrir au fur et à mesure de nos discussions. Cependant, contre toute attente, je l'apprécie. J'évite juste les sujets qui fâchent avec lui, c'est-à-dire tout ce qui touche aux âmes de façon générale. Nous sommes en parfait désaccord à ce sujet, bien que je comprenne parfaitement sa vision des choses. Ce qui me met hors de moi, c'est qu'il se refuse à voir les choses comme je les vois. Il n'essaie même pas et je mets en cause son manque total d'ouverture d'esprit.
Je suis un peu malhonnête en ayant ces pensées car je sais pertinemment que, sans Rivière, je pourrais être dans le même état d'esprit que lui. J'ai haï les âmes aussi, sans toutefois les voir entièrement comme les méchants de l'histoire. Je comprends leur point de vue également, bien qu'ils aient tort sur toute la ligne dans leur façon d'agir. J'ai toujours été du genre à défendre tout le monde. Les méchants comme les gentils.
– Je ne crois que ce que je vois, c'est tout, se défend Tom.
– Même pas, je réplique. Tu vois la bonté de Gaby mais tu te refuses à croire en sa sincérité.
Il m'adresse un regard noir.
– Ça c'est différent, répond-t-il. Il est impossible de savoir ce que les parasites pensent réellement. On ne peut pas savoir ce qui se trame vraiment dans leur tête. Tout simplement parce qu'ils ne sont pas comme nous, ils ne sont pas humains.
– Les humains sont parfois impossibles à cerner également, je lui fais remarquer. En suivant ce principe, tu ne feras jamais confiance aux âmes, parce qu'il faudrait que tu sois à leur place pour le savoir, or c'est impossible. Même quand l'un d'entre eux était dans ta tête, tu penses qu'il te cachait sa malveillance.
Il lève les yeux au ciel et marmonne dans sa barbe. Je soupire. Voilà que j'ai relancé les hostilités, tout ce que je voulais éviter. Je décide de m'excuser.
– Désolée, je n'aurais pas du aborder ce sujet, Tom.
Il élude mes paroles d'un geste.
– Oublie ça, dit-il.
– Vraiment, je suis désolée. Je ne veux pas me fâcher avec toi. Je t'aime bien, tu sais. Malgré tes allures de rustre.
Il se met à rire.
– Merci ?
– Tu sais bien ce que je veux dire, ce n'est pas méchant.
– Alors comme ça tu m'aimes bien ? réplique-t-il en changeant de sujet.
– Tu es sympa, tant qu'on évite certains sujets.
– Merci, je suis touché, ironise-t-il.
– N'empêche que, au fond de toi, je sais qu'il y a quelqu'un de plus sensible qu'il n'y parait.
Il éclate d'un rire franc. Je secoue la tête d'exaspération.
– Jamais tu ne l'admettras, bien sûr. C'est dingue cette fierté masculine. Pourquoi vous vous infligez ça ? Ça doit être épuisant, à force.
– C'est pas une question de virilité, réplique-t-il en redevant soudain sérieux. Il n'est juste pas question que je devienne faible, pas par les temps qui courent, pas quand l'ennemi est partout. C'est de la survie. Un instinct primitif. Tu n'as jamais suivi de cours de biologie humaine ?
– Tu ne relâcheras donc jamais la pression ? On est en sécurité, ici.
– Ah oui ? Je crois qu'on est entièrement en sécurité nulle part.
– Mais à quoi bon vivre une vie dans l'unique but de survivre ? j'insiste. C'est quoi le sens d'une telle vie ? Passer son temps à attendre le danger...
– J'en sais rien, faudra demander ça à celui qui bouge les pions, là-haut.
– On donne à notre vie le sens qu'on veut, je proteste. Moi, je sais que je ne veux pas d'une vie sans but, ça ne m'intéresse pas.
– Et c'est quoi ton but ? Parce qu'on crèvera tous un jour, quoi qu'on fasse.
– C'est secondaire à mes yeux, la mort. J'y penserais en temps voulu. Dans l'immédiat, je veux me battre pour ceux que j'aime. Rivière, bien que tu ne comprendras jamais cela. Et ma petite sœur.
A la mention de Mina, Tom se radoucit.
– Tu penses qu'elle est encore là, quelque part dans la tête du parasite ?
Je ne fais pas de remarque sur l'emploi de ce qualificatif déplaisant. C'est un combat que j'ai cessé de mener avec Tom.
– J'en sais rien… je soupire. Peut-être, peut-être pas. Mais je dois savoir, tu comprends ? Je dois être persuadée d'avoir fait tout ce que je pouvais. Et si j'abandonnais alors qu'elle est encore en vie ? Je ne veux même pas y penser.
Il acquiesce puis il reprend la parole et je devine à son ton qu'il me fait une confidence inédite. Peut-être suis-je parvenue à toucher sa corde sensible, finalement ?
– J'étais fiancé, avant tout ça. Avant l'invasion, m'apprend-t-il.
Je reste silencieuse. Je n'ai pas envie de briser le moment. Je suis déjà suffisamment impressionnée que Tom se confie à moi sur sa vie passée.
– Au fond, je suis soulagé qu'elle n'ait pas eu à connaître la vie que nous menons maintenant. Telle que je la connaissais, elle n'aurait pas bien vécu la situation. Mais si ça avait été le cas, et si elle s'était retrouvée avec l'un d'eux dans la tête, j'aurais tout fait pour l'en débarrasser, et pour la ramener si j'avais su avec certitude que c'était possible. Je n'aurais pas pu abandonner tant que la possibilité qu'elle soit en vie aurait persistée. Donc je te comprends, et si un jour je peux t'aider pour ta petite sœur, je le ferais.
– C'est vraiment gentil de ta part.
– Je suis peut-être taciturne, rustre ou plein d'autres qualificatifs sympathiques avec lesquels on me décrit, mais je pense aussi être quelqu'un sur qui on peut compter. Si quelqu'un a besoin d'aide et que je peux la lui offrir, j'essaie de le faire. C'est peut-être ça, mon but dans la vie ?
– Un but très altruiste, je fais remarquer.
– Altruiste, je sais pas. Rien n'est jamais entièrement désintéressé dans ce monde.
– C'est quand même tout à ton honneur.
– Si tu le dis.
Je lui souris. Il termine sa miche de pain et observe Jamie entrer dans la cuisine et se diriger vers nous. De façon presque imperceptible, je sens Tom se refermer et remettre la coquille en place. Le temps des confidences est terminé.
