La tête entre les mains et le dos contre un tronc humide, je tente de contrôler mes émotions. J'ai terriblement envie de pleurer mais je ne peux pas me le permettre. Je ne me l'autorise pas. Il a beau faire nuit, je ne veux pas laisser un flot de larme s'écouler. Une fois les vannes ouvertes, j'ai trop peur de ne pas pouvoir les refermer.
Quelqu'un se glisse à côté de moi. Je pense d'abord qu'il s'agit de Mina, et puis je reconnais la silhouette de Tobias. Son épaule sa cale contre la mienne et ça m'apporte un certain réconfort.
– Tu vas bien ? me demande-t-il.
– J'ai peur, je lui avoue. A chaque instant, ça pourrait être la fin. Je ne veux pas qu'ils mettent l'un d'entre eux en moi. Ni en Mina. Ni en toi. Ni en aucun de nous.
– Moi aussi, j'ai peur. Mais on se battra, pas vrai ? On s'en est sorti jusqu'ici, on continuera de s'en sortir.
– J'aimerais être aussi confiante que toi.
Ma voix se brise et Tobias passe un bras autour de mes épaules. Je sens son souffle contre ma joue. Ma respiration s'accélère.
Je maudis mon comportement quand Tobias est à proximité. Je me sens faible avec lui. Son contact, son regard, tout ça me fait perdre mes moyens. J'aime la sensation qu'il provoque dans tout mon corps, mais je la hais également. Car elle est dangereuse. Nous devrions rester concentrés en tout instant, face aux dangers qui nous guettent. Mais avec Tobias, je ne le peux pas.
Sa bouche se pose sur ma joue tandis que l'une de ses mains vient se poser sur mon autre joue.
– Ça va aller, me chuchote-t-il.
Et j'ai envie de le croire, tellement envie. Je plonge mon regard dans le sien. Dire que je le connais si peu. Mais les circonstances ont fait disparaître toutes les conventions. Qu'avons nous à perdre ? Autant s'aimer tant qu'on le peut. Peut-être notre relation n'a-t-elle aucun avenir, mais peu importe, car nous n'avons tous probablement aucun avenir tout court.
En cet instant, avec Tobias, j'oublie tout le reste. Sa proximité m'apaise, elle me fait occulter pendant au moins quelques minutes les horreurs du monde.
Mettant fin aux vagabondages de mon esprit, une lumière brille enfin à l'horizon, tranchant avec l'obscurité des tunnels que j'arpentais jusque là. Je laisse s'évanouir le souvenir de Tobias qui me laisse comme un frisson sur la peau. Comme un souffle à l'endroit de la joue, celle qu'il avait embrassée.
Une fois arrivée dans l'infirmerie, je tombe sur Doc. Il est endormi sur son bureau, en train de ronfler. Je souris et décide de le laisser dormir. De toute façon, ce n'est pas à lui que je voulais parler, mais à Rivière. Je me saisis de la cryocuve qui n'a pas bougée depuis mon arrivée.
J'essaie de percevoir quelque chose à l'intérieur mais je n'y parviens pas. Le dispositif joue bien son rôle. Parfois, j'ai envie de l'ouvrir afin de m'assurer que Rivière est bien là, pour voir à quoi elle ressemble, également. Mais je ne veux pas la déranger dans son sommeil, pas tant qu'elle ne peut pas revenir.
Je reste un moment comme ça, en silence, perdue dans mes pensées. Et puis je finis par remarquer l'absence de ronflement. Je tourne la tête et m'aperçois que Doc est réveillé.
– Bonjour, me salue-t-il.
Je lui souris.
– Est-ce que tout va bien ? demande-t-il.
Je m'empresse de hocher la tête.
– Oui, bien sûr. J'avais juste besoin de penser un peu, loin de tous les autres. Près de Rivière. Je sais bien qu'elle est endormie là-dedans, mais ça me fait du bien.
Je marque une pause.
– Je m'inquiète un peu pour le raid, aussi. Tout ira bien pour Gaby et les autres ?
– Depuis que Gaby participe à ces raids, nous n'avons jamais eu aucun problème, me rassure Doc. Bien sûr, il n'y a pas de risque zéro. Mais tout devrait bien se passer, comme toujours, j'ai confiance en eux.
– Nous vivons dans un sacré monde... je soupire. Ce genre d'histoires, on allait les voir au cinéma pour se divertir, il y a quelques années de cela. Qui aurait pu deviner que cela nous arriverait réellement...
– J'ai toujours considéré ça comme une possibilité, mais je ne pensais pas connaître ça de mon vivant, admet Doc. Mais l'être humain s'adapte, comme il l'a toujours fait. Et peut-être même que tout se terminera pour le mieux. L'espoir est permis, désormais, avec tous ces récents changements.
– C'est vrai, j'acquiesce. Tu sais, avant tout ça, je rêvais de devenir médecin. Parce que je voulais aider les gens à tout prix, je ne me voyais pas faire quoi que ce soit d'autre. Et puis tout ça est arrivé… Maintenant qu'on en est là, je trouve ça presque futile cette vieille époque où mon seul soucis était de choisir une orientation, une vocation…
– Toute notre vie passée parait futile, soupire Doc. Être médecin a toujours été ma vocation. Comme toi, je ne me voyais pas faire autre chose qu'aider mon prochain. Mais récemment, j'ai eu l'impression que toutes mes années d'études ont été réduites à néant. Gaby m'a fait découvrir la médecine des âmes, et puis Candy après elle, puisque l'âme qui l'occupait était soigneuse. C'est une médecine incroyable qui peut guérir à peu près tout. Des médicaments d'une simplicité enfantine. Ça m'a fait un choc. Utiliser des substances desquelles je ne connais rien du tout, c'est vraiment difficile pour le médecin en moi... En tout cas, l'arrivée des âmes, ça a probablement changé notre monde pour toujours. C'est pourquoi je suis vraiment curieux de connaître la suite. Nous pourrions faire de ce monde un monde meilleur si on collaborait...
Collaborer... Voilà une idée qui aurait effaré Tom, j'en suis certaine. Quant à moi, j'aime cette possibilité. Peut-être en arriverions nous là, un jour ? Mais un problème subsiste : les âmes ne peuvent pas survivre ici sans hôte... Comment cohabiter sans condamner de nouveaux humains, dans ce cas ?
Je contemple Doc, perdu dans ses pensées. Au bout de plusieurs minutes, il semble reprendre pied dans la réalité et ses yeux se posent de nouveau sur moi.
– Bon, trêves de bavardages, si on allait casser la croûte ? propose-t-il.
Le soir venu, seule dans la pièce qui me sert de chambre, mes pensées se tournent de nouveau vers Tobias. J'ignore pourquoi mais, ces derniers jours, il se fait de plus en plus présent dans mon esprit.
– Psst, t'es réveillée ? chuchote quelqu'un.
– Qui est-ce ? je demande.
– C'est Tom.
Tom ? Que fait-il ici ?
Je lui dis d'entrer et je l'entends tâtonner. Je replis mes jambes pour qu'il s'assoit au bout de la couchette. Je sens le matelas s'affaisser un peu et puis j'attends. Comme il ne semble pas décidé à prendre la parole, je le pousse un peu.
– Qu'est-ce qui t'amènes, Tom ?
– D'abord, je ne parvenais pas à dormir. Tu devineras pourquoi.
Je ris.
– Les ronflements.
Il acquiesce.
– Et puis, je voulais te poser une question.
– Quelle question ?
Je suis ravie que l'on soit dans l'obscurité car je n'aurais pas pu masquer mon inquiétude. Tom n'est pas du genre à poser des questions sans intérêt. Qu'est-ce qui a pu attiser sa curiosité au point de se déplacer en pleine nuit ?
– Je vous ai entendu parler avec Doc, tout à l'heure.
Je reste pantoise.
– Je venais voir Doc à l'infirmerie et je vous ai entendu. Je sais que ce n'est pas très correct de faire ça, mais je vous ai écouté depuis le tunnel.
– Ah... et donc ?
Je me doute qu'il n'a pas apprécié les paroles de Doc.
– Tu penses vraiment comme Doc, qu'on devrait collaborer avec les parasites ? Ils nous ont volé nos corps, ont envahi notre planète, nous forçant à nous cacher pour survivre...
– Les âmes ont eu tort de faire de tout ce qu'elles ont fait. Mais certaines d'entre elles ont réalisée ce tort. Comme Gaby, comme Soleil, comme Rivière. Je pense que ces âmes peuvent vraiment nous aider. Leurs connaissances dépassent de loin les nôtres. Admettons que nous retrouvions notre planète demain, la technologie des âmes nous faciliterait la vie, non ? Cela sauverait la Terre aussi. Je te rappelle que nous sommes responsables de tous ces désordres climatiques et environnementaux.
– Je ne pense pas qu'on devrait se servir de leur technologie. On n'en connaît pas l'origine ni le fonctionnement. On peut s'en sortir sans les parasites, on l'a toujours fait non ? Il s'agit juste d'apprendre de nos erreurs.
– Pourquoi refuser quelque chose qui nous simplifierait la vie ? Par simple fierté ?
– Par principe, après tout ce qu'ils nous ont fait.
– Je pense qu'il faut aussi songer à l'intérêt commun, au bien de tous.
– Je vous trouve bien trop compatissant avec eux, toi et Doc. Vous leur vouez une confiance bien trop absolue. La Terre appartient aux humains, qu'ils se trouvent leur propre planète !
– Parce que nous vivons sur cette planète ne signifie pas que c'est notre propriété. Le monde a changé, Tom. On est tous d'accord là-dessus. Peut-être est-il nécessaire que nous changions aussi ?
Il reste silencieux.
– Je crois qu'on ne tombera jamais d'accord, finit-il par dire. Tu sais, j'admire ta capacité à voir le bien partout. Mais ne te laisse juste pas aveugler, d'accord ?
J'étouffe un rire.
– Si j'ai la capacité à voir le bien partout, toi tu as la capacité à voir le mal partout ! je réplique.
Il se met à rire et je l'accompagne.
– Tu as sûrement raison.
Nous changeons ensuite de sujet d'un commun accord et continuons à discuter jusqu'à ce que le sommeil nous rattrape. Nous parlons surtout du passé, de notre vie avant tout ça, des choses qui nous manquent. De toutes ces choses banales qui semblent désormais appartenir à un temps révolu et qui nous manquent cruellement.
