J'observe Doc pendant qu'il prépare son matériel sur un chariot et qu'il l'emmène jusqu'au lit de la jeune fille. Mélanie l'aide ensuite à la retourner sur le ventre, puis elle dégage les cheveux sombre de sa nuque gracile.
– May ? appelle Doc. Peux-tu prendre la cryocuve vide et l'apporter jusqu'ici ?
Je sors de mon état de latence et suis ses consignes. Je saisis le caisson cryogénique vide de tout habitant et m'arrête près du lit, à côté de Mélanie.
– Tu peux la donner à Mélanie, poursuit Doc. Je te réserve un autre travail.
Je m'exécute une nouvelle fois, un peu comme dans un état second. Je ne sais plus vraiment ce que je fais ici. Sans plus de préambules, Doc commence alors son travail. Il incise la peau de la fille à la base du crâne, là où une fine cicatrice existe déjà. Au même endroit où je peux sentir la mienne quand je touche ma nuque. La sentir sous mes doigts me permet de me souvenir. C'est un rappel de la raison pour laquelle je survis, une raison de me battre.
Doc applique un produit sur l'entaille qu'il m'explique être un anti-hémorragique, puis il écarte les lèvres de l'ouverture et insère son scalpel un peu plus sous les muscles de la nuque. J'ai peur un instant qu'il endommage quoi que ce soit puis je réprime ces pensées. Je dois fais confiance à Doc et à ses capacités. N'a-t-il pas réalisé l'exacte même opération sur moi il y a peu de temps ?
Doc repose son scalpel sur le chariot et dirige ses doigts vers l'entaille. Sans m'en rendre compte, je retiens mon souffle. Je ne vois pas vraiment ce qu'il fait d'où je me trouve, mais il le fait d'une main experte et avec la plus grande douceur.
De longues secondes passent et, sans que je m'y attende, elle est déjà là. L'âme est là, dans la paume de Doc. Elle est magnifique, au delà de tous ce que les souvenirs flous de Rivière m'avaient préparée. Je contemple un petit ruban argenté, étincelant, se remuer dans la main de Doc, ses petits filaments nacrés s'agitant de toute part comme pour se dégourdir les jambes.
– Tends moi tes mains en coupe, me demande Doc.
Après une seconde d'hésitation, je fais ce qu'il me dit. J'observe la minuscule créature se glisser entre mes paumes et frôler ma peau avec douceur.
– Tu vas ensuite pouvoir la placer dans la cuve que Mélanie tient, finit de m'indiquer Doc avec douceur, conscient des émotions qui me traversent.
Je prends encore quelques secondes pour contempler l'âme, pour savourer son contact, puis je tends à regret les mains vers la cuve et regarde la créature s'y glisser. Mélanie la ferme ensuite et enclenche le mécanisme d'hibernation.
Je remarque que Doc a entreprit de fermer l'entaille dans la nuque de la jeune fille et, avant que je le réalise, l'opération est déjà terminée.
– Et maintenant ? je demande, encore un peu émue par le moment passé.
– Maintenant, on lui donne le temps de revenir à elle, si elle est encore là.
– Si elle ne revient pas seule, on peut l'y aider en lui parlant, intervient Gaby que je n'ai pas vu arriver. Je pourrais te montrer, si tu veux ?
Je lui souris.
– J'aimerais beaucoup. Et, Doc... Puis-je dormir là cette nuit ? J'aimerais être là si jamais elle se réveillait...
Doc acquiesce avec un sourire bienveillant.
– Bien sûr, cela ne pose aucun problème, me rassure-t-il.
La nuit venue, la fille n'est pas revenue à elle. L'homme adulte dont l'extraction a été réalisée plus tard ce soir par Doc et Candy non plus. Doc s'éclipse un moment et je décide de suivre les conseils de Vagabonde et de parler à la jeune fille.
– Je m'appelle May, se présente-t-elle en se sentant un peu ridicule de parler à quelqu'un qui ne peut peut-être pas l'entendre. Tu es libre, maintenant. Nous t'avons rendu ton entière liberté. Moi aussi, je suis passée par là, mais tu peux me faire confiance, tu es en parfaite sécurité désormais. Tu es libre de revenir à toi dès que tu le désires. J'ai hâte de faire ta connaissance, tout le monde sera ravi de t'accueillir. Nous sommes tant d'humains. Tu y crois à ça ? Quand j'étais à ta place, je n'osais pas rêver de l'existence de tant d'humains rebelles, mais c'est le cas. Tout ça est réel...
Je m'interrompt. Gaby m'a conseillée de faire comme si la jeune fille allait se réveiller d'un moment à l'autre, mais il m'est difficile de le faire. Je peine tant à réellement y croire. Et puis, égoïstement, je pense à Rivière. Je poursuis néanmoins mon monologue : je dois faire ce que je peux pour tenter de ramener cette jeune humaine, si elle est encore là.
– Comment t'appelles-tu ? je l'interroge. Polly ? Casey ? Madison ? Tu as un visage à t'appeler Gemma. Je me trompe ?
J'entends vaguement Doc faire son retour dans la pièce mais il ne fait aucun commentaire. Je continue alors de parler jusqu'à ce que je sois trop fatiguée et que le sommeil me gagne.
Au milieu de la nuit, du mouvement me fait me réveiller. Je crois d'abord que c'est Doc mais j'entends ses ronflements. J'allume une lumière et je vois l'homme dont l'âme a été extraite par Doc et Candy assis sur sont lit. Il vrille son regard sur moi avec frayeur, ce qui paraît un peu étrange quand on sait qu'il fait au moins deux fois mon poids.
– Tout va bien ! je m'empresse de le rassurer. Je suis humaine, comme vous. L'âme en vous n'est plus là, vous êtes libre.
Il m'observe avec méfiance alors je braque le faisceau d'une lampe sur mes yeux mais aucun éclat argenté ne vient s'y refléter. L'homme se tranquillise un peu.
– Et on est où exactement ? C'est qui eux ? demande-t-il en indiquant la jeune fille et Doc du menton.
– On est dans un endroit caché, ce n'est pas mon rôle de vous le présenter. Jeb s'en occupera, c'est le propriétaire des lieux. Lui, qui dort là bas, c'est Doc. Le docteur de notre groupe. Elle, elle était comme vous. On l'a libérée hier en extrayant l'âme dans sa nuque, mais elle n'est toujours pas réveillée.
– Et toi ?
– Je suis May. J'étais comme vous deux avant, et puis on m'a sauvée.
J'évite de préciser qu'il y a beaucoup plus à mon histoire.
– Comment vous appelez vous ? je demande.
– Fred.
– Enchantée, Fred.
– Ça faisait vraiment longtemps que je n'avais pas entendu mon prénom prononcé à voix haute.
Je le vois frissonner. Je devine qu'il repense à tout ce temps passé repoussé au fond de sa boite crânienne. J'ai envie de lui demander à quel point il était conscient de ce qu'il se passait mais je veux le laisser respirer. Il serait contre-productif que je le brusque déjà.
– C'est fini maintenant, vous êtes avec nous, je dis alors.
Il acquiesce.
– Et c'est qui nous exactement ?
– Nous sommes 36 habitants dans ces grottes, 38 avec vous deux.
– Autant que ça ?! s'étonne-t-il.
– Ça m'a surprise aussi quand je l'ai appris. Qui aurait cru qu'autant de nous auraient survécu ? Le meilleur dans tout ça, c'est qu'il y a d'autres groupes de survivants, on en connaît au moins deux autres. Les humains ne sont pas encore prêts à abandonner le combat, c'est bon signe, pas vrai ?
Fred hoche la tête. Ses yeux retombent sur la jeune fille et il s'approche de son lit.
– Pourquoi n'est-elle pas encore réveillée ? demande-t-il.
– Le délai de réveil est variable. Mais, parfois, certaines personnes ne reviennent pas du tout, surtout quand l'humain était jeune au moment de l'insertion... Comme elle. Il n'est donc pas certain qu'elle puisse revenir, mais nous allons essayer de l'y aider si elle est encore là.
– Pauvre petite... murmure Fred.
Je suis attendrie devant ce grand gaillard au cœur apparemment aussi grand, empli de compassion.
– Quel âge as-tu ? me demande-t-il.
Je hausse les épaules.
– Je ne le sais pas avec exactitude. D'après l'âge que j'avais avant tout ça, et le temps que j'estime avoir passé depuis, je dirais que j'ai maintenant 23 ans.
– Qu'est-il arrivé à ta famille ?
– Mes parents ont été pris très tôt. Ma petite sœur l'a été en même temps que moi, elle avait 14 ans à ce moment là.
– Vous avez été séparées ?
– Les deux âmes qui nous occupaient habitaient ensemble, mais quand l'âme en moi a été attrapée par Jared et les autres, Mina n'était pas avec nous...
– J'en suis désolé... J'ai également perdu tous mes proches, depuis bien longtemps déjà... Mais maintenant que je sais qu'il est possible de revenir, je me dis que, peut-être... Sauf que je ne sais même pas où chacun d'entre eux se trouvent. Mes enfants...
Il secoue la tête.
– Quel monde de dingue... soupire-t-il. À se demander pourquoi on s'obstine à survivre.
– Je me suis souvent posée cette question aussi, je lui avoue. Je suppose que c'est dans notre nature de survivre quoi qu'il en coûte, pour faire perdurer l'espèce humaine…
– Pour quelle vie... Si on ne se débarrasse pas des ennemis, on ne tiendra pas si longtemps.
Je reste silencieuse. Maintenant n'est pas encore le moment pour apprendre à ce nouveau venu que nous abritons parmi nous des « ennemis ». Comme tous les autres avant lui, il lui sera certainement difficile d'accepter qu'il existe des âmes bienveillantes à la cause humaine. Tout est encore trop frais dans l'esprit de Fred pour d'ores et déjà pouvoir accepter une telle idée.
